‹ Le père Didon; sa vie et son œuvreChapitre 39 sur 57 · l.cUrc n M"' Y., \ riuùt · texte numérisé non relu

l.cUrc n M"' Y., \ riuùt

l'exil de CORByiRA 213

Le Touvel, 30 avril 1880.

(( Mon cher Fils,

(( Ta pauvre mère ne vivait plus. Ta chère lettre a ranimé mon pauvre courage. Comme les souffrances physiques et morales me tourmentaient! Il me semblait que le bon Dieu m'abandonnait. Que de sacrifices le bon Dieu nous demande. 11 nous donnera la patience et la résignation à sa sainte volonté. Je lui demaade de te soutenir... Je suis bien souffrante depuis ton dernier adieu. Mon cher unique, le bon Dieu me permettra-t-il de te revoir. Mon cher fils, que le temps me dure. J'ai peur de ne pouvoir résister... Il semble que le bon Dieu m'oublie. Je le prie bien et je souffre beaucoup pour toi. Que le bon Dieu nous soulage tous les deux; qu'il mette un terme à nos tristesses.

mon chéri, écris-moi le plus souvent que tu pourras. Que je reçoive de tes nouvelles; ne me laisse pas trop languir. Ta pauvre mère qui te serre dans ses bras et sur son pauvre cœur malade, et qui t'embrasse du plus profond de son âme.

« Ta mère Didon. »

A côté de ces lettres qui lui déchiraient le cœur, le P. Didon recevait heureusement d'autres

lettres qui lui donnaient du courage et de la con-

liance. Nous citerons celle de M. Pasteur et celle

(le M. de Falloux. Pasteur lui écrivit :

Paris, le 7 juin 18(S0.

« Très Révérend Père,

« J'ai lu avec le plus vif plaisir et une grande émotion la lettre que vous avez écrite récemment à mon cher René. Comment ne pas être touché de la sécurité qu'elle respire? Vous Tavouerai-je? je ne vous ai pas plaint un instant. Cette épreuve était due à votre foi, à votre courage, à votre œuvre. — Si la science, me disais-je — (vous excuserez la hardiesse de ma comparaison), pouvait être encore persécutée, n'irais-je pas en exil et avec joie souffrir pour la vérité, et retremper, mon esprit à des sources supérieures de méditatioa solitaire. Vous reviendrez. Très Révérend Père, Pâme encore plus haute, la pensée plus ferme, plus dégagée des choses terrestres; et pour le monde marqué d'un prestige nouveau qui agrandira rinfliience de votre prédication. Votre soumission à une décision insensée a édifié les hommes de tous les partis et de toutes les opinions. Une seule chose me préoccupe, c'est votre santé. Puisse-t-elle résister à toutes les épreuves? J'espère que la situation de votre couvent le protège contre les fièvres paludéennes endémiques dans certaines parties de la Corse.

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« Je poursuis toujours avec le même intérêt les recherches que j'ai entreprises sur la nature des maladies virulentes...

« J'ai eu affaire à une République aimable et confiante. Que va-t-elle faire cette République, à la fin du présent mois? Et les congrégations iinirontelles par se soumettre ? Ce serait le parti le plus sage? Prévaudra-t-il ? Cela est peu probable, à juger des choses par ce qui a été fait contre vous. Dieu protège la France!

(( Veuillez agréer, Très Révérend Père, avec mes vœux les plus chaleureux pourvotre prompt retour, l'hommage de mon profond respect et de ma sincère amitié,

(( L. Pasteur. »

<( Ma femme et mes enfants vous adressent tous leurs vœux et veulent être rappelés à votre souvenir. »

La lettre de M. de Falloux était tout aussi élogieuse et tout aussi chaleureuse.

« Mon Très Révérend Père,

(^ Le coup qui vous frappe a profondément atteint tous vos amis et vous n\ivez pas douté, je l'espère, que je ne fusse de ce nombre. Je me serais accordé la consolation de vous l'exprimer plus tôt, si je

