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CHAPITRE XII

Au moment où la grande prédication fut à peu près interdite au P. Didon, Toccasion se présenta pour lui d'évangéliser une petite coaimunauté religieuse qu'il aima chrétiennement et pour laquelle il dépensa des trésors d'éloquence intime et contenue. La mère Saaiuel, une vieille et fidèle amie du P. Didon, était la supérieure de ce couvent, situé d'abord à la rue Saint-Lazare et transporté plus tard dans la rue de la Chaussée-d'Antin. La communauté appartenait à la Congrégation des Sœurs de la Présentation de Tours, et avait pour mission de soutenir plusieurs œuvres paroissiales, dépendantes de la paroisse Saint-Louis d'Antin. Ces religieuses, en effet, tiennent une crèche, un asile, une école primaire, une école supérieure. Elles visitent les pauvres de la paroisse à domicile et s'occupent des quêtes à Téglise.

En pénétrant dans la maison de la rue Saint- Lazare, le P. Didon eut surtout le désir d'aider la mère Samuel à l'éducation religieuse de ses filles spirituelles, et de donner à ses filles une doctrine

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mystique, capable de les soutenir dans leurs œuvres de charité et de les faire aspirer à une perfection morale, de plus en plus élevée. Quelques personnes étrangères à la maison, eurent la permission de profiter de cet enseignement, qui^ commença dès Tannée 1881 pour ne se terminer véritablement qu'à la mort du Père. Quelques jeunes filles, quelques mères de familles, quelques pères dominicains, et môme quelques laïques, obtinrent tour à tour la faveur d'assister aux instructions. En 1881, une seule personne étrangère y assista. En 1882, deux ou trois personnes, puis quelques amis particuliers, puis, l'on eut de la peine à contenir le flot des curieux, qui voulaient revoir l'exilé de Corbara, rentré en grâce ; et réentendre le prédicateur de la Trinité. A partir de 1887, les conférences perdirent leur caractère absolument intime, parce que l'on dut ouvrir les portes aux dames patronnesses de Toeuvre de la Chaussée-d'Antin, ainsi qu'aux amies des dames patronnesses.

LVieuvre oratoire du P. Didon à la rue Saint- Lazare et à la rue de la Chaussée-d'Antin est considérable. EUecomprend septretraitesannuelles prcchées aux religieuses : trois retraites prêchées aux jeunes filles du patronage; trente-cinq conférences sur ia Vie de Jésus-Christ; de nombreux commentaires du sermon sur la montagne, des homélies sur les Évangiles et sur les Epitres^

quatorze conférences sur le récit de la Passion de l'Évangile de saint Jean, — et une multitude de sermons de circonstances. — L'époque oii ces prédications furent le plus fréquentes va de 1881 à 1887; c'est-à-dire qu'elle va du retour de Gorbara, jusqu'au moment o\i le P. Didon se retira à Flavigny, pour écrire la Vie de Jésus. — L'illustre prédicateur écrivait à sa cousine Amélie Guillaudin, à la date du 23 novembre 1885. « Je n'ai (( pas un instant pour t 'écrire depuis mercredi. « J'ai dû prêcher, à l'occasion de la fête de la ('. Présentation, une retraite aux religieuses de la « mère Samuel, puis, il a fallu les confesser, et (( enfin présider à la rénovation de leurs vœux. « Ces petites prédications modestes n'effarouchent (' pas 7nes maîtres : on me laisse faire. C'est le seul u ministère apostolique qui me soit possible. Je c( l'accomplis de temps en temps pour me dé- « rouiller les membres et pour me donner de « Tair. »

Cet apostolat mystique du P. Didon ne manque pas d'or iginalité et de charme. Assurément un apôtre fougueux comme lui, un apôtre qu'on se plaisait à qualifier de tribun dût faire effort sur lui-même pour s'adapter à un genre de prédication qui ne ressemblait en rien au genre qu'il avait pratiqué jusqu'alors. Autre chose est de parler à un auditoire parisien frivole, sceptique, rationaliste ; autre chose de prêcher à des religieuses ignorant ou mé-

prisant le monde, et ses plaisirs, et ses fêtes, et ses corruptions. Autre chose est de parler de l'Indissolubilité on du. Divorce^ du Conflit entre la raison et la foi^ entre la Science et la Révélation.; autre chose de prêcher l'immolation de soi, le renoncement, l'esprit de sacrifice et la mortification chrétienne. Cependant on peut dire que le P. Didon excella dans l'un et l'autre genre.

