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CHAPITRE XI

Le P. Didon à Vichy. — Le livre des Allemands. — A CoQipiègne. — A Vichy. —Voyage à Marseille et au Touvet. — Le P. Didon, curé d'Hagaeville. — Vie cachée et prédications modestes. — Souffrances intimes.

Le P. Didon ne tarda pas à se mettre au travail. Il avait deux ouvrages à mener de front : son livre des^l//^>';?<2/^/.s^jjiLii„j2oiiipf:ait publier bientôt, et sa Vie djj^Chd^iLqulÀl^ que jefit..an&- plus tard. Il se voua à l'une et l'autre besogne alteraativement, mais avec courage et ténacité. Passer des heures entières dans son cabinet d'études, immobile et concentré, cela ne ressemblait guère à. la vie qu'il avait menée en Orient, c'est-à-dire aux journées de marche au grand air, à cheval, par monts et par vaux. Un médecin ami déclara au P. Didon que ce changement subit de régiaie pourrait lui être nuisible et que le mal dont il avait souffert entre le Pirée et Constantinople, indiquait que son foie n'était pas en parfait état. En conséquence, il lui conseilla, s'il voulait impunément mener la vie

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sédentaire et travailler opiniâtrement pendant l'hiver prochain, de faire une saison de Vichy et d'aller boire les eaux de la Grande Grille pendant trois semaines. C'est ainsi que le P. Didon alla passer la plus grande partie du mois d'août 1883 a Vichy.

11 s'installa à l'hôtel de la Paix, dans une chambre solitaire, silencieuse, exposée au soleil levant. Devant sa fenêtre, se dressaient quelques arbres verts ; une fauvette en cage chantait audessus de lui; les bruits mondains ne venaient pas jusqu'à sa retraite. La propriétaire de l'hôtel, ayant su quel hôte illustre elle logeait, fit transporter deux fauteuils dans la chambre qui ne possédait auparavant que trois modestes chaises ; elle voulait donner au Père une installation plus confortable, mais il s'y opposa. — Le traitement h suivre ne fut pas trop compliqué. Un bain, le matin à six heures un quart; à neuf heures on allait boire à la Grande Grille, et le soir à quatre heures on buvait de nouveau. En dehors de ce règlement médical, le malade mangeait, se promenait et travaillait tout doucement au livre sur l'Allemagne. Pendant toute la saison, le Père vécut à l'écart, ne faisant connaissance avec personne, et trouvant un charme particulier à coudoyer la foule sans s'y mêler. Les eaux de Vichy lui réussirent à merveille. Il recueillit une provision de forces pour l'hiver. Il quitta cette ville

d'eau le 21 août, s'arrêta quaranle-hiiit heures k Baigneux-les-Juifs, près de Châtillon-sur-Seine, chez M. Lombarid^ professeur de mathématiques à Arcueil, l'un de ses meilleurs et plus fidèles amis.

Tout en prenant les eaux, il avait régulièrement travaillé à Vichy pendant ces trois semaines. Il ne partit qu'après avoir à peu près refait son dernier chapitre des Allemands. Le bon air de la campagne, Vombre des grands arbres, l'effet stimulant des eaux, avaient fait courir alertement sa plume et les Alle)nan.ds en avaient proiité. Rentré à Paris, le P. Didon se hâta d'achever son travail. Un jour, au sixième étage de la rue Chomel, un inconnu vint lui faire visite. Cet inconnu était le libraire Galmann-Lévy. — S'adressant au Père, il lai dit : J'ai entendu parler d'un livre que vous préparez sur rAllemagne; je serais très flatté d'en être l'éditeur... Le P. Didon exposa en quelques mots à son interlocuteur le plan et le contenu de son travail et consentit à lui confier son manuscrit. Calmann-Lévy se retira, emportant sous son bras le précieux paquet. — Quelques jours après, Calmann-Lévy revint. Il exprima la plus vive satisfaction sur l'ouvrage qu'il avait fait examiner, ne regrettant qu'une chose c'est que le nombre des pages ne fût pas assez grand. Il demanda au P. Didon de rédiger encore cinq ou six chapitres; et le P. Didon s'exécuta. Les cent dernières pages

