Lettres inédites à la mère Samuel, 5 juin
furent cueillies. Il les fit disposer en bouquets dans cinq ou six vases, et elles embaumèrent longtemps son appartement, de parfums et de souvenirs. Il se remit bientôt à son travail et à ses modestes prédications de la rue Saint- Lazare.
En cette année 1885, le P. Didon essaya de se passer des eaux de Vichy, mais, vers le 17 juillet, il alla à Hugueville, près les Andelys, dans le département de l'Eure, remplacer pendant trois ou quatre semaines le curé de Tendroit. Hugueville est un village de deux cents âmes au plus, situé dans la plaine. Le Père était déjà connu à Hugueville. L'année précédente, au mois de septembre, il y avait prêché la première communion des enfants et y avait passé trois jours tranquilles et doux. Il y revint avec plaisir. Il ne lui déplaisait pas de faire le prône, de chanter la messe le dimanche, de donner le pain bénit et de faire l'apprentissage du métier de pasteur. Qui sait, se disait-il, si dans mes vieux jours, las des luttes et épuisé par les blessures, je ne finirai pas ma vie dans une cure perdue de la campagne. 11 trouvait qu'en vérité il était plus facile d"être berger que soldat; il trouvait que la houlette était plus douce et plus facile à manier que l'épée. Et en se souvenant des inimitiés qu'il avait rencontrées, des luttes terribles et sans trêve qu'il était obligé de soutenir dans son rude métier d'écrivain
et d'apôtre, il regrettait la vie tranquille du pasteur. La petite église d'Huguevillelui paraissait charmante avec ses ogives, ses colonnes élégantes, ses vitraux, son vieux clocher et les arbres séculaires qui l'entouraient. La vie de curé de campagne lui paraissait délicieuse, dans un modeste presbytère, avec un petit jardin planté de fleurs et de légumes, avec des brebis dociles ou tout au moins* indifférentes. Quel sort différent du sien! Pourquoi, au lieu de vivre sous le toit pacifique d'unecure villageoise, s'était-iljetédanslafournaise ardente de la vie apostolique? Pourquoi était-il en proie aux tempêtes de la haute mer, au lieu de dormir paisible sous une hutte du rivage?...
Somme toute, cependant, à devenir curé de campagne, il auraitpréféré être curé clans le pays Dauphinois. A la plaine, si plantureuse qu'elle soit, il préférait les rochers, les cimes et les neiges des montagnes natales.
Il prêcha encore à Hugueville le 15 août, chanta une dernière fois la messe le 16 et rentra à Paris, le 17 à midi. Quelques jours après sa rentrée, il fut invité à Gompiègne, pour un sermon un peu solennel donné à l'occasion du centenaire d'un petit ermitage perdu dans les bois, et présidé par un évêque. On ne lui permit pas d y aller, tant on craignait le bruit qui pouvait se faire autour de sa chaire. Le P. Didon souffrit de ce refus. Ces sacrifices de l'obéissance coûtaient à sa fière
nature. Il lui était pénible de se sentir muselé? Était-ce pour rester muet, qu'il s'était fait Frère Prêcheur, disait-il dans l'intimité! Ces petits orages de son âme se calmaient peu à peu et le lion redevenait un agneau.
11 se consola de ce léger mécompte, en prêchant une adoration perpétuelle au village de^Sermaise, près Bois-le-Roy. Il souleva l'enthousiasme des gens du village et, le dimanche qui suivitle jour de l'adoration perpétuelle, il dut encore monter en chaire pour faire une homélie sur rEvangile. Il semait ainsi le bon grain dans les sillons obscurs, puisque ceux-là seuls lui étaient ouverts. Une famille amie lui donna quelques jours de libérale hospitalité dans ce coin caché du département de Seine-et-Marne. Il rentra à Paris, le 6 septembre, pour prêcher une retraite aux quelques religieuses qui vivaient sous l'aile de la mère Samuel, rue Saint-Lazare ; et il partit en Bourgogne, le 15, pour prêcher le baptême d'une cloche dont son ami, M. Lombard, devait être le parrain. Les villageois de Baigneux-les-Juifs, comme les villageois de Sermaise, apprécièrent son éloquence. La fête du baptême des cloches fut superbe. Elle eut lieu un mardi; et, bien que ce fût un jour de semaine, toute la population était présente en habits de fête. On était accouru des environs et la petite église regorgeait de monde. Le discours sur A' Sjjrnholisnie des cIocIips fut naturellement très goiité.
