‹ Le père Didon; sa vie et son œuvreChapitre 52 sur 57 · Voir son introduction à VEducation présente · texte numérisé non relu

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paratoire, sous le nom d'École Lacordaire. Auparavant, les élèves qui sortaient de nos collèges dominicains d'Arcachon, de Sorèze, d'OuUins et môme d'Arcueil étaient obligés d'aller se préparer aux grandes Ecoles publiques, soit à la rue des Postes, soit à Stanislas, soit dans les lycées. Il fallait remédier à cela, et achever par nous-mêmes, chez nos jeunes gens, l'éducation commencée. — Le P. Didon y pourvut. L'Ecole Lacordaire s'ouvrit le 6 octobre 1890, avec 44 élèves présents; celle d'Arcueil, le 8 octobre, avec 60 élèves nouveaux.

Pour la fête du bienheureux Albert le Grand, le 15 novembre, le P. Didon réunit dans un grand banquet les pères de famille dont les enfants lui étaient confiés et de nombreux amis. On se rendit compte, à cette occasion, des sympathies que le P. Didon avait soulevées autour de lui, par son exil noblement supporté de Corbara, et par l'immense succès de la Vie de Jésus. L'élite du clergé de Paris, l'élite du monde lettré catholique voulut prendre place à la table du nouveau prieur d'Arcueil et l'on se mit à espérer que le P. Didon deviendrait peut-être, comme Lacordaire autrefois, un drapeau autour duquel se grouperait la jeunesse catholique. Au lendemain de cette fête, le P. Chocarne écrivait au P. Didon :

Paris, 17 novembre 1890.

« Bien cher Père et Ami,

« La journée du 15 a été belle, graude et bonne. C'est un nouvel Arcueil qui commence, j'espère même une ère nouvelle. Vous voir entouré de cette belle couronne d'hommes éminents, libéraux, croyants, un peu l'élite du parti, me donnait à penser, à espérer, à rêver. Nous sommes si déchus. Quand je compare le milieu de ce siècle, avec sa hn, la jeunesse d'alors et celle d'aujourd'hui, nos belles et glorieuses luttes d'alors pour la liberté d'enseignement et toutes les libertés politiques et d'ordre social avec l'aplatissement, le désarroi, le gâchis actuel, je me dis que vous êtes appelé à nous refaire une jeunesse d'avenir, des mœurs publiques chrétiennes sur les ruines actuelles. — Il n'y a plus de mœurs publiques chrétiennes; il y en avait alors. En face de l'ennemi, on s'était organisé. On avait des comités, des journaux, des réunions, des programmes, des doctrines; on demandait la liberté, au nom du droit commun, c'était la devise et le drapeau de tous. La division n'est venue que plus tard. On avait, il est vrai, des généraux comme Cochin, Montalembert, Lacordaire; aujourd'hui on en trouverait encore, mais isolés, découragés, chefs sans soldats... En face de la menace de demain, qu'y

a-t-il? — Rien. A la Chambre, un groupe de députés en déroute; en dehors un clergé sans cohésion, des catholiques qui me font l'effet d'an troupeau de moutons affolés. Et la jeunesse, où est-elle? Comment se fait-il qu'elle soit si nulle dans les luttes politiques et sociales?... Heureusement vous êtes là... Vous avez un passé qui vous assure la sympathie de tous les esprits libéraux, jeunes et vieux ; vous avez un présent qui vous rallie beaucoup d'esprits prévenus, soit dans le clergé, soit parmi les catholiques militants; vous avez fait un livre qui vous grandit dans l'opinion de tous; vous occupez une place à Arcueil qui vous donne le droit d'intervenir dans toutes les questions ayant trait à l'éducation... Là est le point d'appui... En un mot, cher ami, créez un courant, élevez le niveau des esprits autour de vous, xirborez un drapeau, établissez un centre d'action où l'on prendra le mot d'ordre... Et la France qui se meurt de ne plus croire en Jésus-Christ, comme nation, se reprendra à redevenir son chevalier!...