n'avais ('té depuis un mois séparé do mon secrétaire que, depuis vingt-cinq ans, l'état de mes yeux me rend absolument indispensable. — Si ceux qui vous poursuivent eussent eu simplement en vue un recueillemeut et un progrés nouveau dans votre talent, lesmesures prises eussent revêtu un caractère tout dillerent; mais ceux qui ont surpris la confiance de vos supérieurs ont spéculé, non sur vos meilleurs sentiments, mais sur les plus mauvais penchants de toute nature humaine. Votre humble soumission les a grandement déçus ; elle continuera à les déjouer et nous rendra un peu plus tôt un peu plus tard l'un des apôtres dont notre siècle a le plus besoin. J'en ai pour premier garant votre propre caractère; j'ai pour second motif de confiance l'opportunité de votre mission. « Quelque jugement que l'on porte sur vos qualités ou vos défauts, mon Révérend Père, on ne peut, a moins de se placer en dehors de toute raison, nier que la réconciliation de la Société moderne avec l'Eglise est le premier intérêt de notre avenir; et ce qui m'afflige le plus dans le douloureux incident dont vous êtes victime, ce n'est pas votre soulTrance, je dois vous l'avouer, bien que j'y sois infiniment sensible, c'est la méconnaissance ou le mépris apparents d'une si manifeste vérité. Le mal que l'on fait à l'Eglise, en paraissant condamner un apostolat déjà consacré par de si vives sympathies est une plaie plus

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vive encore que ce qui peut toucher les personnes : c'est cette plaie-là surtout que nous devons nous appliquer à guérir. Le P. Lacordaire aussi a passé par ce cheinin-là, et il en est sorti victorieux. La part de quelques catholiques ne fut pas plus helle dans son histoire que dans la vôtre, mais la part de la sainteté y fut magnifique, et vous nous réservez le même spectacle. La prison cellulaire a des actions très diverses sur les intelligences viciées; tous les rapports officiels en font foi. Pour un cœur chrétien, elle n'est qu'un tête à tête plus étroit avec Dieu, et quand vous en sortirez, vous apparaîtrez avec l'empreinte encore plus directe et encore plus visihle de son inspiration.

a Courage donc, mon trèscher Père, fortifiez-nous tousen vous fortifiant vous-même. Continuez à instruire votre siècle par votre exemple, en attendant que vous révangélisiez de nouveau par votre parole, et comptez toujours sur les vœux ardents, sur la prière fidèle de ceux qui font passer avant tout l'amour et le respect des âmes, à quelque opinion qu'elles appartiennent.

« Falloux.

« SegTé, Maine-et-Loire, le l''^ mai 18S0. »

En même temps que les lettres, les visites ne manquèrent pas au P. Didon. Dès le milieu de mai, le D' Poucet de Marseille et un autre ami vinrent h Gorbara, apporter àT'exilé comme une

vision de la patrie. Dans les premiers jours de juin, le-préfet de la Corse, le général de division d'Ajaccio, le sous-préfet de Calvi, se présentèrent au couvent et tinrent à honneur de voir le P. Didon et de converser avec lui. A la fm de ce même mois, réyeque d'AJMçio..p-as§9^^^ journée entière au monastère et invita le P. Didon à venir dans sa ville épiscopale, oi^i il lui promettait une cordiale hospitalité. Au mois d'octobre, un avocat de Paris, depuis longtemps lié d'une étroite amitié avec le Père, vint séjourner à Corbara toute une semaine, logé dans une cellule de moines, partageant leurs repas et consolant de son mieux le prisonnier, son ami. Au mois de décembre, un jeune officier, dont l'incrédulité avait été ébranlée par une des dernières conférences de la Trinité, vint chercher la guérison complète de son âme auprès du P. Didon, à Corbara. 11 passa trois jours, sous le regard fascinateur de Tapôtre emprisonné, et tomba tinalement aux pieds du Christ en disant : « Je vois, je sais, je crois! »

L'hiver arriva sans amener la délivrance. Le P. Didon avait d'abord espéré qu'après quelques mois d'épreuves, on ouvrirait la porte de sa prison. Vain espoir ! 11 avait ensuite pensé que les décrets contre les ordres religieux, exécutés en France, au mois de novembre, seraient exécutés immédiatement après, en Corse en général et à Corbara en particulier; autre déception! On n'osa pas toucher

aux religieux corses de peur (l'aaieuter le peuple et de faire couler le sang. Et alors? Alors il fallait attendre le mot d'ordre du Maître général.

Souffrir, souffrir encore, était l'unique voie ouverte. Et Texilé songeait au Christ... Il regardait saigner les plaies des mains, les plaies des pieds, les plaies du côté; il sentait la couronne d'épines s'enfoncer sur ses tempes ; il s'allongeait avec la volupté d'un supplicié sur le bûcher de la croix et il murmurait ces mots de Jésus : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné.

