‹ Le père Didon; sa vie et son œuvreChapitre 46 sur 57 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Second voyage en Palestine. — Le P. Didon se retire à Flavigny pour écrire la Vie de Jésus. — Rares absences. — Manuscrit envoyé à Rome et approuvé. — L'Introduction et la Revue des Deux Mondes. — Heureux succès du Livre : Lettres élogieuses de pasteurs protestants et d'incroyants. — Appréciation.

En approfondissant ses études sur le Christ, le P. Didon ne tarda pas à s'apercevoir qu'un second voyage en Terre Sainte lui serait nécessaire. Le 23 décembre 1885, il écrivit au Maître général pour obtenir cette nouvelle permission, et il reçut une réponse affirmative, à la date da 19 janvier 1886. On lui accordait quatre mois pour faire son voyage. Le P. Didon résolut de partir en octobre. Deux jeunes gens, le vicomte P. de N. et G. R., s'offrirent à raccompagner. L'un avait 28 ans, et l'autre 25; tous deux étaient d'excellents cavaliers. L'un avait des qualités d'esprit pratique, très appréciables pour une excursion aussi lointaine; l'autre tait un dessinateur habile, capable de croquer les vues, dont le Père pourrait avoir besoin, pour faire une Vie de Jésus illustrée. Le départ fut fixé

pour le 20 octobre, à Marseille, sur le paquebot Yarra, Le P. Didon avait obtenu du Ministre des Affaires étrangères, pour lui et pour ses deux compagnons de route, une chaude lettre de recommandation, auprès des agents diplomatiques et consulaires de France, en Grèce, en Egypte et en Turquie.

Nos voyageurs partirent, comme ils l'avaient prévu, le 20 à midi et débarquèrent à Pord-Saïd, après six jours de traversée. Le 27, ils étaient au Caire. Le 5 novembre ils partirent pour la Haute- Egypte. Ils remontèrent le Nil jusqu'à la première cataracte. Ils visitèrent tout le long du fleuve, sur un parcours de plus de 1.200 kilomètres, les ruines grandioses des temples de la vieille Egypte et les tombeaux creusés dans la montagne de Lybie pour servir d'éternelles demeures aux momies des Pharaons. Le P. Didon ne se lassait pas d'admirer cette nature merveilleuse d'étrangeté et de lumière, ce ciel invariablement bleu, cette atmosphère transparente qui ne permet plus à un œil européen, d'apprécier les distances, et où tous les objets se détachent avec une netteté de contours parfaite sur un fond lumineux. Il contempla longtemps ces deux chaînes de montagnes qui encaissent le Nil, et entre lesquelles le grand fleuve coule majestueux, tranquille, immense. Ces montagnes sont d'une nudité effrayante. Pas un arbre, pas une plante, pas un brin d'herbe ne

rfjp.-i

poussent sur ces rochers. La vallée seule est couverte de longs champs de canne à sucre, de maïs, au milieu desquels les palmiers balancent leurs tiges effilées. Le ciel est si transparent, la lumière est si éclatante que la roche nue est encore splendide, malgré son effrayante aridité. De temps en temps, la chaîne des monts s'interrompt, et alors on aperçoit le désert fauve avec ses ondulations de sable sans fin. Les caravanes passent au loin et dressent dans l'horizon du ciel des silhouettes ravissantes qui ont Tair d'apparitions.

Le P. Didon fut vivement impressionné par les merveilles architecturales du pays. Les temples égyptiens lui parurent superbes, même ruinés et bouleversés et ensevelis sous des monceaux de décombres et de sable. Us restent merveilleux, avec leurs longues avenues de sphinx, avec leurs pyramides, leurs pylônes, leurs colonnades, leurs vestibules, leurs chambres mystérieuses, et leurs sanctuaires plus mystérieux encore, oir la lumière pénétrait à peine, et oi^i le roi et le grand-pretre seuls avaient le privilège d'entrer. Les murs sont construits d'énormes blocs ; les statues colossales pèsent quelquefois, comme celle du grand Sésostris deThèbes, plus d'un million de kilogrammes. Le P. Didon retrouva dans l'examen de ces constructions religieuses, presque tout le symbolisme de la religion mosaïque, le tabernacle, l'arbre de vie, les ailes des chérubins, le modèle môme du

temple de Salomon. A ce point de vue, il était ravi de son voyage, parce qu'il y avait beaucoup appris.

