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CHAPITRE X

Court séjour du P. Didon à Paris. — Voyage d'Allemagne : à Leipzig, à Berlin, à Gôttingen, à Munich, à Tiibingen. — Voyage de Terre Sainte. — L'Egypte, la Palestine, Damas. — Retour à Jérusalem. — Smyrne, Athènes, Gonstantinople, Vienne. — Retour à Paris.

Comme les religieux des divers couvents avaient été expulsés et dispersés par l'applicalion des décrets, le P. Didon reçut Phospitalité dans un petit hôtel de la rue Saint-Guillaume, 28, en compagnie de trois autres Pères et d'un domestique. Ce petit hôtel avait cour et jardin. Le P. Didon occupait pour sa part une grandissime chambre, à deux imaienses fenêtres, qui ouvraient sur une pelouse verte où les merles veaaient s'ébattre et chercher quelque pâture. Il se levait, comme en Corse, de bon matin; disait sa messe à cinq heures et demie; priait jusqu'à sept heures, et se metlait au travail jusqu'à midi. Le soir il sortait un peu, recevait ou voyait quelques rares amis^

Son plan était de rester à Paris jusqu'au mois de janvier; puis de se rendre au Touvet pour le

^ . Lettre à sa cousine, 7 novembre 1881.

service anniversaire de sa pauvre mère, puis de partir pour l'Allemagne et d'y séjourner jusqu'au mois d'août. En attendant, il s'efforça d'apprendre l'allemand, et un professeur vint trois fois par semaine lui donner des leçons. 11 appliqua à cette étude toute son énergie, toute sa puissance de travail, et au bout de deux mois, il connaissait les éléments de cette langue.

Au commenceuient de novembre, un honneur inattendu vint au-devant de lui. Il fut nommé prieur du jcauvent du Havre par cinq voix au premier tour de scrutin. C'était un beau témoignage d'estime et de confiance qu'on lui donnait iaimédiatement après son retour de Corbara :

témoignage significatif et précieux. Son élection fut confirmée par le provincial et son conseil : ce qui n'était pas moins significatif. Mais, bien entendu, le P. Didon refusa cette charge : estimant que son devoir le plus urgent était de mener à bonne fin le grand travail sur le ChriU auquel il avait déjà mis la. main. D'autres propositions llatteuses lui furent faites qu'il refusa égalenient. M^'Meignan^évêque de Chàlons, le réclaaiait pour prêcher dans sa cathédrale; M"' Freppel, évéque d'Angers, le voulait pour le carême de 1884 ; M*^" Place, l'archevêque de Rennes, pour le carême de 1886. Il répondit négativement à toutes ces sollicitations. Au mois de décembre, il changea de domicile ; il se réfugia avec deux religieux

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amis, (\ un sixième étage de la rue Cliomel, 2. — Le 12 janvier, il partit pour le Touvet, où rappelait le service anniversaire de la mort de sa mère et il passa une douzaine de jours dans le pars dauphinois. Il revint encore à Paris préparer son départ pour rAUemagne et dans les premiers jours du mois de mars, il se mit en route.

Le 4 mars, il disait la messe dans Ladmirable cathédrale de Colog ne. Le 6, il s'installait à Leipzig: première étape de son voyage. Il loua un appartement se composant de deux chambres. L'une était son cabinet de travail, l'autre sa chambreàcoucher. Le tout coûtait trente-sixmarcks par mois, environ quarante-cinq francs. Pour ses repas, il allait de restaurant en restaurant, et en dépensant cinq francs par jour, il pouvait dîner et souper grassement, boire de la bière excellente, en vrai Teuton, comme il le raconte lui-même dans une de ses lettres, et se nourrir, assez bien pour accomplir sa rude tache. Il était logé tout près de l'église catholique : Tunique église catholique dans une ville de 150.000 habitants, à peu près universellement protestante. Les catholiques de Leipzig sont à peine 5.000. Le P. Didon fut frappé par la vitalité et la rigidité du protestantisme saxonJLa prodTgreusël^^"Iïï"Fio^ par Luther dans la

grande église chrétienne, vue de près, l'étonna. (( Comme il est profond, écrivait-il, l'abîme creusé : « entre les deux fractions de lafamille du Christ !