du livre imprimé ont été surajoutées et contiennent quelques redites. 11 y parait, quand on lit le livre attentivement, et cet ouvrage des Allemands, qui est vigoureusement pensé et vigoureusement écrit, aurait gagné à être un peu plus court. Le 24 septembre, le P. Didon écrivait à quelqu'un : « Je me suis sans retard remis au (( travail; et, depuis un mois, je m'escrime tou- (( jours à terminer mon livre sur les Allemands. (( La fm — j'ignore pourquoi — me coûte. Il est (( aussi important de bien finir que de bien com- (( mencer. Ces deux choses sont difficiles. Comme (( je suis d'une opiniâtreté absolue, je réussirai : « j'en réponds. »

Au mois de décembre, le P. Didon corrigeait les épreuves de son volume, et il n'était pas sans inquiétude sur Paccueil qu'on lui ferait. « Je ne « sais comment l'opinion publique et ecclésiastique (( acceptera mon œuvre, écrivait-il. A la garde de c( Dieu ! J'ai la conscience de dire des choses u utiles à mon pays et à ma foi; j'accomplis, en (( les disant, un devoir de haute et religieuse coure science. Le reste ne me regarde plus. » Et, à la « fin de janvier, il écrivait encore : « J'achève les « dernières corrections de mes interminables .!//<?- (( mands. Qu'il me tarde que cela soit fait!... Et (( puis il faudra soutenir la lutte que le livre sou- (( lèvera peut-être... »

Le livre parut décidément en février 1884.

Il sembla d'abord au P. Didon que son travail était favorablement accueilli. « Je suis surpris, (( écrivait-il à la date du 2G février, de l'approba- (( tion presque universelle qu'a rencontrée mon « livre, dans la presse française et même alle- (( mande. Les journaux orléanistes à peu près (( seuls me boudent, mais la masse des journaux « parisiens et provinciaux m'accable de leurs « sympathies. L'Univers seul m'a dit quelques (( injures... » Cette quiétude ne fut pas de longue durée. Bientôt une véritable tempête se déchaîna autour des Allemands. Le journal, le Figaro., par la plume de Léon Bloy, donna le signal des violences injurieuses et diffamatoires. — Au lieu de discuter le livre, on attaqua l'homme et on outragea l'auteur. — On reprocha au P. Didon de s'être aventuré au milieu des étudiants allemands viveurs et batailleurs : on le soupçonna d'avoir mis de côté la dignité sacerdotale, en prenant un vêtement laïque ; on l'accusa de faire, dans son volume, Lapologie du protestantisme, du duel, du service militaire obligatoire pourtous, parce qu'il constatait certains faits sans formuler son opinion personnelle ; on lui reprocha d'avoir manqué de catholicisme en ne blâmant point le Culturkampf; d'avoir manqué de patriotisme, en reconnaissant chez nos ennemis une puissante organisation universitaire. En un mot, la passion trouvait tout mauvais ou a peu près tout dans un livre qui con-

tenait beaucoup de bonnes et excellentes choses. Certains journaux catholiques montrèrent malheureusement autant de passion et d'acharnement que le journal boulevardier.

Ce livre des Allemancb méritait-il tant de colères et tant d'injures? Non certes. Lapreuve c'est que le P. Didon reçut de divers côtés et Von pourrait dire de tous les côtés des témoignages de sympathie et d'approbation, pour ces mêmes pages qu'une critique malveillante et haineuse bafouait et méprisait. Des religieux, des prêtres, des évêques, des univertaires catholiques affirmèrent leur admiration pour le travail du P. Didon.