Cette excursion dans la Haute Egypte dura 17 jours. A son retour au Caire, le P. Didon dut faire une conférence, sur les instances des administrateurs de [ci S ocir té française de Bienfaisance, Elle eut lieu dans une des salles du palais du prince Hussein, le frère du Kédive. On reçut douze cents demandes de cartes d'entrée. Malheureusement, le magnifique salon mis a la disposition de la société n'avait pas les proportions d'une salle de théâtre et les invitations durent être limitées à 600. Jamais le P. Didon n'avait parlé devant un auditoire aussi cosmopolite. Il y avait des Turcs, des Juifs, des Grecs, des musulmans, des chrétiens, des catholiques, des protestants, des Anglais, des Allemands, des Haliens, des Perses, des Français, etc., etc. L'élément féminin formait plus de la moitié de l'auditoire. — L'orateur, de sa voix la plus chaude et la plus vibrante, prit pour sujet de son discours : la Civilisation et ses hases indestructibles^ la science^ la justice, la charité et la foi. Il parla pendant une heure sur ce thème et termina par une éloquente péroraison en faveur des pauvres. Deux jeunes quêteuses recueillirent la somme de 2.600 francs. La conférence eut un très vif succès, et les journaux du Caire en parlèrent avec sympathie.

DEUXIÈME VOYAGE EiN PALESTINE. '( VIE DE JÉSUS ^> 313

Lo P. Didon s'embarqua Lout seul pour Jaffa, laissant ses deux compagnons au Caire. L\m des deux était un peu fatigué et avait besoin de repos. Ils rejoignirent le P. Didon parle bateau suivant, huit jours après. C'est le 5 décembre que le P. Didon débarqua à Jatfa, plein de santé et dVntrain. Il était encore sous la puissante impression des grands spectacles delà haute Egypte. Il voyait toujours le ciel de feu, les temples géants, le Nil majestueux, les montagnes dénudées, les palmiers et les oiseaux étranges. Cependant la vue de la Palestine lit battre son cœur. 11 retrouva, en mettant le pied sur le sol sacré, toules les émotions de son premier voyage. Le temps était magnifique, Jaffa étincelait au soleil avec ses maisons blanches, sans toiture; et dans le fond de l'horizon, les montagnes de la Judée, de la Samarie, de la Galilée apparaissaient toutes bleues.

En attendant ses deux compagnons, le P. Didon alla visiter les ruines de Gésaréa, en mémoire de saint Paul, qui vécut deux ans, prisonnier dans cette ville. C'est à Césarée que le prisonnier Paul se défendit devant le roi Agrippa, sa femme Bérénice et le procureur romain Festus, des accusations des Juifs; c'est là qu'il prononça une de ces harangues les plus éloquentes ; c'est là qu'interrompu par Agrippa qui lui disait : « Encore un peu et tu me persuaderas d'être chrétien, « Paul s'écria :

Plût à Dieu que non seulement toi, mais tous ceux qui m'écoutent, fussiez tel que je suis, — ces chaînes exceptées !

L'antique Gésarée n'est plus qu'un monceau de ruines : murs démantelés, tours écroulées, colonnes brisées, pierres éparses. La forteresse qui est restée debout date du moyen âge, de saint Louis et des Arabes ; mais de la vieille ville, de ses temples, de son théâtre, de son cirque, de ses quais, il ne reste rien. Le P. Didon se promena, tout un jour, seul, au milieu de ces débris, songeant au grand apôtre, dont la vie l'avait toujours passionné. Il rentra à JafFa, au bout de quatre jours de marche, par une pluie battante, après avoir traversé la plaine de Saron, dans la moitié de sa longueur. C'était le 9 décembre.

Le 12, les deux compagnons du Père arrivèrent, et le lendemain on partit pour Jérusalem. Les trois voyageurs entrèrent dans la ville sainte le 17, par un soleil couchant splendide. Le P. Didon fut plus remué encore qu'à son premier voyage, partons les souvenirs évangéliques. Il voulait que sa vie du Christ ne fût pas seulement une œuvre de science froide et austère, mais une œuvre de conscience émue, une œuvre chaude et colorée, comme tout ce qui est vivant et bien senti. Aussi il se laissait pénétrer et envahir par toutes les émotions divines. Il faisait revivre le Christ, il lui semblait qu'il allait le rencontrer au coin d'une rue ou

sur le, parvis du temple, ou sur le chemin du Calvaire; et il s'efforçait de prendre tous les sites avec fidélité et couleur, pour communiquer plus tard à ses lecteurs les émotions qu'il avait luimême ressenties. 11 voulut passer à Bethléem les fêtes de Noël : voir la nuit lumineuse qui fut celle de la naissance de Jésus, voir les étoiles qui luisirent au moment où il naquit, et entendre peut-être les voix d 'En-Haut qui annoncèrent sa venue aux bergers. Après Bethléem, il revit Jéricho, le Jourdain et la grande montagne dénudée oi^i la tradition place le jeûne, la retraite et la tentation du Christ. Puis, il fit une excursion hardie jusqu'à Mâcherons, dans les montagnes de Moab, d'Ouscha et d'Adjalou, ce qui constituait la Pérée du temps de Jésus. 11 était là, en plein pays bédouin. 11 visita Mâcherons, la forteresse, où Jean-Baptiste fut emprisonné et décapité, et l'ancienne Gérasa où Jésus était venu. Ilyalàde très belles ruines de la vieille ville romaine. Le 19 janvier, il rentra à Jérusalem. Le 31 janvier, les trois voyageurs quittèrent Jérusalem. Il leur restait à parcourir la Samarie, la Galilée, et à remonter par les rives du Jourdain et le long des montagnes du Liban jusqu'à Damas et Beyrouth. Ils s'embarquèrent à Beyrouth et passèrent à Smyrne, Chypre, Rhodes, Gonstantinople, Buda- Pesth, Vienne, Munich, Strasbourg. Ils firent halte un peu partout et ne mirent pas moins d'un