(( Il faut être en plein pays allemand pour s'en (^ rendre compte et pour comprendre ce qu'il y a « peut-être d'irrémédiable dans certains événe- « ments. J'éprouve un serrement de cœur inexpri- (( mable, en me trouvant pour la première fois de ma (( vie dans une terre où la religion catholique n'est « pas lareligion dominante. Reverrons-nous jamais (( la grande unité religieuse dans notre civilisai( tion moderne ? SMe protestantisme disparaît, « l'incrédulité sous ses.„milîSs .former se montre, (( et qu'est-ce que la Réforme du xvi' siècle auprès « de la grande négation du xixM »

Le P. Didon tacha de se rompre le plus vite possible à l'intelligence et à Tusage de la rude langue allemande : c'était le but immédiat de son voyage. Il ne sortait qu'avec son dictionnaire de poche ; il traduisait les affiches, les enseignes, il prêtait l'oreille aux conversations du peuple, aux cris des gamins ; et il essayait de comprendre. Grâce à une application de tous les instants, il finit par s'assimiler peu à peu la langue allemande. — Il eut raison de ces aspirations qui ne sortent guère aisément d'un gosier latin : il eut raison de cette syntaxe compliquée, savante, favorable à mille équivoques, qui ne satisfont guère non plus notre génie avide de clarté, 11 finit par lire couraniment et par écrire une dictée sans trop de fautes. Il se fit comprendre en parlant, et il ne lui arriva plus de se voir servir du /jœiif dans les restau-

rants, quand il croyait avoir demande du mouton. Il comprit aussi quand on lui parlait, a la condition de faire répéter quelquefois plus lentement ce qu'on lui avait dit.

La ville de Leipzig lui plut beaucoup. On y respire une sorte de parfum artistique et scientifique. Le P. Didon aimait la vieille ville avec ses maisons du xv' et du xvi' siècle, ses pignons, ses fenêtres à style renaissance et ■ surtout son peuple gai de trois mille étudiants. Il trouvait de la puissance dans ces natures lourdes d'Allemagne : il y trouvait le sentiment de la discipline développé à l'excès.

Pas de chants d'ivrognes ni d'altercations dans la rue. Les sergents de ville veillent d'un œil sévère et on leur obéit. Les gaaiins eux-mêmes sont relativement corrects. Un soldat devant son officier a Pair magnétisé... à trente pas. On dirait que tous ces gens-là ont une lisière qui les tient; lisière invisible et invincible. Pendant les trois dernières semaines de son séjour à Leipzig, le P. Didon étudia le fonctionnement, l'organisation, la constitution de la vieille Université. Plus tard, dans son livre sur les AU einands, il devait mettre à profit cette étude du monde universitaire. — La place importante occupée par l'élément religieux l'intéressa vivement. Quelle différence entre

l'enseignement religieux supérieur de France^^ et l'enseignement religieux supérieur dJÂllemagne !

Là, quelle routine, ici quelle activité ! La religion ne s'affiDue guère en France que par son caractère politique ou cultuel, tandis qu'en Allemagne il s'affirme sur le terrain scientifique, historique, philosophique, littéraire, avec un incomparable éclat et jouit d'une très haute considération.

Le P. Diclon partit pour Berlin le 6 mai; mais il s'arrêta quelques jours à Halle, à une heure de Leipzig, afin d'y visiter l'Université. Halle, ville prussienne de 60.000 habitants, lui fit l'effet d'un gros village malpropre; comme si la propreté n'était pas nécessaire à la civilisation. Cependant notre voyageur ne se contenta pas de constater la malpropreté de cette ville universitaire, il constata aussi la place d'honneur faite à l'enseignement, à la culture intellectuelle... et la place d'honneur faiteji la ihéologie. — De Halle à Berlin il y a quatre heures. — On traverse un pays plat, sablonneux, triste î... C'est le 11 mai que le P. Didon, ayant dit adieu à la Saxe, fit son entrée dans la capitale prussienne. Il éprouva d'abord une sorte de tristesse en mettant le pied sur le pavé de cette ville oia, en 1870, nous devions entrer en vainqueur; mais il fit taire bien vite ses impressions et se mit à observer. — Trois ou quatre choses le frappèrent : 1° la coiTuption : c'est la fatalité des grandes agglomérations humaines ; 2^ le militarisme : il s'étale insolemment,

eu la personne des nombreux ofliciers qui se pavanent comme invincibles et en la personne des nombreux soldats, raid es comme des automates ; 3" la science et 4" la politique. — La science est représentée par l'Université : vaste bâtiment qui tient tout à la fois de la caserne, d'un mausolée et d'un temple.