Le P. Chocarne lui écrivit : « Je viens de terce miner vos AÏlemands, je vous en fais mes félicita- (( tionslesplussincères.Cettelecture m'a vivement « intéressé d'un bout àl'autre. Je lisais (ai-je besoin (( de vous le dire) avec une certaine émotion, i< craignant de rencontrer des notes qui font crier « la galerie et hurler certaines gens. Non, ces notes (( n'y sont pas. C'est toujours le P. Didon qui n'a (^ pas perdu un atome de ses espérances, mais c'est « le P. Didon, seconde manière, mûri par l'ex- « périence, plus modéré, plus grave dans l'expres- (( sion de sa pensée, d'un style parfois très élo- « quent, mais généralement ferme, simple, noble « tout en restant vivant, animé : celui d'un homme « qui revient de chez l'ennemi, qui a bien regardé,

observé, étudié et qui ne saurait dire froidement: il est très fort l'ennemi, prenons garde ! Oui, c'est bien étudié, et d'un effet saisissant. La caserne, on la connaissait, Técole beaucoup moins. L'écolereligieuse et libre, cela est bien mis en relief, et c'est ce qui porte coup. Cela arrive en pleine poitrine à l'adresse de nos énergumènes et despotes, qui veulent bien de Técole, mais ni religieuse, ni libre. C'est, à mon avis, le meilleur plaidoyer de la Ccause opprimée et tout à fait opportun... »

L'abbé Duchesne, aujourd'hui membre del'Ins- TR^EiftVTïïi écrivit : « je viens bien tard vous remercier de m'avoir envoyé votre beau livre.

J'étais allé vous voir pour protester, en serrant votre main loyale, contre les indignes articles commis par... — Vous avez bien voulu reconnaître cette démarche en m'envoyant le volume en question, désormais vainqueur de ces ineptes attaques. Je vous en remercie. — Sur un point, j'aurais avec vous un dissentiment de forme.

11 m'est impossible de croire, après expérience, que la théologie soit capable de supporter l'enseignement supérieur. S'il s'agissait de théologie dogmatique,je serais presque du môme avis que Talleyrand et Diderot. Mais, si je vous entends bien, ce n'est pas celle-là que vous voudriez exposer à la grande lumière de l'enseignement d'université. Oh ! que vous avez raison de vou-

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(( loir faire tomber ces barrières qui séparent la '< science dite ecclésiastique de la science tout « court. 11 n y a qu'une science. A quoi bon nous u claquemurer ? Mais il y a des gens qni font comme « les autruches et se croient sauvés, quand ils ont (( fermé les yeux sur le danger. Ces gens-là ne « vous croiront pas: ils ont ledédain trop vigoureux. u Si cela continue, il sera intéressant de comparer *' leur enseignement avec celui des mosquées du (( Caire et des bonzeries de Ceylan : on trouvera de (( belles ressemblances...

W' Guilbert, archevêque de Bordeaux, lui écrivit : '( J'ai lu avec le plus vif intérêt votre livre « les Allemanxh, que vous avez eu la bonté de (< m'adresser, et je vous en remercie sincère- « ment. Vos belles pages ne renferment rien, « certes, qui ne soit parfaitement orthodoxe, et i( j'y ai trouvé beaucoup de précieux renseigne- (/ ments dont nos hommes d'Etat pourraient tirer « proht et qu'ils feraient bien de méditer. — Sans (( doute, quelques-unes de vos idées peuvent (( n'être pas du goût de tout le monde et donner « droit à une critique honnête. Mais, en vérité, on « a peine à concevoir l'hostilité et les outrages « ineptes dont vous avez été honoré à cette occa- (( sion. C'est, du reste, un signe du temps où nous « vivons, et vous n'avez pas dû trop vous en étonne ner et encore moins vous en émouvoir. Vous {( vous souvenez à quelles injures fut souvent en

(( butte votre illustre Père de la part d'hommes « aveuglés par leurs passions politiques ; mais le « temps achève dV.niporter les insultes et les in- « sulteurs, et la grande et noble figure du Père '( Lacordaire reste et restera toujours entourée de (( l'auréole de son génie et de sa vertu. »

M. Heinrich, doyen de la Faculté des lettres de Lyon, qui connaissait à fond l'xVllemagne, fit, dans le Correspondant, une étude sérieuse, étendue, approfondie et, somme toute, élogieuse du livre du P. Didon. Il trouva le livre opportun, courageux, plein d'instructifs renseignements. Il loua sans réserve la largeur d'esprit, Fabsence de passion ou de haine avec laquelle Papotre dominicain avait abordé Pétude des grandes institutions universitaires de PAUemagne. Gomme c'était son droit, il critiqua plus d'une idée du P. Didon: il critiqua en particulier la conception chimérique d'un Collège universel de France; il critiqua les éloges un peu trop vifs que le P. Didon avait faits de certaines institutions ou habitudes allemandes, mais si les Allernanch éidÀQXiiV od\x\Ye d'un homme qui avait vu trop rapidement et qui n'avait pas tout vu, M. Heinrich reconnaissait qu'ils étaient Pœuvre d'un homme dont le coup d'oeil était pénétrant.