Arrêtons-nous spécialement aux retraites des religieuses, parce que c'est dans la prédication de ces retraites que le P. Didon put donner un plus libre cours à ses épanchements mystiques. Toute sa doctrine spirituelle se résume au fond dans cette pensée : l'esprit de sacrifice en union avec Jésus-Christ. Les sept retraites que le Père donna roulent sur cet unique sujet. La première retraite eut lieu juste un mois après le retour de Corbara, à la fin de novembre 1881. — Il y fut question : De runion a Jésus-Christ par la foi; De la nécessité de V union à Jéstis-Christ; De la connaissance de soi-même ; De la douleur et de V épreuve au point de vue de runion à Jésus-Christ; Du moyen pratique de runion au Christ. — Dans la seconde retraite, en 1882, il est question : De la perfection religieuse., comme but de la vie; Du caractère essentiel de la prière; Des obstacles à la prière; De la science de la prieure ^ c'est-à-dire de la prière, moyen d'union avec Jésus-Christ. Dans la troisième retraite, en 1883, c'est encore de la Prière et du

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sacrifice total de soi-même qu'il s'agit. Dans la quatrième retraite en 1884, le P. Didon prêcha la Réforme inorale aboutissant à l'immolation. Après un discours préliminaire sur la Connaissance de soi-même^ il exposa tour à tour les Conditions de la réforyne morale ; les Obstacles à la réforme morale^ r Etendue de la réforme morale^ et r Immolation dans la vie religieuse. — La cinquième retraite, en 1885, nous parle de F Amour de Dieu s' achevant par le don de soi-même. La sixième retraite, en 1887, nous parle : De la nature de la vie religieuse, de son but^ et de répreuve ^ comme pierre de touche de cette vie supérieure. — Enfin la septième et dernière en 1888 reprend le même sujet et nous montre la Consommation de la vie., dans le sacrifice.

Mais nous ne pouvons pas donner une idée exacte de la doctrine mystique du P. Didon, si nous n'empruntons pas quelques citations aux notes que Ton a prises, pendant qu'il parlait : notes qu'on publiera probablement quelque jour.

En quels termes parlait-il donc Du renoncement ; Du sacrifice ; De V immolation; De l" union au Christ? Voici des extraits :

(( Un des procédés divins pour nous amener à c( Tunion avec le Christ est la douleur semée dans « notre vie. Quelles que soient les vies humaines, (^ il n'y en a pas qui soient affranchies de la souf- (( france. Tout ce qui respire, souffre. En consi-

« dérant les âaies, on est frappé d'un phéno- « mène : plus on s'élève dans la perfection, plus (( on souffre. Vous pouvez Texpérimenter en vous- (( même, à mesure que vous grandirez, la soufre france vous marquera d'une empreinte plus (( profonde. Les êtres qui travaillent pour faire (( du bien à leur milieu ont besoin d'efforts plus (( grands. Et Ton est marqué d'un trait plus proi< fond à mesure qu'on appartient au Christ. Le « Christ a souffert le martyre, la mort; il a été « anéanti. Il était loisible au fils de Dieu de choi- « sir une autre destinée plus glorieuse. Non. Le (( Maître a choisi la destinée la plus tourmentée, « marquée des traits les plus douloureux.

« Pourquoi en est-il ainsi?

(( Les hommes qui jugent d'une manière hu- « maine, disent : je comprends que ce soit un <( moyen pour faire l'éducation de l'homme. La (( douleur a du bon, même humainement, l-.es « stoïciens tiennent ce langage, que je ne dé- « daigne pas, quand la vie confirme la maxime. « Pour nous, éclairés d'une lumière plus haute, « nous disons : nous avons besoin d'expiation. « Lorsque la douleur nous saisit, la première rai- « son que nous invoquons pour justifier le Dieu « qui nous frappe, c^est que nous avons à expier: (( nous avons été contre la loi de Dieu. Quand on (( a souffert avec l'esprit de Dieu, on sait qu'on u expie, on se dit : j'ai été pécheur, il faut qu'il

y ait une justice. C'est beau et c'est grand. Si le pécheur était heureux, ce serait un désordre. Nous avons péché, de quel droit nous plaignons-nous? Y a-t-il même équilibre entre nos fautes et l'expiation? Dieu nous ménage beaucoup, nous ne sommes pas dignes de sa miséricorde. C'est un des plus beaux sentiments de l'âme humaine, de se condamner soi-même et de dire : j'ai manqué à des devoirs ; je mérite,

j'accepte rexpiatioji.-

« Dans la douleur, la Providence fait l'éducation de i'àme. Il y avait un obstacle qui nous empêchait de venir à Dieu; cet obstacle était la jouissance que nous éprouvions dans la vie.