Le voyageur dominicain rencontra à Berlin, avec plus de facilité et plus d'abondance qu'à Leipzig, les conditions favorables au but de son voyage. Il fut entouré d\m petit cercle de jeunes étudiants avec lesquels il pouvait causer longuement et chaque jour. 11 se lia surtout avec quelques jeunes Hanovriens, dont la simplicité dïillurcs lui plaisait beaucoup. Il remarqua que ces jeunes gens n'avaient pas la prétention de tout savoir à vingt ans, et qu'ils avouaient ingénument ne savoir que ce qu'ils avaient appris. Ils étaient tous Allemands par le cœur, la plupart antisémites et surtout anti russes. — Ils faisaient encore h la France Pïionneur de la redouter, et ils sentaient que l'iVlsace-Lorraine pourrait devenir plus tard un sanglant brandon de discorde.

Le P. Didon passait la plus grande partie de ses journées à l'Université. 11 s'était fait incorporer officiellement et avait subi la cérémonie officielle de rimmatriculation. Il suivait quatre ou cinq cours, moins pour avoir le détail de l'enseiunement des divers maîtres que pour se rendre

compte de la manière d'enseigner du professeur et de l'attitude des élèves. Il suivait le cours de médecine avec Virchow, le cours de physiologie avec Bois-Reymond le cours de philosophie avec Paulsen, le cours d'Ecriture sainte avec Pfaderer et le cours de science politique avec Dambach. Il quitta Berlin vers le milieu de juillet, après avoir recueilli une ample provision d'observations et de renseignements; et il se dirigea sur Gœttingen, où siège rUniversité hanovrienne.

Gœttingen est une petite ville de 25.000 âmes, qui n'a de célèbre que son Université. Autrefois guerrière et entourée de remparts, elle n'est plus aujourd'hui qu'un centre d'activité intellectuelle. Les remparts ont disparu sous des jardins lleuris. Plus de sentinelles, plus de veilles armées... mais de beaux tilleuls sous lesquels on peut travailler ou se promener à son aise. Le P. Didon trouva que les jeunes gens de cette Université étaient, d'une part, plus batailleurs et plus amateurs du duel; et d'autre part, qu'ils étaient plus laborieux. Gœttingen, offre moins de tentations à ceux qui veulent s'amuser; tout y est tranquille et tout y porte à Tétude. Là aussi, le P. Didon ht connaissance avec deux ou trois étudiants trèsaflables avec lesquels il se rencontrait plusieurs heures par jour et qui le renseignaient assez exactement sur les maîtres en renom et sur les méthodes en vigueur. 11 passa à Gœttingen une quinzaine de jours.

11 lui tardait devoir rUniversité de Munich, la grande Université de l'iVUemagne du Sud, parce qu'à Munich il existe une faculté de théologie catholique allemande. 11 y arriva le 3 août, et réussit à s'installer très commodément et très économiquement. Il habitait une chambre au rezde-chaussée, vaste, à trois fenêtres, donnant sur un petit jardin tranquille et lieuri. Il n'entendait aucun bruit de la rue, parce que la maison était en retrait. Une vigne verte lui faisait un rideau champêtre. Il passait chaque jour trois ou quatre heures dans sa chambre à faire de Tallemand. Les braves gens, chez qui il logeait, étaient pour lui très avenants et très serviables. Us se prêtaient volontiers à des conversations allemandes. Le soir, vers neuf lieures, quand le P. Didon rentrait, ils le recevaient chez eux, et on causait jusqu'à dix ou onze heures. La famille se composait de quatre personnes : le père, horloger ; la mère, tailleuse ; une jeune fille aidant au ménage, et un garçon de dix ans.