Le 16 avril, le livre des Allemands fut présenté à l'Académie des Sciences morales et politiques, parM. Beaussire, avec des éloges ilatteurs. A cette

date, la tempête soulevée autour du volume, semblait s'apaiser. Les journaux: de Paris fatigués commençaieut a parler d'autre chose, et le silence succédait enfin au bruit assourdissant d'une dispute qui avait trop longtemps duré. Le P. Didon respirait. A force de patience et de foi, il avait triomphé des injures et des outrages. Ses ennemis en étaient quittes pour avoir vainement clabaudé. « Sans doute, disait-il, ils auront persuadé (( à un certain nombre d'âmes simples et crédules « que j'étais un affreux hérétique; mais, comme il « ne m'est pas parvenu le moindre blâme, les « faibles scandalisés se remettront peu à peu. » Cette paix momentanée n'était qu'une paix trompeuse, et de nouveaux ennuis assaillirent bientôt l'âme du P. Didon.

Le Maître général de l'Ordre, le P. Larroca, informé de tout le tapage qui se faisait autour des Allemands, et mécontent de ce que son nom avait été mis en avant dans un article de U Année Dominicaine, signé par le P. Mercier, envoyaun communiqué dont il exigeait la publication. Voici la teneur de ce communiqué :

« Une polémiqueassez vive s'étantélevée âpropos d'un livre intitulé les Allemands et publié par un religieux de notre province de France, a^ous vous êtes cru le droit d'intervenir dans la discussion, en invoquant notre autorité et celle de l'Ordre, pour la défense du livre et de son auteur. Afin

de laisser à chacun la part de responsabilité qui lui revient, nous nous voyons dans la nécessité de déclarer et nous vous enjoignons de publier ce qui suit :

« r Nous avons autorisé le R. P. Didon à faire un voyage en Allemagne dans le seul but de se mettre plus complètement au courant des travaux d'exégèse biblique en honneur dans ce pays. Cette autorisation, nous avons cru devoir l'accorder sur la demande et sous la responsabilité du T. R. P. Chocarne, alors Provincial de la province de France, mais en y mettant des conditions qui, loyalement observées, eussentsauvegardé la dignité du P. Didon, sans nuire au but qu'il se proposait.

(( 2" L'approbation donnée par les réviseurs de Touvrage, l'ayant été contrairement à nos lois, n'entraîne en aucune façon la responsabilité de l'Ordre.

«Fait à Rome, le 21 avril 1884. »

Cette intervention du Maître général dans la polémique engagée ne fut pas sans émotionner le P. Didon. Il est vrai qu'il n'était plus le seul incriminé. Le P. Chocarne qui avait donné la permission de faire le voyage d'Allemagne dans telles et telles conditions, les deux Pères qui avaient examiné et approuvé le livre des Allemands, devenaient, eux aussi, l'objet d'un blâme. La situation était dangereuse et embarrassante. Que faire? Le

prieur du couvent delà rue Saint-lionoré alla voir successivementle cardinal archevêque de Paris, puis le Nonce, et leur exposa la situation. Le cardinal Guibert, très mécontent des articles violents de certains journaux catholiques, et ayant reçu un rapport très favorable sur le livre des Allemanch, accepta de prendre la défense du P. Didon. Le Nonce, lui aussi, fut de cet avis ; et les deux autotorités s'entendirent et prirent sur elles la responsabilité d'arrêter la publication du communiqué. Elles jugèrent que cette publication serait inopportune et produirait plus de mal que de bien. A tout prix, il fallait Tempêcher.

Pendant ce temps, M"' Thomas, archevêque de Rouen, se chargea d'informePlè Pape de tout ce qui se passait, et obtint de Léon XUl le maintien du statu quo^ jusqu'à ce que de nouvelles informations fussent venues du cardinal archevêque de Paris ou du Nonce.