Ayant à peu prés tous les biens de la terre, nous ne réservons pas de place pour les choses supérieures. Dieu n'est pas cherché par Fâme qui n'a pas de vide en elle. Alors la douleur intervient, il nous manque quelque chose. La mort nous frappe dans nos affections : souffrance. Notre position est brisée : souffrance. Notre considération enlevée : souffrance. Nous sommes séparés des êtres qui nous sont chers : j souffrance. Lasouffrance nous atteint partout. Le vide se fait sentir, on est seul, abandonné; et au fond de sa conscience, on se dit : je me trouvais bien là, j'y avais mis ma vie. On se trouve dans la solitude et l'on comprend la vanité des choses. Quand la terre et l'humanité nous

« échappent, quand nos biens nous sont ravis, « nous regardons ailleurs. Où regarder, si ce n'est « vers Dieu? L'âme appelle Dieu. Seigneur! ne « serez-vous pas à moi, me manquerez-vous? On « est obligé de vivre avec le Christ; il n'y a plus <( de distraction ; il faut être près de lui. Les âmes « qui ont souffert passent des heures entières en << extase devant le Christ.

« La souffrance est le plus grand bienfait de la « vie. Si nous ne souffrions pas, nous n'aimerions <^ pas Dieu. Dieu est bon, visible seulement par (c le Christ, qui est près de nous par son incar- « nation et sa croix.

(( Vous avez expérimenté la joie infinie de se « sentir uni au Dieu souffrant et crucifié. Ce Dieu (( récompense de tout. Si on a la joie d'être à Lui, u on ne regrette rien. Les âmes qui ne croient u pas à l'expiation murmurent : il n'y a guère u de réponse pour calmer ces cœurs. Mais, quand « on a expérimenté les consolations du Christ, à « la suite des douleurs supportées pour lui, on (( sait que là où la souffrance abonde, la consola- « tion abonde aussi.

(( Tous ceux qui ont souffert avec le Christ, « n'échangeraient pas leur condition douloureuse (( pour tout au monde. On pourrait leur donner à (( choisir entre tous les bonheurs humains, ils (( refuseraient. Sainte Thérèse disait : ou souffrir, « ou mourir! Ce n'est point incompréhensible:

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(( OU souffrir avec les consolations divines ; ou « bien, il vaut mieux mourir, puisque sans la (( douleur on ne vit pas près de Dieu. C'est le cri (( de toutes les âmes qui ont passé par la douleur.

« Je n'ai pas trouvé d'autre solution. J'ai fait (( de la métaphysique; j'ai étudié la question de (( la souffrance; les raisons qu'on en donne ne « valent pas dans la pratique. Elle ne sèchent pas « une larme. A quoi sert de raisonner, si l'on « n'aboutit pas à consoler une âme? Quand on a « passé par la douleur — supportée comme je « vous l'ai dit — et qu'on s'est uni à Jésus-Christ, « quand on a bu la lie et qu'en dessous de cette « lie, on a trouvé le breuvage divin, le problème « est résolu expérimentalement. »

Ces paroles que nous venons de citer, le P. Didon les prononçait en novembre 1881, quand il rentrait à peine de Corbara, et que son cc€ur saignait encore des blessures de l'exil. En 1883, il revenait sur ce fameux thème du don de soi, de l'immolation, du sacrifice, de la souffrance.

(( Je sais ce que c'est que de se donner tout en- « lier à Dieu, disait-il. Voilà pourquoi je viens vous « dire, que le sentiment profond qui doit vous « inspirer en ce jour, c'est le sentiment du sacrifice « total. Je me souviens avec quel entraînement, (( à. 18 ans, à 16 ans môme, je me suis donné à (( Dieu. Pardonnez-moi de rappeler ces souvenirs « tout personnels, mais ce n'est pas l'homme qui

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(( fait ces choses. Ce n'était même pas ma mère, (( malgré son désir de me donner au Christ : c'est « Dieu lui-même qui fait ces choses dans le cœur « de l'homme.