mois pour regagner Paris. Si le P. Didon avait été seul, il serait venu plus directement et avec moins d'arréls en route, mais il se plia au désir de ses deux jeunes compagnons, et on ne retrouva le foyer qu'à la lin du mois de mars 1887.

l.e séjour du P. Didon à Paris, après son voyage de Terre Sainte ne fut pas de longue durée. Il lui tardait de mettre en ordre ses notes de voyage et d'exprimer eu beau langage, les idées et les sentiments qui l'obsédaient. Aussi, dès le milieu du mois d'avril, nous le trouvons installé ci Flavigny. Le révérendissime Père général lui avait laissé le choix entre la Sainte-Baume et Flavigny, comme maison de retraite et de solitude, où il pourrait travailler paisiblement à son œuvre. Après avoir écrit aux supérieurs de ces deux maisons, après avoir réilécbi et calculé, il opta pour Flavigny. Le prieur du couvent, un de ses bons amis, le P. Juveneton, lui donna une grande cellule, à deux fenêtres, regardant le soleil couchant: dans cette cellule s'étalait une table superbe, longue de deux mètres, sur laquelle prirent place les notes et les cahiers. Puis d'énormes cartes géographiques couvrirent les murs, évoquant aux yeux du Père, tous les souvenirs palestiniens. Dès que les livres furent arrivés, le P. Didon les arrangea avec soin dans luie petite bibliothèque qu'il avait commandée, et l'atelier de travail fût prêt. Bientôt il put se mettre à la besogne, et se

créer un règlement de vie qui lui permît tf aller vite et sûrement.

Il se levait à cinq heures et demie, dejeanait rapidement, faisait son lit et sa chambre avec grand soin, car il aiaiait avoir la propreté reluire sur sa table et sur ses quelques chaises. A huit heures moins un quart, il était à son labeur jusqu'à, midi. Après diner, vers une heure, il partait en promenade seul, ou avec le vieux l\ Marchand. Il faisait une course de trois heures, allongeant le pas, comme un vrai facteur rural. Vers quatre heures et demie, il rentrait, et à cinq heures, il se remettait au travail jusqu^à sept heures et demie. Il soupait frugalement de deux œufs, d'un potage au lait, d'une salade et d'un morceau de fromage. A huit heures, il priait jusqu'à neuf. 11 retravaillait de neuf à dix, et se couchait content, comme un moissonneur ayant fait sa gerbe, Tàme en paix, demandant à Dieu de préparer par un t>on sommeil, la moisson du lendemain. Toutes ]es journées se ressemblaient. Il n'y avait de variété qu'au dedans de son âme, dans les pensées, dans les luttes et dans les victoires de Fesprit, aux prises avec les difhcultés d'une grande œuvre.

Aux premiers jours de juin le premier chapitre était fini : il avait coûté cinq semaines de travail. Au mois de janvier 1888, l'écrivain en était à son viu' chapitre. Au mois de mars le premier volume

31 S LE PÈRE DlDOiS

était terminé. Au 10 août, il commençait le XX' chapitre. Au mois de janvier 1899, le xxx'^ chapitre était dépassé. Dans le courant de juillet, rœuvre entière était complète, après vingt-sept mois de labeur.

Pendant ces deux longues années, le P. Didon ne quitta presque point sa table de travail. Les quelques journées de repos qu'il prit, il les employa à aller à Dijon, chez M^MLecot, ou à venir prêcher quelques sermons, à la rue Saint-Lazare, chez les Sœurs de la Présentation.

L'évêque de Dijon tenait à suivre, chapitre par chapitre, le travail de Thistorien de Jésus, et quand le P. Didon tardait à venir lui donner lecture des pages nouvellement écrites, l'évêque l'invitait amicalement à venir déjeuner à l'évôché. — Le 22 octobre 1887, le P. Didon écrivait à ses amis : « Je suis allé passer à Dijon quarante-huit heures, « la semaine dernière. J'ai pu voir l'évêque à (( loisir. Il a entendu la lecture de tous les cha- « pitres qu'il ne connaissait pas, les quatre der- « niers. Il les trouve d'un intérêt captivant, et (( d'une belle forme. Figurez-vous qu'il pressent « déjà, dans sa profonde affection, les attaques du c< Mauvais. C'est si intéressant, si vivant, me (( disait-il, qu'ils vous accuseront d'avoir riva- « lise avec Renan et de l'avoir dépassée » Le

Page 1