A Munich, comme à Berlin et à Gœttingen, le Père avait cherché et trouvé un jeune étudiant de 19 ans, qui passait avec lui six ou sept heures par jour. C'était un jeune homme de Munich même. Il venait de recevoir son diplôme de bachelier ou du moins, ce qui, en Allemagne, correspond à nos grades français ; il se destinait à la prêtrise et devait, an mois de novembre suivant,

entrer dans FUniversité, comme élève en théologie. — Il était convenu que, dans leurs conversations toujours en allemand, le jeune homme ne laisserait passer aucune faute de prononciation ou de grammaire, sans corriger le P. Didon. Le jeune maître s'acquittait de son devoir avec une conscience parfaite.

Le P. Didon arriva trop tard à Munich pour suivre les cours universitaires. D'après le règlement, ils devaient durer jusqu'au 15 août; mais d'après la coutume, ils s'étaient terminés le 2. D'ailleurs, en s'informant, il constata qu'une organisation identique préside à toutes les universités d'Allemagne. La seule différence, c'est qu'en Bavière pays catholique, au lieu d'avoir dans l'Université une faculté de théologie protestante, on avait une faculté de théologie catholique. La direction, le fonctionnement des deux facultés est à peu près le même. Le P. Didon fut obligé de reconnaître que dans les facultés de théologie protestante, il y avait un plus grand nombre de professeurs, des hommes plus renommés et une science plus active. Nous, catholiques, nous avons l'avantage de l'orthodoxie, mais le péril de la routine. Eux, les protestants ont l'inconvénient de la liberté, qui les fait s'égarer dans des systèmes personnels sans fin, mais ils travaillent plus que nous. Les grands travaux de la critique moderne relatifs aux Livres saints, à l'histoire religieuse, à la phi-

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lologie sacrée ont été faits par des pro lestants. Le 4 septembre, le P. Didon partit pour Tnbingen, dans le Wurtemberg. C'était la dernière étape de son grand voyage allemand. ïiibingen avait un intérêt particulier pour le P. Didon. La petite ville qui ressemble plutôt à un village, possède une grande Université, et dans l'Université il y a deux facultés de théologie en face Tune de Tautre, une protestante, une autre catholique. A Tépoque de Tannée où il arriva à Tûbingen, les cours étaient fermés. Cepeudant il put faire la connaissance de deux professeurs suppléants à la faculté catholique et avoir par eux des détails précis sur la nature, les divergences et les rapports des deux facultés. Protestants et catholiques, élèves et maîtres vivent en parfaite harmonie. Ce sont deux fleuves tranquilles qui suivent leurs cours sans mêler leurs eaux. Il y a des deux côtés des professeurs éminents, mais chose étrange, il ne s'engage entre eux aucune polémique. D'après les renseignements qui lui furent donnés, les théo- Jogiens catholiques de ïûbingen regardaient de haut les théologiens de Rome. Cette théologie romaine enserrée dans les Scholastiques et saint Thomas, leur semblait étroite, insuffisante, manquant d'érudition, et ne soupçonnant pas l'admirable évolution de nos doguies qui ont mis souvent plusieurs siècles à atteindre leur plein épanouissement et la perfection de leurs formules.

Les étudiants catholiques étaient au nombre de 150 à Tûbingen. Ils vivaient en commun dans une espèce de séminaire qui se nomme le Gonvict.

Ils ne portaient pas la soutane, mais une simple redingote noire. Cela ne ressemblait en rien à nos séminaires dirigés par les Sulpiciens et les Lazaristes. L'étudiant en théologie, comme le prêtre du reste, est beaucoup moins isolé et cloîtré en Allemagne qu'en France. En France, le clergé est spirituellement plus disciplmé que l'armée ne l'est matériellement. En Allemagne, c'est tout le contraire. Il en est de môme, d'ailleurs, de notre science théologique, comparée à celle des Aile mands. Notre science théologique est, pour ainsi dire, cloîtrée au milieu des sciences humaines, la leur est en rapport vivant avec toutes les autres sciences.

Le P. Didon quitta Tlibingen le 18 septembre. Il passa un jour à Rottweil, où il devait rencontrer un étudiant allemand ami ; ils partirent ensemble le 20 pour la forêt Noire, avec l'intention de ne s'y arrêter que quelques heures. Mais l'attrait des cimes et de la sauvage solitude l'emporta, et le P. Didon ne partit pour Strasbourg que le 21. Il s'arrêta vingt-quatre heures à Strasbourg et il ne manqua pas d'aller voir l'octogénaire E. Reuss, le grand exégète qui pendant un demi-siècle avait étudié les Livres saints. Bien que le P. Didon ne partageât pas les idées de Reuss qui était protestant.

il reconnaissait en lui un chrétien et un colossal travailleur, dont les livres lui avaient été très utiles.