« Vous aussi vous savez ce qu'est le sacrifice (' total. On le fait dans cette heure d'entraine- « ment, où Ton devine bien des choses qu'on n'a <( pas expérimentées. Il est doux, ensuite, après « avoir compris ce que c'est qu'être libre, après (( avoir senti qu'on pourrait être quelqu'un, avoir « son influence humaine; il est doux et il est « grand d'aller de nouveau à Dieu avec la sincc- (( rite d'une àme immolée sans réserve. On dira « peut-être : à quoi bon se mettre ainsi sous la « dépendance de certaines lois? Si l'on ne prend « que le côté matériel, c'est en effet peu de chose, « mais sous la lettre se cache un grand esprit. (( Si vous consentez à obéir à une règle, a un « supérieur, c'est que vous voulez obéir à l'esprit « de Dieu. C'est pourquoi des âmes qui vivent (( dans le monde peuvent être dans une vie reli- (( gieuse, si elles obéissent à Dieu; c'est cette dis- « position intérieure de l'âme qui fait les vraies (( religieuses.

« Si nous faisons le vœu de renoncer à toutes (( les choses de la terre, ce n'est pas seulement pour « nous priver du confort humain — ce ne serait pas <( assez — c'est surtout afin de nous débarrasser (( de ces choses de la terre, pour les remplacer

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« par des choses d'un ordre supérieur. Vous le « faites pour soigner les pauvres et être entière- (( ment à leur service; pour remplacer, auprès « des enfants, les mères absentes; et leur donner « une tendresse sans partage; une tendresse ina- (( ternelle^ que vous ne connaissez pas, sans doute, « mais à laquelle la grâce supplée et d'une ma- « nière si merveilleuse qu'elle surpasse souvent « celle des mères selon la nature. Si vous re- « noncez à tous les plaisirs terrestres, même aux « joies de la famille — ce n'est pas pour mu- « tiler vos cœurs — c'est pour les agrandir, afin « qu'ils embrassent tout ce que la terre ne peut (( leur donner. Tel est l'esprit dans lequel vous (( devez renoncer atout... Soyez fidèles à ces ins- « pirations de la grâce, à cet esprit de sacrifice. « Ne regardez pas en arrière. Il y a quelquefois (( dans la vie, des heures d'accablement. On se « dit : comme le chemin est rude! comme la « montagne est ardue ! comme le soleil est brû- (( lantl 11 y a de ces heures dans toutes les vies. « Vous avez pu les expérimenter dans leur dou- « leur, croyez-moi, n'écoutez jamais le sentiment « d'une fatigue ou d'un accablement personnel. « 11 ne faut écouter que la grande voix de l'inspi- « ration de Dieu.

« Est-ce que le Christ a reculé devant la souf- « france? Sans doute, il a poussé des cris de douce leur, et il nous les a permis. Nous aussi, nous

(( en jetons, nons tronvons que le joug, qu'il « nous a promis doux et lége7\ nous écrase, comme « le pilon écrase le métal qu'on doit forger. Mais (( si nous traversons ces moments difficiles, si « nous savons croire à la voix de Dieu, nous pou- « vous faire de grandes choses, on fait toujours <( de grandes choses, quand on suit la voix du « crucifié. Ces heures d'accablement sont rares « dans la vie religieuse, et si je parle ainsi, c'est « pour vous faire comprendre que nous avons (( toutes les misères, toutes les défaillances hu- « maines, quelle que soit, du reste, la grandeur (( de cette vocation. Mais la grâce de Dieu est (( plus puissante que toutes nos faiblesses, c'est « elle qui nous soutient, c'est elle qui nous per- « met de tendre la main à ceux qui souffrent a « côté de nous.

(( ... L'âme peut bien se porter, môme quand le « corps souffre et elle peut grandir en énergie et « en douceur, en lumière et en foi, même quand le •X corps se dissout. C'est à force d'épreuves que « nous nous élevons à la vraie vie. Les quelques « progrès que je constate dans ma destinée ont (( toujours été marqués par un surcroit de souf- (( frances. La loi est sans exception. Telle qu'elle « s'est accomplie en Jésus-Christ, telle elle doit ^< se vérifier dans notre humble vie. »

Nos souffrances, nos renoncements, nos sacrifices, nos immolations n'ont de valeur et ne

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servent à quelque chose que par l'union avec les souffrances, les renoncements, les sacrifices, les immolations de Jésus-Christ. C'est une autre vérité chrétienne, sur laquelle le P.Didon revient souvent. — La loi est de souffrir, mais de souffrir avec le Christ.