« F. B. CnOCARiNE. »

Un mois après la fête du bienheureux Albert le Grand, l'Assemblée générale des actionnaires, régulièrement réunis, nomma le P. Didon administrateur-délégué, aux applaudissements de tous. Alors, le P. Didon, prenant la parole, exposa les

différentes réformes et améliorations qu'il avait déjà réalisées à Arcueil, et les réformes et améliorations qu'il comptait réaliser prochainement. Des pourparlers étaient déjà engagés, en vue de l'établissement d'un manège dans l'intérieur de l'école. On désaffecta un vieux bout de jardin; on démolit une vieille ferme qui menaçait ruine en face de la chapelle, et les travaux de déblaiement et de construction commencèrent au mois de février. Au mois de juin, le manège était construit et payé. Les gros bénéfices apportés au P. Didon par le grand succès de /a Vie de Jésus couvrirent les frais de ce bâtiment, et sur remplacement de la vieille ferme on établit une piste, où pouvaient avoir lieu, à découvert, pendant la belle saison, les exercices d'équitation.

Au mois de janvier, le P. Didon écrivit au Maître général, d'abord pour lui présenter ses vœux de bonne année; puis, pour l'avertir de l'organisation d'une caravane, qui irait, pendant les vacances de Pâques, du 29 mars au 12 avril, demander la bénédiction du Pape, à Rome. Soixante-quinze voyageurs, dont cinq Pères, de nombreux élèves et des parents d'élèves prirent part à ce pèlerinage. La caravane fit halte à Milan, à Bologne, au tombeau de saint Dominique; à Florence, si pleine des souvenirs de Savonarole etd'Angelico deFiesole,et arriva à Rome, le vendredi, 3 avril. — Le P. Didon fut reçu avec des attentions particulières de la

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part de Léon XIII. Il fut admis à assister, le dimanche, au cercle des cardinaux; et toute la caravane fat invitée pour la messe du Saint-Père, le lundi matin. A Faudience qui eut lieu immédiatement après, dans la salle du Trône, le Souverain Pontife raconta l'accueil fait la veille au P. Didon et rendit hommage à sa science et à sa sagesse. Comme il parlait en italien, il s'adressa tout à coup au P. Didon et lui dit en bon Français : (( Avez-vous compris, Père Didon? — Oui, Très (( Saint-Père, mais ces jeunes gens n'ont pas le « don des langues et je leur interpréterai vos (( paroles. » Ces paroles fournirent au Pape l'occasion d'une magnifique digression sur l'étude des langues, puis sur l'étude des sciences et de la philosophie. En terminant le Pape félicita les jeunes gens d'avoir fait le voyage de Rome et les engagea à pratiquer la religion avec fermeté et sans respect humain. — Après ce discours prononcé d'une voix forte et accentuée, le pape admit tous les Pères, tous les élèves et leurs parents au baisement de pied; il donna à chacun une médaille avec une parole alfectueuse et pour les élèves une caresse paternelle. En remettant la première médaille au Père prieur : a A vous, Père Didon, « lui dit-il, il faudrait une autre médaille. »

L'audience était terminée à onze heures moins un quart. Le Saint-Père se leva, et comme le P. Didon remerciait de nouveau Sa Sainteté de

rhonneiir unique et de raiïection marquée, avec lesquels il avait accueilli la caravane, le Saint- Père lui dit en souriant : « Je suis heureux que vous soyiez satisfait. »

Les voyageurs rentrèrent à Arcueil enthousiasmés de leur voyage, et cette année scolaire s'acheva en progrès sur Tannée précédente. A Arcueil le nombre des élèves s'élevait à 300 et ils étaient 68 à l'école Lacordaire. Les examens du baccalauréat, de Saint-Cyr, de Polytechnique furent satisfaisants. Les polytechniciens brillèrent plus que les autres. Sept sur neuf présentés étaient admissibles, au mois de juillet, quand le P. Didon partit pour Contrexéville.