Le voyage d'Allemagne était terminé. Le P.

Didon rentra à Paris, le samedi matin, 23 septembre. Il avait conscience d'avoir atteint son but. 11 savait l'Allemand. Il s'était rendu un compte exact, par ses observations personnelles, de l'organisation, du fonctionnement, de la haute influence des principales Universités de l'Allemagne : Leipzig, Berlin, Halle, Gœttingen, Munich, Tûbingen. Il s'était renseigné sur l'état vrai de la science religieuse allemande. Il connaissait le grand mouvement critique dont ce pays était le centre depuis un siècle et qui avait eu pour objet de mieux pénétrer, de mieux expliquer Vêlement humain des saints livres. Il avait observé de plus près le colossal travail qui, soit chez les libres penseurs, soit chez les protestants, soit chez les catholiques, s'était accompli depuis le commencement du xix^ siècle, autour de la personnalité de Jésus. Sa moisson était donc faite : il n'avait plus qu'à l'emporter dans son grenier.

Aussitôt remis des fatigues de son voyage, le P. Didon mit en ordre les notes qu'il avait recueillies avec l'intention d'en faire un volume. 11 hésita cependant. Il craignit qu'un ouvrage pareil n'eut pas grand succès. Faire un éloge relatif des Allemands lui paraissait risqué. Voudra-t-on prêter l'oreille à un jugement désintéressé et indé-

pendant? Les sectaires rouges ou noirs ou blancs tiennent-ils à être instruits et à recevoir des avis? Ne cherchent-ils pas à être flattés plutôt qu'à être critiqués?... Cependant le désir d'éclairer son pays et de rendre service à ses compatriotes l'emporta sur ces craintes. 11 se mit à rédiger ses impressions de voyage, et en trois mois son livre des Allemands fut à peu près composé. Je dis à peu près, parce qu'il devait le retoucher plus d'une fois encore. Le manuscrit fut mis de côté et le volume publié plus tard, au retour du grand voyage en Palestine qu'il allait entreprendre.

Ce voyage en Terre sainte était depuis longtemps l'objet des rêves du P. Didon. A^oir de ses yeux le sol où le Christ était mort, où il avait parlé, où il avait souffert, était une pensée qui l'obsédait et le ravissait. Dès le mois d'octobre, il laissa pousser sa barbe : précaution indispensable à celui qui veut visiter TOrient. L'homme sans barbe est moins qu'un chien. Puis, il décida un jeune capitaine de chasseurs à être son compagnon de voyage. Le voyage devait durer trois mois. Le jeune oflicier fut chargé de l'étudier à l'avance, niilitairernent^ au point de vue des routes et de la géographie; le P. Didon le prépara, au point de vue de l'histoire. On devait voir l'Egypte, la Palestine, l'Asie Mineure, Constantinople et revenir par ]e Danube et l'Autriche. Le départ de Paris fut fixé au 8 février. Le P. Didon alla passer quelques

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jours au Touvet et enDauphiné, partit le 12 pour Marseille où deux jeunes officiers, au lieu d'un, l'attendaient; et on s'embarqua le 15, sur rÈhre, capitaine Lautier.

La traversée de Marseille à Port-Saïd fut heureuse. Le temps était beau ; le vapeur qui emportait les voyageurs était grand comme une île et le P. Didon souflVitàpeine un jour. Le 10 février, à minuit, le débarquement eut lieu à Port-Saïd. Les voyageurs partirent le plus tôt possible, c'està-dire le lendemain, à minuit, pour le Caire. Ils traversèrent une partie du canal de Suez, de Port- Saïd à Ismaïlia. Là, ils prirent le train du Caire. Il y a six heures de route : trois heures en plein désert et trois heures en pleine terre verdoyante, arrosée, fertile comme pas une terre peut-être ne Test au monde. Le P. Didon fut frappé de la beauté de ces champs ou plutôt de ces jardins ; mais il fut frappé en même temps de l'état misérable du fellah ou du paysan égyptien. Ce pauvre fellah est repoussant de saleté. Il gémit dans l'oppression, dans la dégradation, dans la tristesse. Là 011 le Christ n'a pas apporté sa lumière et sa charité, les foules humaines sont vouées à la brutalité des forces oppressives de la nature ou de la barbarie.