« ... Lorsqu'on a expérimenté Tunion au Clirist, (^ disait-il, lorsqu'on a goûté de cette amitié supra- (( humaine, on traite Jésus comme un vivant; il (( devient l'unique nécessaire. — Cette union (( goûtée, on se demande s'il est possible que les « hommes, que les chrétiens surtout n'en jouissent « pas; que les religieux et les religieuses ne lui u livrent pas leur pensée, leur passion, leur amour. u Est-ce possible? — C'est si doux la paix totale. u Quoi qu'il arrive, on bénit Dieu et l'on se dit : « Le Christ voulait que ce fût ainsi. Quand on (( est saccagé par l'épreuve, l'on dit : C'est doux (( d'être crucifié avec vous! On accomplit son (( devoir sans orgueil, sans vanité ; on sait que (( c'est le Christ seul qui l'accomplit en nous. On « ne craint même plus l'éternel jugement.

« Comment ne vient-on pas à cette union?

« C'est incompréhensible; car enfin nous sommes (( des affamés de paix; et cette union avec Jésus (( est l'unique moyen d'établir notre âme dans la « paix. Si un autre que Jésus pouvait nous donner « cette paix, nous irions à lui. Nous souffrons, « parce que nous n'avons aucun équilibre, tout

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« nous agite : tout nous secoue. Nous roulons « dans un cercle douloureux, avec des aveugle- « ments, des voiles épais, des bandeaux sur les « yeux, au lieu de nous fixer dans le Clirist. Cette « vérité est si simple. Tout le monde peut en (( saisir la beauté et les avantages; tout le monde « est appelé à goûter cette union.

« Je me suis demandé quels étaient les obstacles « qui nous empêchaient de nous unir au Christ! « Le premier obstacle est sans doute dans la dure (( condition qui nous est imposée pour aboutir h <( cette union : je veux dire le sacrifice total. (( Quand on veut être au Christ, tout doit être (( immolé : notre manière de voir et notre manière « d'agir, notre caractère, nos intérêts, — bien « compris, — notre position, notre santé peut-être, « — tout doit être marque a l'empreinte de la « douleur et du sacrifice. 11 faut accepter cette loi, « elle est dure, mais c'est le Christ qui Ta établie (' et elle est juste.

« Remarquez-le. Le Christ lui-même s'est con- (( formé à cette loi. Quand nous nous mettons à « contempler sa vie et sa physionomie, ne le (( voyons-nous pas atteint de tous cotés. Son enfance (c est obscure, les débuts de son apostolat sont « difficiles, son enseignement est méconnu, regardé « comme contraire à celui de Moïse. Les Juifs se « révoltent contre ses préceptes, qu'ils regardent « comme contraires à leur loi. Dès son entrée

dans le monde, Jésus est saisi par la doaleur. Il souffre : il est persécuté, crucifié, anéanti. — De sorte que si Ton veut vivre avec le Christ, il faut souffrir avec lui, sans chercher les raisons de sa propre souffrance. Jésus a été sacrifié, on se laisse sacrifier, — il serait bien étonnant qu'il n'en fût pas ainsi. Les disciples ne doivent pas avoir des applaudissements quand le Maître a eu les huées de la foule! Soyez toujours sous le joug du sacrifice. Si vous êtes préoccupées de vous-mêmes, si votre amour-propre est en éveil, si vous songez à vos intérêts, si vous cherchez à être honorées, le Christ vous dira : Comment tu te plains d'avoir à souffrir, quand moi-même j'ai souffert et quand j'agonise encore!

« A mesure que nous multiplions nos lâchetés quotidiennes, l'union avec Jésus se desserre, l'esprit de Dieu s'éloigne. Chaque sacrifice manqué met de la distance entre le Christ et nous. INous nous refroidissons peu à peu. Nous avions cinquante degrés de chaleur; nous n'en avons plus que quarante. L'Esprit divin ne nous anime plus. Nous restons religieux par le costume, et nous ne sommes plus que des sépulcres blanchis.

