Lettres inédites, 25 mai et 22 juin
omnibus et des gros chariots. Son auditoire de bons gros Normands lui faisait un singulier effet. « Il me semble, disait-il, que je suis un musicien « habitué à jouer dans un instrument fin comme (f la flûte, et condamne par les circonstances à « souffler dans une énorme ophicléide, d'où on ne (( peut tirer que trois ou quatre notes. Mais il est (( bonde jouer de tous les instruments pour faire (( entendre à tous la vérité de Dieu. »
En quittant la charmante solitude d'Hugueville, le P. Didon traversa Paris et vint évangéliser les villageois de Ghartrettes, près de Bois-le-Roi. Ses amis de Sermaise profitèrent de l'occasion et le possédèrent pendant quelques jours. De la villégiature de Sermaise, le Père se rendit en Bourgogne. 11 y avait du nouveau dans le pays Bourguignon. A Dijon, venait d'arriver un nouvel évoque, que le P. Didon connaissait et aimait particulièrement. L'ancien curé de Saint-Antoine de Compiègne était devenu M*^' Lecot; et le P. Didon avait à co3ur d'apporter ses félicitations au prélat, dont l'amitié devait lui être si précieuse dans l'avenir. L'évêque fit au Dominicain les honneurs de son palais épiscopal et lui accorda la plus gracieuse hospitalité, ils parlèrent ensemble du grand travail que le Père avait entrepris sur le Christ, et il fut convenu que le Père tiendrait l'évêque au courant du progrès et du développement de l'ojuvre commencée. La pro-
tection de l'évoque de Dijon, fut très utile, comme nous le verrons plus tard, à la publication et à l'approbation de la Vie de Jésus. Après cette visite, le P. Didon écrivit à un de ses amis. « J'ai « retrouvé J\P' Lecot, dans son évéché, tel que je « l'avais connu dans sa cure de Compiègne, « simple, cordial et dévoué. »
Après ces quelques semaines de repos, le Père rentra à Paris et reprit sa vie de travail sédentaire; c'est-à-dire une vie de sacrifice et de privations. Au fond, le vaillant apôtre souffrait beaucoup de ne plus pouvoir se livrer à la grande prédication. Ce long intervalle de temps qui va, du retour de Corbara jusqu'à la publication de la Vie de Jésus, fut, en réalité, un temps de compression et d'épreuve. Nous en trouvons la douloureuse expression dans une lettre que le P. Didon écrivait à sa mère adoptive, vers cette époque.
« Ma chère et tendre Mère,
«... Vous me pardonnerez mon silence: il est le résultat de celte vie de concentration terrible où je m'ensevelis; et il ne suppose pas, soyez en sûre, le moindre oubli de ce cœur dont vous sentez tous les battements. Hélas ! il est dur de ne se voir jamais. J'aurais tant besoin de vous entendre, de regarder dans vos yeux, d'y lire votre
tendresse maternelle, de vous initier a mes travaux, à mes épreuves, à mes espoirs indéracinables, à mes luttes du dedans, à mes tempêtes, à mes joies aussi ; car si rude que soit ma destinée, si sanglant que puisse être le sacrifice de ma vie immolée à une règle inexorable, j'ai des joies divines. Ce n'est pas seulement le travail qui me les procure, c'est Tesprit vivant du Christ auquel j'ai tout donné, et dont la lumière et la chaude étreinte m'enveloppent par moments tout entier. — La prédication m'està peu près interdite. L'autorité de l'Ordre, d'une part, l'autorité épiscopale de Paris, d'autre part, redoutent également le bruit que je pourrais faire, et elles ne semblent voir ni l'une ni l'autre le bien qui pourrait résulter de mon apostolat. Cette frayeur n'a fait que s'accroître depuis la publication de mon livre sur les Allemands^ <^t je suis captif sous les chaînes que forge cette épouvante. Grâce à Dieu, je ne conçois aucune amertume, et si le lion, dans sa cage, rugit parfois et jette à l'infini sa plainte pour soulager son oppression, il n'a pas même la tentation de donner contre les barreaux de sa cage te moindre coup de patte. — Priez pour moi.
Demandez au Christ qu'il me soutienne de sa paix et de sa force...
Cette lettre est datée du 10 février 1885.
Avant d'aller plus loin et de suivre le P. Didon
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dans son second voyage de Palestine, il nous faut parler un peu des conférences intimes qu'il prêcha pendant plusieurs années à la rue Saint-Lazare et qui constituent une des phases spéciales de son apostolat.