, Le Caire intéressa le P. Didon, comme ville cosmopolite. On y voit tous les types, toutes les races, toutes les religions, tous les costumes :

on y entend tous les idiomes. L'Arabe domine.

Nos voyageurs commencèrent par visiter le musée Égyptien, sous la conduite du directeur lui-même et accompagnés de Nubar-Pacha. Pour leur faire voir de plus près la population indigène. Nubar-Pacha les amena dans un de ses villages arabes. Le mardi, on alla voir les pyramides de Giseh; le mercredi, celles de Sakkara et les ruines de Memphis ; puis, on songea à s'embarquer pour JalTa. Le P. Didon put régler et arrêter les conditions matérielles de son voyage en Terre sainte, au Caire môme. Il passa un traité avec undrogman Syrien, dunom de Mélem. Celui-ci s'engageait à conduire les trois voyageurs, pendant quarante jours, de Jaffa à Beyrouth , à travers loute la Palestine, par les sources du Jourdain et par Damas. Tentes, porteurs, chevaux, cuisine, le drogman pourvoirait à tout. Le P. Didon devait n'avoir à s'occuper de rien. Il désirait garder tout son temps et toute sa liberté d'esprit pour les études auxquelles il allait se livrer. Loger sous la tente pendant quarante jours, chevauclier à travers des pays inconnus, et s'abandonner sans réserve aux émotions et aux impressions d'un beau voyage, quelle perspective! On quitta TÉgypte le vendredi, pour débarquer le 4 mars, à cinq heures du matin, à JalTa.

LeP. Didon posa le pied avecunrespectreligieux sur le sol sacré de la Palestine. A Jérusalem, ce fut

bienautrechose. Voici ce quHl écrivait, le It mars: « Je suis à Jérusalem. J^ai baisé le Calvaire, la (( pierre où le Christ est mort, j'ai va le mont des « Oliviers, la grotte de Gethsémani et le jardin où « il a eu Fagonie suprême. J'ai traversé le Cédron; (( j'ai suivi la voie douloureuse par laquelle on <( croit que le Christ a passé en allant mourir. « J'ai tressailli h tous ces souvenirs d'une façon (( inexprimable.

« Le douloureux, c'est que tous ces lieux divins (( ont été en quelque sorte pervertis par la bêtise « humaine. On a construit là des sanctuaires sou- (( vent fort laids, et c'est par un trou qu'on vous « montre le rocher du Golgotha. La foi sauve, (( l'esprit vivifie, mais qu'il est douloureux de « voir ces sectes se presser autour du tombeau (( du Christ et en exploiter l'entrée. C'est le Turc (( qui ouvre, c'est le Grec qui vous introduit au « sépulcre môme et les bons Franciscains n'ont « qu'une place secondaire et des terres réservées « ici et là... Enfin le sol demeure, et en étendant « un peu le regard et en élevant l'âme, on peut « toujours se dire : Là, le Christ a accompli une « partie de sa mission divine : il a confondu les « Pharisiens, il a pardonné à la femme adultère, (( il a souffert, il est mort.

(( J'ai pu dire ma messe au Calvaire, au Saintce Sépulcre, à l'Eglise construite sur la place où <( vraisemblablement le Christ a été présenté au

VOYAGES EN ALLEMAGNE ET EN TERRE SAINTE 2i9

(.< peuple par Pilate. Quelle désolation respire cette « Judée avec ses montagnes stériles, ses champs « rocailleux, semés çà et là de rares oliviers. Ce « qui me frappe le plus, c'est de pouvoir me dire : « Du milieu de ce petit peuple et de cette terre (( bien petite comparée à notre grande Europe est « sorti l'humble Galiléen qui a sauvé le monde, « et dont l'influence aujourd'hui mène la ci- « vilisation moderne. L'intéressant est de voir « les gens du pays, hommes, femmes, enfants.

