‹ Le père Didon; sa vie et son œuvreChapitre 48 sur 57 · Lettres inédites · texte numérisé non relu

Lettres inédites

son ouvrage à des hommes du monde, pour juger de l'effet que son livre pouvait produire sur des laïques. Il s'adressa un jour tout particulièrement à un grand financier, homme d'affaires éminemment pratique, et juif par ses attaches de famille. Cet homme, d'un flair étonnant, apprécia ainsi l'œuvre du P. Didon : ^( Vous étonnerez tout le (( monde... C'est superhe..., beaucoup plus grand « que je ne le pensais. Vous aurez un succès (^ énorme. C'est votre vie matérielle assurée..., « 5.000 livres de rente!!! et un immense service « rendu a la religion. RoiTie vous embrassera. » Un peu avant de terminer son travail, le P. Didon chargea un de ses amis de Paris, avocat distingué, de trouver un éditeur pour la publication de la Vie du Christ et de stipuler avec cet éditeur les conditions du traité. Le P. Didon n'avait que l'embarras du choix. Il avait déjà été sollicité de divers côtés. Calmann-Lévy, l'éditeur des Allemands^ s\'^tait proposé, quoique juif, pour la publication d'une vie orthodoxe du Christ. Deux ou trois autres avaient également écrit. — L'éditeur Pion fut préféré. Dès le mois de mai, avant même que le livre fût terminé, le traité était signé ; et dès le mois de septembre, le livre était imprimé. Le P. Didon se hâta de corriger luimême les placards, désirant envoyer le plus tôt possible les épreuves complètes du livre à ses examinateurs de Rome. L'évèque de Dijon, s'of-

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frait à porter lui-même le précieux travail. Les deux examinateurs désignés par le iMaître général étaient tous les deux sympathiques au P. Didon. C'était d'abord un théologien italien, ayant habité en France pendant assez longtemps, le P. Lépidi ; c'était ensuite un théologien français, TeTTT3eTthier. Quelques jours après son arrivée à Rome, l^veque de Dijon envoya un télégramme au P. Didon, l'assurant que tout allait bien pour son livre et le priant de presser son introduction ; car le Père avait envoyé aux examinateurs le corps de Touvrage, avant d'avoir terminé l'introduction. Cette introduction fut achevée au commencement de décembre et imprimée immédiatement pour être corrigée par le P. Didon et expédiée à Rome.

Cela fait, le vaillant écrivain déposa sa plume et attendit patiemment à Flavigny lapprobation romaine. 11 attendit tout le mois de janvier, tout le mois de février, et tout le mois de mars 1890. Cette lenteur ne tenait pas à des difficultés sérieuses, mais uniquement à l'allure toujours lente des affaires romaines. Enfin l'approbation arriva. Elle était datée du 20 mars 1890 et contenait un très bel éloge du livre. On vantait non seulement la partie dogmatique comme parfaitement conforme aux enseignements de la théologie, mais encore la partie historique, comme étant noblement comprise et exposée. On vantait également

le style, à la fois simple et noble, et répondant à la grandeur dn sujet.

La Revue des Deux Mondes publia, dans son numéro du V" octobre, la préface du livre avec ce titre : la Critiqiœ et r histoire dans une vie de Jésus- Christ. C'est sur Tinitiative de l'éditeur que cette publication eut lieu, et bien entendu, avec le consentement du P. Didon. M. Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes accepta avec un peu d'hésitation. Il craignait probablement que les lecteurs de la Revue, habitués aux articles peu orthodoxes de Renan, ne fussent offusqués par les affirmations courageuses d'un catholique convaincu, et il fit précéder la publication de l'introduction, d'une note explicative. Cette note était ainsi conçue: « En détachant les pages qui suivent, « d'un livre qui doit prochainement paraître à la « librairie Pion, la Revue n'a point eatendu prendre ,< parti dans la question, et elle laisse à l'auteur (( toute la responsabilité de ses arguments comme (( de ses conclusions. Mais, si l'on connaît peut- « être assez les résultats de la critique et de l'exé- (( gèse contemporaines, tant allemande que fran- « çaise, il a paru qu'il était bon de connaître « aussi les raisons qu'y oppose la foi, quand elle v< consent à sortir du sanctuaire pour nous pro- (( duire publiquement ses titres. Ce serait man- (( quer de libéralisme, et bien plus encore de (( confiance dans le pouvoir de la vérité, que d'en