« ... Un second obstacle à l'union au Christ, c'est le milieu dans lequel nous nous trouvons. Nous vivons dans un milieu fiévreux et nous sommes dévorés ou du moins entraînés loin de

300 LE PÈRE DIDOiN

« Dieu. Le monde est en mouvement, et son

« activité, sa mobilité est si prodigieuse qu'elle

« nous brûle et nous consume. Il est difficile

(( d'échapper à Tusure d'un pareil milieu. Votre

« profession est d'être active, puisque vous êtes

(( vouées au service d'autrui, et absorbées par

a les besoins des autres. Si Ton n'y prend garde.

« ici, c'est ma confession que je vous ferai, —

« on est dévoré — Dieu frappe à notre porte : il

(( n'y a personne. Il ne nous trouve pas. Nous

« l'appelons : il ne vient pas. On reste sans Dieu

(( et sans le Cbrist.

(( Ilfautseprémunircontrecet envahissement du

« dehors. Il est absolument nécessaire de prendre

<A dans le jour, matin ou soir, des heures réser-

« vées pour le Christ... Le but de la vie, c'est de

« se perdre en Dieu, sans cesser d'être soi-même...

(( c'est d'entrer dans rinfmi... c'est d'avoir les (lots

« de clarté que notre intelligence réclame et dont

u elle a besoin... c'est d'entrer dans la plénitude

« de l'amour, que les choses humaines ne peuvent

« pas nous procurer et pour laquelle notre cœur

(( est fait... c'est d'avoir la beauté infinie en spec-

u tacle, beauté dont on jouira, sans être jamais

(( rassasié ; . . . c'est d'être dans la vie pleine, de telle

« sorte que nous ne rencontrions aucune limite,

(( aucun heurt, aucune déception. Hélas! nous

« sommes si souvent jetés à terre, comme des

« vaincus; nous sommes si souvent victimes

(( d'illusion, prenant des mirages pour des réalités, « et défaillant sur la route sablonneuse et brûlante, « qui devait nous conduire au bonheur!

« La vie religieuse, quand on Tenvisage dans (( son caractère vrai, dans ce qui en est le fonde- (( mentetlaréalité, — la vie religieuse est toujours « une vie de sacrifice. — On nous appelle des êtres (( consacrés; nous le sommes en eiïet. Je dirai « plus : nous sommes des êtres sacrifiés ; et les « êtres sacrifiés sont plus que des êtres consa- « crés. Si vous comprenez, non pas seulement « par l'esprit, mais par Ja conscience, ce que « doit faire un être consacré — et un être sacri- (( fié, vous comprendrez quelle est la beauté de (( votre vie, et tous les devoirs qui s'imposent a vous.

« Qu'est-ce qu'un être consacré ? Cette cha- « pelle était une salle profane, maintenant elle « est une salle consacrée. Profane, elle servait à « l'usage profane ; consacrée, elle n'est plus qu'à « Dieu. On la profanerait, si on venait y accom- (( plir des actes d'un ordre en soi honnête, mais (( d'ordre humain. Une chose consacrée est sous- « traite à tout usage profane, pour être exclusi- (( vement réservée à ce qui est saint, religieux ou « divin. Eh! bien, il y a des personnes consa- (( crées, et la personne consacrée, doit renoncer (( à la vie humaine pour s'appliquer à Dieu seul et (( à une vie divine. Voyez-vous où cela porte?... »

— Nous arrêtons ici ces citations déjà trop

longues. Elles nous donneront une idée de l'éloquence mystique du P. Didon.

Un autre genre d'éloquence auquel le P. Didon se livra un peu malgré lui, et plus souvent qu'il n'aurait voulu : c'est Téloquence des xlisco.urs de mariage. Que de jeunes fiancés voulurent que leur union fût bénie par celui qui avait si éloquemment prêché contre le Divorce et en faveur de Tunion indissoluble ! La liste en serait longue et intéressante, si on voulait et si on pouvait la donner complète.

« 11 m'est resté, écrivait mélancoliquement le « grand orateur, en juillet 1885; il m'est resté « dans mon existence de bénédictin, une spécia- « lité d'éloquence : ce sont les discours de ma- « riage. J'en ai composé deux cette année : ils « sont imprimés sur beau papier, et il me semble « queje vous enaienvoyé uq. )> — Et un an après, il écrivait encore, 25 juillet 1886 : « Je suis encore (( retenu à Paris par un mariage qu'il me faut bénir « le 31 juillet, à Saint-Augustin. — Des discours « matrimoniaux ! voilà l'unique lot qui me reste « de ma vie d'apôtre. Comme Dieu se plaît à « dérouter nos rêves ! Je dois marier un veuf, « c'est le premier cas que je rencontre dans ma « vie de bénisseur. Le pauvre garçon a perdu sa « première femme, il y a deux ans; il est resté (( seul avec une petite fille, et il a cru sage de u donner une mère à cette enfant orpheline, en

« même temps qu'il se donnait une compagne.