Gontrexéville était devenue une station balnéaire, annuellement obligatoire pour le P. Didon.

Dès Tannée précédente, une maladie de reins avait forcé le prieur d' Arcueil à recourir aux eaux merveilleusement efficaces de ce pays, et il y retourna à peu près chaque année, pendant dix ans. Après cette saison d'eau, il était remis à neuf, d'après sa pittoresque expression, et ilrevenaitau champ de bataille, comme un soldat dont l'équipement et les armes étaient renouvelés. Il profitait aussi de son séjour pacilique et solitaire à Contrexéville pour préparer son discours de fin d'année et de distribution de prix.

L'année 1892 marqua pour le P. Didon un recommencement dévie apostolique. Le 17 janvier.

il prêcha à la cathédrale de Bordeaux un sermon de grand apparat. Son ami, JVP' Lecot, désirait depuis longtemps lui donner l'occasion de remonter en chaireet de parler à pleines lèvres. Le P. Didon le fit à Bordeaux. Il prit pour, sujet : J' Union des Satholiqites de France; qX il s'efforça de décider les adhérents des vieux partis à renoncera leurs préférences politiques, pour constituer un grand groupe chrétien, au milieu des désordres politicoreligieux dont la France avait tant à souffrir. 11 ne put pas se vanter d'avoir réussi. Son discours souleva des tempêtes, alluma des incendies, provoqua des batailles. Gomme toujours, on lui fit dire des choses qu'il n'avait pas dites; on lui prêta des intentions qu'il n'avait pas, et on interpréta aussi mal que possible, certaines de ses affirmations qui étaient parfaitement légitimes. L'archevêque de Bordeauxdutprendre sa défense, et il le fit dans une lettre adressée à l'un des chefs du parti catholique. Voici cette lettre :

AucuEvÉciiÉ DE BORDEAUX Le 21 janvier 1892.

« Monsieur le Comte,

« J'avais peine à croire que vous fussiez l'auteur de la lettre tronquée, et parla même faussée, que j'avais lu dans le Nouvelliste. J'ai vu, deux heures plus tard, la version de r Univers^ qui m'a paru

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moins sévère, et qui, néanmoins m'a laissé dans un étonnement profond.

(c Est-ce l'orateur, en effet, ou l'écrivain que vous avez apprécié, Monsieur le comte? Si c'est l'orateur, vous ne l'avez pas entendu, et j'oserais demander, dans ce cas, que vous voulussiez bien ne jamais croire votre responsabilité engagée, comme secrétaire général de l'œuvre des Cercles, où à quelque autre titre que ce soit, quand il s'agit d'un sermon dans une église. Assurément, vous voyez les choses avec une délicatesse trop parfaite, pour pouvoir étendre votre juridiction jusque dans l'église, quand la cérémonie a son président naturel, qui est le prêtre ou l'évêque, selon les circonstances.

« Est-ce l'écrivain? Dans ce cas, il fallait, il me semble, attendre son œuvre qui sera livrée à la publicité, selon toute apparence, dans le cours de cette semaine, et qui tombait, elle, sous votre libre appréciation. Dans ce rôle d'appréciateur du discours publié, je vous eusse trouvé, Monsieur le comte, absolument compétent, et je ne doute pas que, dans ces conditions, votre jugement eût été le mien. Les résumés ou citations tronquées que vous avez vus dans les journaux. Monsieur le comte, ne sont pas l'expression vraie de la pensée du Révérend Père, telle qu^il Fa livrée à son auditoire du 17. Sa réponse à l'objection des Articles organiques a été la traduction du fait qui dure

depuis quatre-vingt-dix ans. L'Eglise a toujours protesté, mais elle a toujours subi, sous Tempire, sous les monarchies comme sous la République, et si, demain, s'accomplissait une Restauration orléaniste, l'Eglise continuerait de protester et de subir. Elle n'entrerait pas en guerre avec l'Etat pour essayer d'emporter de haute lutte la radiation des Articles organiques. Le Père n'a pas exprimé d'autre pensée, je l'affirme.