« paraître alors redouter l'exposition. Ajoutons « qu'on ne trouvera pas dans le travail du « P. Didon, un mot qui puisse blesser, irriter ou (( froisser personne; et c'est pourquoi nous ne « doutons pas que nos lecteurs, quelle que soit (( leur manière de penser, ne nous sachent gré « de l'avoir imprimé. — Note de la Rédaction, » Cette note était vraiment trop timide, et je crois qu'aujourd'iiui M. Brunetière ouvrirait autrement la porte à un article de ce genre et de cette valeur. En tout cas, la Revue n'eut pas à se repentir de son libéralisme. On admira à l'unanimité les pages simples, saines, fortes, magistrales du P. Didon, et le succès fut énorme. Sauf quelques affirmations de détail qui furent discutées et qui étaient discutables, le coup porta, et on devint impatient de lire l'ouvrage entier. Il fut mis en vente quelques jours après et suscita une émotion considérable. Il fallut de nombreuses éditions pour apaiser la curiosité et les désirs du public. La presse catholique fut unaniuie cette fois-ci à admirer l'ardeur de conviction, la chaleur communicative, l'éclat radieux de ce beau livre, et le P. Didon en reçut le témoignage dans de nombreux articles de journaux et dans beaucoup de lettres particulières. Le cardinal archevêque de Paris parla de la Vie de Jésus en termes les plus élogieux devant une importante réunion des principaux membres de son clergé. L'introduction

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l'avait particulièrement émerveillé, et il voulut que la Vie de Jésus-Christ du P. Diclon servît de base aux travaux qui seraient faits dans le courant de Tannée dans les conférences ecclésiastiques du diocèse.

Des pasteurs de rÉglise réformée écrivirent à Tautear en assez grand nombre en lui exprimant leur admiration pour son œuvre. Sans doute, ils faisaient des réserves sur quelques-unes des idées exprimées par Téminent écrivain, sur ses éloges de l'Eglise romaine ou sur la formation des Évangiles, mais ils reconnaissaient être d'accord avec le P. Didon sur les points essentiels et ils se glorifiaient d'adorer le même Christ et de vouloir servir le même Sauveur. <( Je ne saurais admettre, « lui écrit l'un d'entre eux, ce que vous écri- « vez de l'Eglise catholique. Là où vous dites « l'Eglise catholique^ je dis l'Eglise chrétienne, et (( j'entends par là cette Eglise idéale, — le royaume « de Dieu, — dont les Eglises particulières ne « sont que la réalisation partielle et imparfaite... « mais je bénis Dieu de ce qu'il vous a donné de « pouvoir affirmer avec tant de force et d'élo- « quence devant le grand public du monde entier « la vérité éternelle de lEvangile... » Un autre pasteur, distingué par sa science et sa haute situation, lui écrivait aussi : <( Je salue en vous, mal- <( gré les divergences qui nous séparent, un frère « en Jésus-Christ, et demande à Dieu que votre

(( livre qui a eu une si large publicité et un suc- « ces de si excellent aloi, fasse beaucoup de (( bien à ceux qui l'ont lu et à ceux qui le liront, (( et amène plusieurs indifférents à étudier déplus (( près cette question du Christ qui est, pour notre « génération comme pour toutes les autres, laquesce lion vitale, ce que Lui-même appelait: la seule (( chose nécessaire. » Un pasteur lui écrivit de la Finlande: « Vous savez sans doute que le peuple u Finnois, converti au christianisme, il y a sept (( siècles, sous la forme romaine, a plus tard em- (( brassé la réforme luthérienne. Pour ma part (( aussi, je suis luthérien de tout mon cœur, « mais au-dessus des différences confessionnelles « s'élève la foi chrétienne indivisible, et c'est avec (( une joie ineffable que j'ai trouvé dans votre (( ouvrage cette foi chrétienne universelle qui (( constitue la vraie Église catholique , selon le (( symbole des apôtres. »

Les incroyants eux-mêmes furent ébranlés.