« Je ne connais pas la jeune fille, elle doit m'etre « présentée mercredi. » — Et Tannée d'après, 25 mars 1887, il répétait tristement : « Voilà « encore un discours à préparer. Toute mon élo- (.< quence est réduite à des allocutions matrimo- (( niales. dérision de la destinée ! »

Le P. Didon était tenté de décrier son éloquence matrimoniale ; il aurait eu tort d'en dire du mal. Plusieurs fois, à l'occasion d'un mariage dans des familles amies, il a composé de véritables chefsd'œuvre, où la grâce, la pudeur, la sensibilité mêlent harmonieusement leurs parfums, comme en un bouquet de fiançailles. Nous citerons en particulier deux discours auxquels il fait allusion dans les lettres citées plus haut.

« Mes amis... Vous touchez à cette heure (( émouvante et décisive, et vous avez désiré que « je fusse le témoin ami de vos serments religieux (( d'éternelle fidélité. Permettez au prêtre de vous « retenir un instant sur le seuil de la terre pro- « mise à vos rêves, et laissez à sa foi la douce (( fierté de vous peindre l'idéal surhumain du (( mariage, tel que Dieu, à l'origine, l'a institué, « tel que le Christ l'a rétabli, tel que PEglise (( catholique le garde à rencontre des passions et « des lâchetés d'une génération qui perd, avec le (( sens de Dieu, la conscience et la force du devoir.

u L'union matrimoniale doit être universelle

et sans limites, car elle embrasse tout : le corps et l'âme, les sentiments et les pensées, la conscience et la foi. Elle pénètre jusqu'au moi, jusqu'à la personnalité, et elle fait de deux êtres libres et conscients, de deux personnes, les éléments d'une seule vie, dans laquelle tout, désormais, sera commun. Ils auront ces deux êtres, le môme toit, le même foyer, la même table et le même pain; les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes espérances, les mêmes épreuves; — et, par-dessus tout encore, les mêmes adorations, la même prière, le même Christ et le même Dieu.

(( Si un tel idéal pouvait être réalisé, nous comprendrions quelque chose de Téternel amour ; mais il faut bien le dire, un tel idéal se rêve, il no se réalise qu'au-delà de la vie. Le mariage ici-bas y aspire ; et même béni par Dieu, son suprême honneur est seulement d'y aspirer sans trêve. Je le définirais volontiers, non l'union totale, mais un élan vers l'union totale. Chose étrange ! Cette union éminemment spontanée et libre dans son principe, devient obligatoire, en se nouant. On perd, on se retranche la liberté de ne plus s'aimer. L'amour qui était un attrait, devient un devoir, une vertu. Comme si on se défiait de lui, il est mis sous la garde sévère de la conscience : ce qu'il y a de plus incorruptible en nous, puisque la con-

« science est le point par où Dien nous saisit...

« Comme il a voulu que le mariage fût Tunion « totale, Dieu a voulu qu'il fût l'union indisso- (( lubie. Et d'ailleurs, en pourrait-il être autre- « ment? Où prend naissance cette union sainte ? « Au plus profond du cœur. Or, telle est la (( nature de l'amour, au sens le plus parfait, qu'il (( est total, absolu, sans bornes et sans réserve, (( ou qu'il n'est pas. Ouand on aime, ce n'est pas « pour un temps, ce n'est pas pour la vie, c'est (( pour l'éternité. En nous imposant le mariage « indls'sôlûHe, le Christ n'a fait qu'interpréter (( la voix même de la conscience et du cœur, et (( consacrer par son autorité divine leurs plus <( sublimes et leurs plus douces aspirations. Si (( du moins Ton s'aimait toujours, l'indissolubi- (( lité ne serait jamais un joug, une chaîne; elle « serait une joie et un besoin. Mais le cœur de (( l'homme est inconstant, ses affections peuvent (( s'attiédir et mourir. Que de foyers pétillants « d'abord et embrasés se sont éteints sous la cendre ! (^ [Pourquoi? L'amour conjugal était mort. Oui « l'avait tué? Le plus souvent, la faim : il était « mort d'inanition. Et puis il avait succombé (^ sous cette loi fatale qui condamne à mourir (( tout ce qni est terrestre et sensible, tout ce qui « vit de poussière, de vanité, de mensonge...