Tout à coup au milieu de ce supplice, une dépêche arrive. Cette dépêche disait au P. Didon: Ta mère est mourante : elle te réclame. — 19 janvier. Le P. Didon avait reçu, la veille, une lettre de sa mère, dans laquelle la pauvre malade avouait qu'elle n'en pouvait plus, qu'elle ne voulait pas mourir sans revoir son fils; et, sur la réception de cette lettre, le Père avait écrit à Rome pour obtenir la permission d'aller fermer les yeux de sa mère mourante. Quand le télégramme fatal arriva, le P. Didon se précipita dans la cellule du Père sous-prieur, qui était momentanément le maître du couvent, se concerta avec lui et, sur son avis, partit immédiatement pour le ïouvet. La mer était très mauvaise ; une effroyable tempête obligea le bateau sur lequel il était monté, à relâcher à l'île d'Elbe. Impatient d'arriver, le Père

s'entendit avec des bateliers qui consentirent h sortir du port, avec une frêle barque, puisque le vapeur ne voulait pas continuer sa route. Après bien des dangers et bien des efforts, on aborda en Italie. Le P. Didon se hâta d'arriver au Touvet, mais trop tard. Sa mère était morte et les funérailles avaient eu lieu.

<( Mon cher ami, écrivait-il à un ami, ma douleur est inexprimable. Ce dernier coup me frappant au cœur m'abrisé. J'ai besoin, pour ne pas faiblir, de toute ma foi et d\ine grâce exceptionnelle de Dieu. Ma pauvre mère est morte en m'appelant à grands cris. « Est-ce que Dieu, criait-elle, me demandera le sacrifice de mourir sans voir mon fils. » Et puis, après un moment de silence, elle ajouta d'une voix forte : « Aucune douleur ne m'a été épargnée. Eh ! bien, que la volonté de Dieu soit faite. »

(f Elle est tombée foudroyée.

« Je reste anéanti. Nulle épreuve ne pouvait m'atteindre aussi profondément. Tout ce que j'ai souffert des hommes n'est rien auprès de cette souffrance imposée de Dieu. En me voyant ainsi frappé, les hommes m'épargneront-ils? Ce que la main terrible de Dieu a touché, le frapperont-ils encore? Je ne sais. Me faudra-t-il, après ce coup, reprendre encore le chemin de l'exil? Je l'ignore, mais a ce point de la douleur, rien ne peut en augmenter l'amertunae. Pauvre mère! Ce sont

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mes premières épreuves, c'est mon dur exil qui Ta tuée...

«Je nose encore vous dire au revoir. J'attends une lettre du Maître général qui me iixe sur mon sort, et je vous préviendrai, dès que je serai renseigné exactement. Adieu, cher ami, priez pour ma pauvre mère et pour moi, vous qui savez ce que c'est que de perdre une mère. Je vous embrasse avec tout mon cœur brisé.

« Fr. M. DiDON. »

Cette lettre est datée du 26 janvier. Dès le 2i, le P. Didon écrivit au Révércndissime .llaître général une lettre très respectueuse, dont il garda le double et que nous avons sous les yeux. Dans cette lettre il racontait comment il avait quitté Corbara précipitamment, au reçu d'un télégramme, en supposant la permission et sur Tavis favorable du sous-prieur. Il racontait également quela dernière lettre de sa mère Tavaitému et qu'il avait immédiatement écrit à Rome pour obtenir la permission désirée; qu'en arrivant au Touvet il avait trouvé une lettre du général, Tautorisant à aller auprès de sa mère et à y passer une quinzaine de jours. Le P. Ghocarne, avait tenté à son insu, une démarche, dès les premiers jours de janvier, et la réponse du général, partie de Rome le lôjanvier, n'avait plus trouvé le Père a Corbara et était arrivée au Touvet avant lui. Le P. Didon

racontait encore dans cette lettre qu'il était arrivé trop tard, qu'il n'avait pu entendre les suprêmes recommandations de sa mère, ni l'aider de sa tendresse filiale à sa dernière heure, et que, morte le mercredi, ses funérailles avaient eu lieu le samedi. Enfin, il demandait au Maître général d'alléger le poids trop lourd de ses peines.

11 reçut a la date du 30 janvier, la réponse suivante :

Rome, le 30 janvier 1881.