« 11 en est absolument de même, quant à l'attitude à garder vis-à-vis le pouvoir. Pas de guerre maladroite, et même pas de guerre inutile, a-t-il dit. Assurément il n'était pas question ]à du terrain des principes, sur lequel toute conciliation serait une trahison. Le Père a la foi et il est intelligent : il n'a pas dit la sottise qu'on lui reproche.

« Je ne vais pas plus loin; vous comprenez mon sentiment, Monsieur le comte. Je vous ai dit mon admiration pour votre talent et vos œuvres. Je vous prie de ne vous souvenir que de cette expression sincère de ma pensée et de mon dévouement

pour vous.

(( V. Lecot,

« Archevêque de Bordeaux. »

A Rome, on fut de nouveau alarmé par le bruit fait autour du discours de Bordeaux; et le Révérendissime P. Fruhwirth, successeur du P. Larroca dans le généralat de l'Ordre, écrivit une lettre

alfecLueuse au P. fyidon, pour lui dire d'écarter soigneusement les questions politiques, pendant la prochaine station quadragésimale qu'il devait prêclieràla Madeleine.

Le P. Didon, en effet, monta dans la chaire de la Madeleine Je 6 mars, et y prêcha tous les dimanches du carême jusqu'à Pâques. Il prit, pour sujet de ses conférences : la Croyance en la divinité de Jésus-Christ. On se souvient peut-être de ce que nous xiv9n& dit au chapitre précédent ^, à savoir, que le P. Didon eut d'aboj'd l'idée de faire un grand ouvrage sur le Christ, divisé en trois parties : une partie historique qui serait le tableau de la vie de Jésus; une partie apologétique, qui décrirait l'évolution de la doctrine et la divinité du Christ. C'est le résultat de ses études sur ce second problème, que le P. Didon exposa dans ses conférences de la Madeleine.

Oie en est aujourdliui cette foi en la Divinité du Christ? A (luelles attaques est-elle en butte? Sur quelles preuves s appuie-t-elle? Quels sont ses effets dans la conscience intime et dans la vie jyublicjue de P humanité ? Quel est son avenir et cjne peut-on attendre d'elle? Faut-il V cdiandonner comme un sol ébranlé., ruiné, ([ui se dérobe sous nos pas ; ou nous y cramponner comme au rocher immuable, insubmersible, cj^ui porte tout et qui reste le suprême

refuge, en cas d'orage, de cataclysme, de tremblement de terre et de déluge? Telles furent les questions traitées dans ces conférences de 1892 ^

Ces conférences attirèrent tout de suite une foule énorme. Le sanctuaire et les degrés du maître-autel de la Madeleine étaient envahis par les hommes, et le fond de Féglise était fermé par une épaisse barrière d'auditeurs debout; barrière qu'il était difficile de traverser. Le cardinal Richard se fit un devoir d'assister à l'ouverture de ces conférences. Elles eurent un succès paisible et profond. Les vieux auditeurs de Saint-Philippe-du- Roule et de la Trinité furent heureux de revoir et de réentendre l'orateur sacré qui les avait charmés autrefois. C'était toujours le même apôtre. Il avait toujours les mêmes éclairs dans ses yeux noirs, les mêmes belles sonorités de voix, la môme diction chaude et ardente, le même style simple, parfois incorrect et heurté, parfois aussi plein de coloris et d'images. L'embonpointl'avaitunpeuappesanti, les cheveux blancs se mêlaient aux cheveux noirs, et il y avait quelques traces de fatigue dans les emportements de son éloquence. Cependant on l'écoutait encore avec passion. On admirait encore son art merveilleux d'adapter la doctrine chrétienne à l'état des âmes auxquelles il s'adressait, l'élévation de ses idées, l'énergie de ses sentiments,

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