L'affaire en resta là. L'orage fut conjuré. Le provincial de France alla à Rome au commencement de juin, et dans son entrevue avec le général il ne fut question ni du P. Didon, ni du livre des Allemands, ni des examinateurs. Le général n'en voulait, en définitive, qu'à V Année Dominicaine qui, pour défendre le P. Didon, avait mis le général en cause. Tout ce tumulte se termina par une modification intérieure, dans la rédaction, l'administration et la surveillance de la revue. On

LE LIVRE DES « ALLE31ANDS » 2b7

lui ajouta un sous titre : Bulletin meruiiel de la province cle France, afin de dégager la solidarité des autres provinces.

On comprend qu'après toutes ces émotions le P. Didon ait eu besoin de repos pour son corps et pour son esprit. Aussi, à la Jin de juin, dès qu'il fut libre, il alla passer une huitaine de jours à Compiègne, chez le curé de Saint-Antoine, M. Tabbé Lecot, devenu plus tard évoque de Dijon et cardinal-archevêque de Bordeaux. Dans ce presbytère de Compiègne, le P. Didon trouvait l'hospitalité d'une chaude amitié, et le voisinage de la foret lui permettait de respirer un air plus pur que celui de la rue Chomel. Après Compiègne, le Père partit pour Flavigny . Le vieux couvent était à cette époque à demi dépeuplé; et on pouvait y jouir d'une solitude, d'une tranquillité ineffable. Ne plus entendre le roulement des voitures sur le pavé de Paris, ne plus entendre les clameurs, les railleries, les insultes des journaux; écouter le chant des oiseaux, des pinsons, des fauvettes et le grand silence de la campagne qui aide à mieux entendre les voix du dedans et les voix d'en haut, quelle douce distraction pour un habitué de la grande ville! Après les bourrasques qu'il venait de subir, le P. Didon goûta, mieux que jamais, le charme d'être seul ou à peu près seul. Il secouait sa poussière, il retrempait sa vigueur dans cette vie rurale. Les jours lui paraissaient trop courts et il aurait

voulu les allonger, tant il les trouvait bons. Et puis les souvenirs de sa jeunesse et de ses premiers sacrifices revenaient à sa mémoire. C'est à Flavigny que, vingt-huit ans auparavant, il avait fait ses premiers rêves d'apostolat et d'immolation. C'est à Flavigny qu'il avait éprouvé ses premières émotions monastiques; et, en revoyant les murs du chapitre où il avait revêtu l'habit dominicain, il pouvait constater que rien n'était changé au fond de son âme. Il se sentait appartenir au Christ, dans la plénitude de sa virilité; il se sentait lui appartenir dans l'indomptable fidélité de sa foi, comme h Taube de sa jeunesse; et rien n'était modifié que fâge et Texpérience amère de la vie. Après Flavigny, le P. Didon partit pour Vichy, vers le 30 juillet.

Il descendit, comme l'année précédente, à l'hôtel de la Paix, fut accueilli très amicalement et installé dans une jolie chambre silencieuse. Il y avait beaucoup moins de monde que l'an d'avant, et la maîtresse d'hôtel, ayant des chambres libres, lui en donna une seconde qui lui servait de salon. Quoique logé en grand seigneur, il mena une vie de moine, en choisissant des promenades solitaires et en se soustrayant le plus possible aux curieux et aux indiscrets. Il prenait tous les jours deux grands verres de la Grande Grille, allait à quatre heures se faire doucher vigoureusement à l'eau froide, faisait ses heures de promenades et

trouvait encore trois ou quatre heures à consacrer à son travail.