<( Thés Révérend Père,

«J'ai reçu votre lettre du24. Je comprends tout ce que votre cœur a dû éprouver par le coup terrible qui vous a frappé, en perdant votre mère chérie, sans avoir la consolation de la trouver en vie. J'espère que vous puiserez dans votre foi les forces pour supporter ce malheur avec une résignation chrétienne, et que vous ne manquerez pas de faire à vous-même les réflexions que vous feriez à un autre dans un pareil cas. Je regrette bien de ne pouvoir accéder à vos désirs. Le moment n'est pas encore arrivé. Je vous accorde un mois de délai pour retourner à Corbara. Pendant votre séjour en France, observez la conduite que je vous ai indiquée dans ma première lettre; surtout n'allez pas à Paris, et tâchez que les journaux ne s'occupent pas de vous. Croyez-moi, ce

sont ceux qui se disent vos amis et la presse qui semble vous porter tant d'inteTêL, qui vous nuisent le plus.

(( En vous souhaitant bonne santé, je suis votre aHectionné.

(( Fr. Joseph-Marie Larroca. »

Le P. Didon consacra ce mois qui lui était rigoureusement concédé, à régler les affaires de sa mère et à prier sur la tombe fraîchement ouverte. Il eut quelques amis autour de lui pour le réconforter de leur sympathie, mais il vécut surtout avec la morte. Il recueillit ses souvenirs, il rumina les exemples de ses vertus, il se nourrit d'elle. Un jour même, le 4 février, plus de quinze jours après les funérailles, remué par d'atroces douleurs, il voulut revoir sa mère, malgré la mort; il fit déterrer le cercueil, il ordonna qu'on l'ouvrit, et, bien que le cadavre fût méconnaissable, il tomba en sanglotant sur ce front inanimé, qu'il embrassaet qu'il essaya de réchauffer de ses baisers.

Il commanda une pierre tumulaire ; il la ht sceller sous ses yeux, le 19 février, juste un mois après la mort.

A l'occasion de ce grand deuil, le P. Didon reçut de la part du haut clergé quelques témoignages d'amitié qui le touchèrent profondément. M^' Place, l'archevêque de Rennes, lui écrivit une lettre fort affectueuse. Dans cette lettre, l'éminent

LE PERE DlDOiN

prélat déclarait avoir fait des démarches auprès du pape, en faveur du prisonnier de Corbara. — Le W Didon remercia vivement Sa Grandeur de cette marque de dévouement. M^'révèque de Sura écrivit également au P. Didon pour lui dire la vive part qu'il prenait à ses douloureuses épreuves.

Le 26 février, le P. Didon quitta le tombeau de sa mère, et se dirigea vers Marseille pour regagner de nouveau Corbara, conformément aux ordres du Maître général. Ce second départ fut aussi dur et peut-être plus dur que le premier. J'étais du nombre de ceux qui accompagnèrent jusqu'au bateau le maUicureux exilé et je ne me souviens pas d'avoir jamais vu le P. Didon aussi accablé et aussi découragé. Sa grande énergie semblait l'avoir momentanément abandonné. Les coups de la douleur avaient été si violents qu'il ployait sous l'épreuve. De plus, ce dernier voyage fut physiquement douloureux. Le P. Didon, qui, d'ordinaire, bravait le mal de mer, eut, pendant vingtdeux heures, leco^ur soulevé, et il débarqua sur la terre de Corse, brisé physiquement et moralement. Heureusement, on lui fit un accueil exceptionnellement fraternel au couvent de Corbara. Néanmoins, quand il se retrouva dans sa cellule, eiïroyablement seul, toutes les douleurs le ressaisirent à la fois. Le cauchemar atroce de la mort de sa mère l'étreignit sans pitié. Il lui semblait qu'un océan de douleurs l'environnait de ses Ilots amers; et

qu'il était balloté en tout sens, et qu'il ne pouvait se dérober à la tempête. Il voyait des morts et des tombes, et toujours des morts et des tombes. Le mont Sant Angelo lui-même avait pris un air funèbre, et lui faisait l'effet du mausolée gigantesque de sa mère. Les trois semaines qui s'écoulèrent depuis le retour dans l'exil furent terribles... terribles de douleur intense. Voici des lettres qui en font foi.

Gurbara, 12 mars 1881.