L'un d'entre eux lui écrivait : <( J'ai été touché du (( respect avec lequel vous parlez de ceux que (( vous combattez, de cette noblesse de sentiment a et de pensée que vous portez partout... Ceux « mêmes qui n'ont pas la foi dont vous êtes « l'éloquent apôtre ont l'esprit assez sérieux, « s'intéressent assez à ces questions capitales, « pour goûter voire sincérité, pour sentir la né- (( cessité de peser les raisons que vous donnez de

u VOS croyances. » Un autre lui écrivait : (( Un « hérétique comme moi est bien embarrassé quand « il écrit à un homme comme vous. Que dirait <( le Pape s'il savait que vous avez des relations amiu cales avec un Sadducéen de mon espèce? Il n'en « est pas moins vrai que vous m'avez envoyé votre « Jésus-Christ et que je le lis pour son beau lana gage et son grand idéal, bien que, dès les pre- « mières lignes, nous soyions, vous etmoi, par lui « et par moi, en désaccord complet. Je suis et reste « déplus en plus, parmi ceux que, page III, vous « appelez les partisans de l'école critique. L'Eglise (( s'obstine à la virginité de Marie, à la divinité de (( Jésus, à ses miracles et à sa résurrection. Elle « ne peut plus faire autrement, je le sais bien; i< mais tout cela est inutile désormais à la gran- (' deur et à l'oîuvre de Jésus ou à l'œuvre faite en « son nom et sous son nom. Le monde ne se (( passera plus de christianisme; il fait maintece nant partie de notre chair, de notre sang, de <( l'air môme que nous respirons. Le christianisme a est involontaire, je dirais presque inconscient. Il « est tellement mêlé à toute morale et à tout « amour que les apôtres du christianisme comme (( vous ont le droit de dire, malgré les statistiques, (( qu'il est la religion universelle. Mais que de (( formes différentes, et que vous êtes forcé de (( condamner, prend ce christianisme universel ! « L'Eglise catholique qui prétend à le contenir

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(( seule n'est plus de force à lutter contre les « chrétiens du dehors qui répudient ses dogmes (( et encore plus sa politique, au nom même de (( celui qu'elle croit défendre. Je ne discute pas « avec vous, bien entendu, je vous renseigne tout (( bonnement sur l'état d'âme que je constate au- (( tour de moi et en moi. A mon avis, le monde « entier serait bientôt dans vos idées, s'il ne fal- « lait pas être en môme temps avec vos dogmes (( et il y en a d'inacceptables. Je m'arrête là. Ma « sincérité est le seul témoignage que je puisse (( vous rendre de mes sentiments pour vous qui (( êtes un convaincu, peut-être plus par volonté (( de l'être que par inspiration naturelle. Homme « d'idéal, vous avez voulu donner une forme défi- « nitive et limitée à cet idéal. Puisse votre solu- « tion vous donner ce qu'une telle résolution a le « droit d'espérer. Quand j'aurai terminé la lec- « ture de ces deux volumes, lecture que je fais, (( le crayon à la main, inondant les marges de (( petites croix qui sont de circonstances, j'irai (( frapper à votre porte. Vous me l'ouvrirez « comme autrefois, et comme autrefois, je vous (( apporterai le meilleur de mes sentiments ^ »

L'idée première du P. Didon n'avait pas été de faire simplement une vie de Jésus, mais un grand travail sur le Christ. Ce travail, dans son plan

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