Il rentra à Paris, réconforté au moral comme au physique, ne se souvenant plus des misères passées et décidé à se remettre avec une nouvelle ardeur à son livre sur le Christ. Un esprit invisible Vy poussait, et bien que la grandeur de l'œuvre Topprimât parfois jusqu'à récrasement,iirmissait toujours par se relever et par crier : En avant. i\u mois d'octobre, il changea de domicile. De la rue Ghomel, 2, il vint habiter la rue d'Assas, 76, au coin du jardin du Luxembourg. Ce nouvel appartement était situé au quatrième étage et avait une vue splendide. Au pied de la maison, les arbres verts du Luxembourg s'étendaient comme un lac de verdure et au loin les grands édifices et les grands monuments, Saint-Sulpice, le Panthéon, la Sorbonne dressaient leurs coupoles ou leurs clochers. Le P. Didon aima cette habitation de la rue d'Assas. Il y travaillait avec joie. Cet atelier bien ensoleillé et entouré de verdure lui rendait le labeur moins pénible.

A cette époque de sa vie, le P. Didon se livra avec ardeur à des prédications pieuses, dans une chapelle cachée et minime de la rue Saint-Lazare, chez des religieuses de la Présentation de Tours. La grande prédication lui était interdite ou à peu près, et comme sa nature ardente avait besoin d'expansion, il était heureux de rencontrer là un petit auditoire

d^élite qui goûtait et savourait sa parole. Après des journées et des semaines de travail intense et concentré il se détendait par ces conférences familières, dans lesquelles il laissait rayonner au dehors le trop plein qui l'étouffait et Faccablait. Ce ministère était pour lui un soulagement plutôt qu'une fatigue : « On soulfre encore plus de ce qu'on « garde en soi et de ce qui nous étouffe, disait-il, « que de Teffort qui accompagne l'expression (( ardente de nos idées et de nos sentiments. Je (( l'éprouve bien dtins cette rude période concen- (( trée que je traverse. Je dépense vingt fois plus (( d'énergie et de courage à vivre en dedans que je (( n'en dépensais autrefois à vivre en dehors dans « un apostolat militant^. » Nous reparlerons plus loin de cet apostolat intime du P. Didon. 11 mérite d'être signalé et étudié de plus près.

Pour le mois de janvier 1885, il fut question de lui faire prêcher un sermon solennel à Paris, en faveur des écoles d'Orient. Le directeur de l'œuvre, de concert avec le curé de Sainte-Clotilde, l'invitèrent avec beaucoup d'instance à prendre la parole. Ils comptaient que la réputation de l'orateur et son silence prolongé attireraient un nombreux auditoire et aboutiraient à une magnifique quête. Le P. Didon accepta volontiers cette oflre. Il était plein de sympathie pour l'Orient qu'il

■1. Lettre inédite do 18 novem])re 1881.

venait de visiter. De pins, Tœuvre revêtait un caractère très religieux et très patriotique ; il n'en fallait pas davantage pour le déterminer à dire oui, — autant du moins que cela dépendait de lui. Cependant, comme il tenait à reparaître en chaire sans surprise et en toute loyauté, le P. Didon dit au Directeur de l'œuvre des écoles d'Orient : «Mon acceptation ne sera définilive qu'aune double condition : c'est que vous obtiendrez l'assentiment formel du cardinal et celui de mon supérieur hiérarchique. »

Le P. Didon attendit vainement la réalisation de ces deux conditions. Le Directeur des écoles d'Orient, malgré sa finesse et sa diplomatie, ne réussit pas à triompher des craintes de l'autorité, et Fapôtre garda le silence sans se plaindre. Le grand devoir de la vie n'est-il pas de se soumettre à ce que Dieu demande de nous? La soumission à la volonté divine, soit que cette volonté se révèle par les événements du dehors, ou par les voix intérieures de la conscience, ou par les ordres formels des supérieurs légitimes, n'est-ce pas le secret de la sainteté?

Au mois de mai de cette môme année, un nouveau sacrifice s'imposa au P. Didon. Il dut se séparer d'un de ses meilleurs amis, le P. Ségonzac, qui avait toujours habité avec lui, depuis le retour de Corbara et la dispersion forcée des religieux. Le P. Ségonzac se décidait à quitter la France et