Le p. Didon ne redevint vraiment Parisien qu'à la fin de septembre, et il reprit avec ténacité son travail sur le Christ. Il avançait lentement. Quelquefois il déposait sa plume et se faisait ce raisonnement inquiétant: « Si je Técris comme je pense, on me refusera de Fimprimer; et, si je ne l'écris pas selon toute ma pensée intime, à quoi bon l'écrire? 11 continuait tout de même, en se disant : Si je ne puis le publier vivant; je le ferai paraître mort ; et la vérité passera sur mon tombeau. Que la volonté de Dieu se fasse! Vers le 10 janvier 1886, il acheva, après trois grands mois de labeur, l'ébauche de son Introduction historique à la vie de Jésus-Christ : vaste tableau d'ensemble sur l'état du monde à ravènement du Sauveur. Où en était le monde alors? A quelle phase de la civilisation se trouvait l'empire d'Auguste? Qu'était la religion des païens? Que faisait la philosophie? Et à quel moment de sa vie séculaire était parvenu le judaïsme, du sein duquel .lésus devait sortir. Voilà les questions qu'il abordait et auxquelles il donnait une réponse sommaire sans sécheresse et sans obscurité. Ce beau tableau tracé de main de maître forme le premier chapitre de la Vie de Jésus ^ intitulé: les Temps.
Il continua son œuvre pendant les six premiers mois de l'année 1886, sans relâche et sans distraction. 11 se comparait volontiers à un mineur.
LE LIVRE DES « ALLEMANDS » '-^ l'a
muni de la petite lampe et condamné à piocher dans un tunnel obscur, perforant lentement sa roche de granit, n'avançant qu'insensiblement à travers la dure montagne et soutenu par l'espoir qu au bout du tunnel il trouverait l'air libre et le soleil en feu. De temps en temps le découragement le prenait et il se demandait si son livre serait approuvé. 11 écrivait, le 25 mai 1886. « Si encore, mon travail fini, j'étais sûr de trouver à Rome Tappui et Tapprobation dont j'aurai besoin pour le livrer au public! Mais c'est là une inconnue redoutable. Les bonnes volontés ne sont pas nombreuses là-bas en ma faveur.
Les défiances y sont invétérées. Il faudra que Dieu m'assiste et qu'il tourne vers moi les volontés humaines. J'ai foi en Lui, je travaille avec la conscience du bien, avec l'unique désir de faire connaître le Christ à mes contemporains sceptiques et irréligieux. Ce sentiment est ma seule force dans l'exécution de mon œuvre. Si je ne puis la publier vivant, elle paraîtra quand je ne serai plus. Que la volonté de Dieu soit faite. Ce qui arrive, voulu par Lui, est toujours bien... Dieu seul saura ce que cette œuvre m'aura coûté de lectures, de rétlexion, de patience, de courage et de sacrifice; à quelles violences il a fallu plier mon tempérament pour l'accoutumer peu à peu à cette vie sédentaire de l'écrivain ; à quelle vaillance il a fallu
(( m'élever pour écrire sans chercher à flatter ni « les préjugés des incroyants, ni ceux de la fausse « piété K »
Au mois de juillet, les chaleurs de Paris de- Adnrent accablantes. Le P. Didon dut interrompre son labeur et se condamner à ne rien faire. L'un de ses amis, M. N**^ lui offrit de faire une excursion d'une semaine, dans les Alpes, entre Briançon et Modane. Cette offre fut acceptée avec joie. Les deux excursionnistes partirent de Paris, le lundi soir, pour rentrer à huit heures du matin, le samedi de la même semaine. En ces quelques jours, ils firent beaucoup de chemin, ils gravirent plusieurs pics alpestres, ils franchirent plusieurs cols, à plus de 2.000 mètres d'altitude, ils foulèrent aux pieds les neiges éternelles et s'enivrèrent de l'air vigoureux des sommets. Quand ils revinrent, ils étaient fatigués, mais rafraîchis et renouvelés. Le P. Didon aurait bien voulu prolonger de quelques jours ces saines fatigues. Il se dédommagea, en allant, comme les années précédentes, remplir les fonctions de curé normand, à Hugueville. Il fut tout heureux de se retrouver à l'ombre de la petite église paroissiale, au milieu des bois, sous les grands arbres, dans une tranquillité absolue, dans un calme inlini, n'ayant plus dans les oreilles le brouhaha de Paris, le roulement des