(( Leurs costumes, leurs mœurs, leur vie n'ont « guère changé, et il est facile de se repré- « senter par eux la population au milieu de (( laquelle le Christ a vécu. N'importe, ce n'est « pas ici qu'il faut chercher le Christ vivant. La (( graine a été jetée ailleurs, et on ne voit dans (( cette Judée sèche que le sillon où le grain de « froment est mort.

« Nous partons vendredi de Jérusalem pour le « Jourdain, Jéricho et la mer Morte : nous nous « acheminerons ensuite de Jéricho vers la Samarie « et nous comptons être pour les fêtes de Pâques (( à Nazareth ou à Tibériade. Je vis à cheval et (( sous latente : je campe comme un bédouin. Cette « vie nomade, au grand air, en plein soleil, est « belle, malgré ses fatigues. Je m'en accommode- (( rais voloatiers, parce qu'elle est sans bornes, (( sans aucune de ces limites étroites de notre (( existence de civilisé. »

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Après la Judée, avec ses montagnes calcinées et la mer Morte, les voyageurs traversèrent la Samarie plus riante. Ils prièrent au puits de Jacob, dans un site ravissant, entre le mont Ebal et le mont Garizim, là oii le Christ conversa avec la Samaritaine. Ils virent la Galilée, Nazareth qui ressemble à un nid verdoyant, le lac de ïibériade sur lequel le Christnaviguasi souvent, Capharnaum (un monceau de ruines aujourd'hui), où le Christ a enseigné et fait tant d'œuvres éclatantes. Puis, remontant le fleuve du Jourdain, ils allèrent par le désert jusqu'à Damas. Le P. Didon tenait à visiter Damas parce que c'était là que les écailles étaient tombées des yeux de Paul et c'était là que cet ardent, cet indomptable Pharisien était devenu l'apôtre triomphant et irrésistible du Christ.

A Damas, entre le 6 et le 10 avril, le P. Didon eut, comme un remords, d'avoir parcouru trop rapidement la Palestine et il ne put résister au désir d'y retourner. Il trouvait qu'il avait vu trop superficiellement les lieux parcourus par le Christ, il éprouvait le besoin de revoir ce qu'il avait vu et de le revoir seul. Pour lui, la Palestine était vivante au-delà de toutes choses, malgré le voile de deuil qui pesait sur elle. Il fit part de son projet à ses deux compagnons de voyage. — Il fut décidé qu'il irait avec eux jusqu'à Beyrouth, après qu'on se serait arrêté à Balbek, pour admirer les ruines de la vieille civilisation Syrienne; qu'à

Beyrouth, les deux jeunes officiers prendraient le chemin de l'Europe, et que lui reviendrait tout seul vers Jaffa et Jérusalem. Bailleurs, le P. Didon comptait prendre à Beyrouth môme, auprès du consul de France, le comte de Perthuis, à qui il était recommandé, les renseignements nécessaires pour réaliser son projet.

Les choses se passèrent comme le P. Didon les avait prévues. Les deux jeunes officiers pressés de rentrer en France, parce que le congé que leur avait accordé le Ministre de la Guerre allait expirer, s'embarquèrent a Beyi'outh pour Constantinople ; et le P. Didon, renseigné parM.lecomtede Perthuis, et accompagné d\m nouveau drogman, se dirigea vers Jérusalem par un autre chemin. 11 alla par mer à Tyr, à Sidon, au mont Carmel qu'il n'avait pas encore visités. — Du mont Carmel il revint à Nazareth, à Tibériade, au mont Thabor, à Pancienne Sichem, au puits de la Samaritaine. 11 fit une excursion au sud de Jérusalem jusqu'à Hébron, et salua le chêne d'Abraham : chêne dont on fait remonter l'antiquité jusqu'au patriarche. Il dormit à son ombre, pendant que deux chouettes effarouchées de sa présence criaient lamentablement dans les branches. 11 resta encore à Jérusalem une dizaine de jours, et il ne perdit pas son temps. Etant seul, il étudia et pria tout à son aise; il s'abandonna sans contrainte à ses impressions et à ses inspirations; et il lui semblait qu'il avait