a ... Les grandes affections veulent être nourries, (c car elles veulent grandir. Je vais vous dire de

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« quoi elles vivent, en vous apprenant vos meil- « leurs devoirs... L'amour qui vient de l'âme et « qui a les proportions de Féternité et de l'infmi, (^ ne peut vivre que de vertu et de sacrifice. Pource quoi de vertu? Parce que la vertu est la beauté u de Tàme, son rayonnement divin et qu'il n'y « a pas d'affection possible sans beauté... Mais en « ce monde la vertu ne va pas sans sacrifice, et (( les grandes affections ne vivent que sacrifiées (( et immolées. L'amour est comuie Dieu, il veut « des holocaustes. Tout ce qui aime, s'oublie, se (( dévoue, se sacrifie, s'immole et meurt.

u ... Et Qiaintenant, mes enfants, allez l'un et « l'autre, la main dans la main, vers cet idéal que <( j'entrevois au-dessus de vous, dans votre ciel, « comme une étoile. Qu'il éclaire vos pas. Que « ses rayons dorent votre foyer. Que vos espérances « soient bénies. Que l'épreuve, — l'inévitable (c épreuve, — vous grandisse. Que Dieu, après vous (( avoir unis, reste votre trait d'union. Ceux que « Dieu garde, me répétait toujours manière, sont « bien gardés. »

Dans l'allocution qu'il prononça pour le mariage d'un homme veuf avec une jeune fille, il fut admirable de tact et de délicatesse : u Je vous ai vu, ditce il, au fiancé, quand la mort vous a pris si cruelce lement votre première compagne, vous laissant u un enfant de quelques jours à garder et à élever. (( Je vous ai vu, comme un voyageur égaré, accablé,

LES GOiNFÉREMCES DE LA RUE SAINT-LAZARE 307

« impuissant à poursuivre son chemin, demandant « en vain à votre énergie et au travail obstiné, à la « foi chrétienne et à la tendresse maternelle, le cou- « rage de vivre. Votre cœur blessé ne retrouvait « ni son équilibre, ni son rythme. La Providence « qui veille sur ceux dont la douleur prie a eu (( pitié de vous. Pendant que vous étiez là, gisant « sur le bord de la route, elle a fait passer devant « vous, sous les traits de votre hancée, le bon Sa- « maritain qui a compris votre douleur, qui s'est « penché sur vous, qui a recueilli dans vos bras la « petite orpheline, et quia versé sur vos blessures le « vin et rhuile, rhuilequi adoucit, le vin quicica- « trise. Qu'elle soit bénie, cette jeune fille, par vous (( et par tous ceux qui ont connu votre angoisse. » Puis, s'adressant à la fiancée, il lui dit : « Mademoi- « selle, la générosité avec laquelle vous avez accepté « de rallumer un foyer que la mort avait éteint, de « recueillir une orpheline et de réchauffer le nid « où la mort, en passant, l'avait laissée grelot- « tante, coaimande toute mon admiration. Si le « cœur se mesure à la plénitude du dévouement, (( votre cœur doit être sans fond. Si le cœur fait (( les épouses et les mères, je pressens en vous « une épouse et une mère d'élite. Allez, laissez- « vous guider par votre cœur, puisque vous l'avez « si grand : c'est lui.qui inspire la femme mieux « que le génie et la sagesse ne sauraient conseiller (( l'homme...

Ces citations peuvent donner une idée des discours de mariage du P. Didon. Le thème en est toujours le même ; les mômes idées y sont toujours exprimées, mais avec une variété de ton et de couleur qu'on est obligé d^admirer. On dirait un grand peintre, possédant à la fois ces trois facultés maîtresses : Tordonnance du sujet, la fermeté du dessin, la"^^pfendeur du coloris ; et faisant d\innombrables tableaux, où l'ordonnance du sujet, la fermeté du dessin, la splendeur du coloris sont variées et nuancées à Tiniini. Aussi la série des allocutions matrimoniales nous révèle, à un haut degré, la souplesse du talent oratoire du P. Didon.

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