(< Vous comprenez donc et vous sentez les angoisses terribles, par lesquelles la Providence m'a fait passer. Oui, je gravis mon calvaire. A de certains moments je tombe accablé, la fuce contre le roc, et je me débats sous le fardea^u de cette croix à laquelle il faut que je sois cloué. Vous êtes venue, vous, comme Véronique; vous avez essuyé mon front ensanglanté. Soyez bénie ! Le Christ vous aime, et je sens en vous l'écho de sa voix réconfortante. Ne craignez pas. Malgré mes chutes sur la route du sacrilice, je ne défaille pas, et je sais bien que nos sacrifices, nos renoncements, nos angoisses suprêmes sont nécessaires à l'œuvre de Dieu. Souffrons donc et gardons, malgré tout, la sérénité. Elle est inaltérable au fond de la conscience, mais il plaît à Dieu de nous en retirer quelquefois le sentiment. On commence alors avec le Christ, ce poignant cantique : Mon Dieu,

mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Il l'a chanté, Lui, sur cette croix où il est mort, après avoir épuisé l'océan des douleurs humaines. Soyons heureux d'être associés à son supplice, et de nous perdre avec lui dans Tabîme de l'épreuve. — Je sais bien qu'en notre monde nouveau, le Christ vivra; je ne puis pas croire que son règne de justice, de liberté, de vérité et de bonté n'arrive : ces espérances sont ma vie. Je suis de la race de ces prophètes qui n'ont pas désespéré d'Israël. Mais quelle rude coupe à vider que celle de notre destinée, à nous, les apôtres! »

Gorbara, 22 mors 1881.

«... Combien je suis lier de ne plus parler aujourd'hui avec des mots, mais avec l'exemple de maviecrucihée. Les mots, quelque sublimes qu'ils soient, un comédien peut les dire, mais les actes, les actes douloureux, l'exemple,... c'est le signe divin qui ne souffre pas de contrefaçon ! — Je viens de passer trois semaines cruelles. Il plaît à Dieu de me secouer de toutes manières. Les tempêtes du dehors ne sont rien auprès de ces orages de l'âme que nul ne voit et qui sont la véritable épreuve de l'homme de Dieu. Je suis comme le Christ au désert, pour y être tenté; et je pense parfois à ce mot mystérieux de saint Marc : Jésus au désert était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. ^>

Corbara, 3 avril.

«... Ce que j'avais le 20? Vous me le demandez. C'était un des jours les plus lugubres de mon exil. La retraite, la solitude prolongée n'est pas tant un repos qu'une épreuve terrible, on va au désert pour y prier sans doute, mais aussi pour y être tenté... comme le Christ. Les grandes luttes, les luttes terribles ne sont pas celles du dehors, ce ce sont celles du dedans. Quand on est seul avec soi-même, seul... entendez bien; oui, seul, et que l'esprit de Dieu se voile, ne vous fait plus sentir son action ; quand on se voit perdu dans une sorte de nuit et de néant; quand le pauvre atome humain est évanoui en quelque sorte dans cette iaimensité, oi^i rien ne lui parle, où rien ne luit et qui l'écrase... Quand il appelle Dieu et que Dieu se tait; quand il regarde vers le Christ et que le Christ ne se montre plus que comme une figure effacée, vieille de deux mille ans; quand la créature montre son absolue inanité... Kh bien!

qu'est-ce qu'on fait ? on se laisse broyer par la tempête; on souffre, on agonise, on voudrait mourir. Mais non, on vit. — Vous avez eu le contrecoup intime de quelques-unes de ces heures du tombeau. Je vous bénis de l'avoir compris. Mais, grâce à Dieu, ces épreuves me font vivre, et quand elles m'ont jeté, broyé comme une épave, je me sens plus indomptable que jamais. C'est effroyable,

tout ce qui se remue dans une âme d'homme, active, ardente, résolue, gardée immobile, enchaînée dans un tombeau^! »

Le 15 du mois d'avril, une lettre arriva de Rome au P. Didon. C'était un rayon de soleil qui pénétrait tout à coup dans les obscurités de la prison. Le Maître général écrivait à Texilé qu'il désirait avoir un entretien avec lui. Le jour et le lieu de cet entretien n'étaient pas à fixer immédiatement, et devaient môme être fixés plusieurs mois plus tard, mais enfin la porte s'entr'ouvrait, une lueur d'espérance se laissait apercevoir et il devenait probable que le retour en France ne se ferait plus attendre trop longtemps. Le Maître général partait en voyage. Il allait visiter les provinces du Nord de l'Europe, et il promettait de voir le P. Didon, dès que cette visite, un peu longue, serait terminée. 11 fut recommandé au prisonnier de ne pas dire un mot de la communication qui lai était faite, et il n'en écrivit à personne.

Dans le courant de septembre, le P. Didon reçut la lettre suivante :

Paris, 16 septembre 1881.

« Mon bien cher Père,

(( Je reçois ce matin une lettre du Révérendissime Maître général, datée d'Amsterdam. Il me dit

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