atteint son but; c'est-à-dire qu'il connaissait assez bien la terre où se sont accomplis les grands mystères du christianisme. Il se sentait capable désormais d'enserrer les faits évangéliques dans leur cadre vrai, et de se faire de la vie humaine du Sauveur, de ses voyages, de ses habitudes, de ses vêtements, de sa prédication, un tableau conforme à la réalité. 11 pourrait peindre son portrait, non point avec des couleurs fantaisistes, mais avec des couleurs naturelles. « Aujourd'hui, écrivait-il, (( à la date du 2 mai 1883, je vois de mes yeux le (( Christ vivant, tel qu'il était au temps de sa vie « mortelle, et je me regarde comme un de ces « publicains de bonne foi qui se sont attachés à lui (( et qui le suivaient attirés par le charme irrésis- « tible de son action. Impossible de dire quelles « émotions m'ont saisi à la vue de tous ces lieux (( où la tradition place quelques-unes des scènes « de l'Evangile... Ces émotions de l'âme se sentent « trop profondément pour qu'on puisse sans les (( affaiblir essayer de les traduire. »

L'intention du P. Didon, en quittant définitivement Jaffa et la Terre Sainte, n'était pas de rentrer directement en France. Il voulait aller de Jaffa à Smyrne. De Smyrne il s'embarquerait pour la Grèce. Il tenait à saluer en passant l'Acropole, le Parthénon; il tenait encore plus à baiser à l'Agora les traces de saint Paul : son grand aïeul. D'Athènes et du Pirée, il se proposait de

revenir à Constantm^^^ et d'y passer cinq ou six jours pour se rendre compte, ne fut-ce que superficiellement, de la civilisation moribonde des Turcs. — Enfin de Constantinople, il rentrerait à Paris, après s'être arrête à Vienne.,^.

Ce plan fut exécuté. Le'Timanche, 6 mai, il s'embarqua à Jaffa. Le 11, il était à Smyrne. Le 15, il montait h l'Acropole, et restait ravi devant cette merveille de l'architecture et de l'art grec. 11 constatait qu'on ne peut rien contempler de plus harmonieux, de plus exquis, de plus achevé que les ruines du Parthénon. Il y passa huit heures en extase, et il ne se lassait pas de regarder et d'admirer. Du Pirée à Constantinople, il eut deux jours de grande souffrance; il crut même qu'il en mourrait. Il avait pris froid en admirant l'Acropole et il souffrit atrocement d'un point de côté pendant trente-six heures. Heureusement pour lui, il rencontra une hospitalité toute paternelle et d'excellents soins chez les Dominicains de Constantinople. 11 se trouva bientôt dans un parfait équilibre. Les journaux de Constantinople annoncèrent son arrivée en termes élogieux. Il passa huit jours dans la belle capitale de la Turquie. Dès qu'il fut en bon état de santé; il visita les curiosités de la ville et salua de son admiration le Bosphore et l'intérieur de l'Eglise Sainte-Sophie.

Mais il était trop rempli de ses souvenirs de Terre Sainte ; trop saturé des impressions

divines que ce voyage lui avait données, pour pouvoir accorder un tribut suffisant d'admiration aux splendeurs purement humaines. L'âme a ses limites d'impressionnabilité. Lorsqu'elle les a atteintes, il faut h tout prix qu'elle se recueille et qu'elle vive de tout ce qui Ta émue. Ce n'est pas en revenant de Syrie et de Palestine qu'on doit voir Constantinople, disait-il, c'est en venant d^Europe. La lumière qui inonde LOrient est déjà plus pâle à (Constantinople qu'en Palestine, tandis que pour des yeux européens, elle semble éblouissante.

Le P. Didon quitta Constantinople, le 25 mai, vendredi, à quatre heures de Laprès-midi, par un bateau qui le conduisit à Varna, sur la mer Noire. A Varna, il trouva le chemin de fer qui l'amena a Roustouck. Là, il attendit le bateau qui remontait le Danube et qui le déposa à Baziasch. A cet endroit il quitta le grand lleuve et prit son billet directement pour Vienne, où il comptait rester deux ou trois jours. Il ne dépassa point ce laps de temps. Au fond, il avait hâte de retrouver le calme de sa cellule, et de reprendre après tant de mouvement, de fatigue et d'explorations, la vie tranquille de son cabinet de travail. Il lui tardait aussi de revoir la patrie et les amis.

Il rentra à Paris dans les premiers jours du mois de juin.

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