LE PERE DÏDOiN

à partir comme missionnaire en Mésopotamie. I.e P. Didon ne le dissuada point de ce généreux projet, malgré la perspective d'une séparation définitive, et l'accompagna jusqu'à ^Marseille, où le nouveau missionnaire devait s'embarquer, avec M^^' Altmayer, archevêque de Bagdad, et quelques Sœurs de la Présentation de Tours. Le départ eut lieu le 19 mai. On devait lever l'ancre à midi; mais un vent terrible soufflait depuis la veille et à midi un quart le P. Didon était encore sur le pont à faire ses adieux à l'archevêque, au P. Ségonzac- et aux bonnes Sœurs. La tempête ne cessa pas de hurler jusqu'au soir. A sept heures, le bateau n'avait pas encore démarré. Le P. Didon prit une barque, revint avec le D' Poucel, pour saluer une dernière fois les chers voyageurs. Mais l'échelle du bord avait été remontée et on ne put qu'échanger à distance des signes d'adieu et de tendre amitié. Le vent moUit peu à peu. Le navire put gagner le large pendant la nuit et disparaître.

Le P. Didon passa un jour à peine à Marseille. Non pas que le mistral lui fît peur. Loin de la. Il attribuait au mistral une vertu médicatrice, et ce jour-là, en particulier, il prétendit que le mistral avait emporté un commencement de fièvre dont il souffrait et avait donné des couleurs à ses joues. Le soir du même jour, il partit pour la Sainte- Baume, accompagné de deux amis. Il y coucha, y passa la journée du dimanche et rentra à Mar-

seille très tard dans la soirée. Le mercredi, il partit pour le Daiiphiné et il alla d'abord s'installer à Coublevie, près Voiron, chez les Dominicains du Tiers-Ordre. Charmante solitude, où il faisait bon se recueillir, méditer, prier, vivre de la vie de Fesprit! Petite chartreuse au pied des grandes montagnes, où des sources abondantes font verdir les arbres, fleurir les prés et chanter les oiseaux. Le Père passa huit jours de retraite dans ce petit paradis terrestre et il y retrempa ses forces physiques autant que ses forces morales. Son âme allait naturellement vers Dieu, quand il était isolé et solitaire. Il s'abandonnait aux inspirations d'en haut et laissait l'Esprit divin transformer peu à peu son propre esprit. L'atmosphère de Paris, la poussière du tourbillon humain lui faisaient l'effet d'empoisonner à la longue son âme et son corps. Pour retrouver la santé et l'énergie morale, il lui fallait l'air de la campagne et de la solitude. Les brises du Dauphiné, comme le mistral de Provence, chassaient la lièvre, mieux que toutes les quinines des pharmaciens. De Coublevie, il alla au Touvet revoir la tombe de sa mère, la maison ou elle avait vécu ses dernières années, soulïert ses dernières douleurs, et accompli le suprême sacrifice de ne plus revoir son fils.

C'étaient des émotions poignantes pour lui que de revenirauTouvet, maisces émotions étaientsaines. L'âme de sa mère l'enveloppait et Tétreignait avec

une suavité ineffable. « La mort me l'a rendue (( invisible ; elle ne me Ta pas prise, écrivait-il ce « jour-là. Je l'ai priée pour tous ceux que j'aime, « pour vous par conséquent. Elle entend ma voix (( et je ne doute point que cette âme héroïque et <( sainte ne soit écoutée du Christ qu'elle a servi « jusqu'à son dernier souffle. Elle m'a laissé un ¥. exemple divin ; et je vois toujours mieux que je « suis destiné, moi aussi, à marcher par ce « chemin des sacrifices, où l'abnégation est àtous (( les pas. Je me sens du courage et je l'attribue, (( entre autres causes, à l'action constante de ma u mère, au plus intime de ma conscience. Si vous « voyiez le cimetière de mon pays, où dorment (( tous mes morts, vous seriez ravie. Il est tout (( en verdure et en fleurs. Les tombes blanches a sont couchées dans ce tapis verdoyant et par- « fumé. On dirait des anges endormis. J'aime à y (( être seul. Toutes ces tombes me parlent, et au- (( dessus de toutes les voix, j'entends celle de ma « mère^ »

Le P. Didon partit pour Paris le 11 juin, s'arrêta le 12 à Chambéry et était de nouveau à la rue d'Assas, le 13. Il avait emporté un carton rempli de roses du pays natal. En arrivant, il se hâta de voir ce qu'étaientdevenues les belles exilées. . . Elles étaient intactes, aussi fraîches que quand elles

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