Voir l''' conférence
le pittoresque de certaines images, et par-dessus tout la vie de l'improvisation.
Tout en prêchant au dehors, le P. Didonne négligea point de prêcher aux jeunes gens qui lui étaient confiés et surtout aux grands jeunes gens deFécole préparatoire. Pendant les années 1891, 1892, 1893, il leur donna tous les samedis soir, durant un mois ou deux, des conférences très intéressantes, La première année il parla de rÉditcalion de la volonté^ sujet qui lui était particulièrement cher. Il traita tour à tour de la Nature de la volonté ; de r Action préalable de V intelligence et de la raison sur la volonté; du Fo7iction?iement de la volonté ; delà Volonté en face des passions ; de l'Étal pathologique de la volonté ; de la Cure ou de la thérapeutique de la volonté, et enfin de la Volonté et de la discipline. — Une autre année il parla de la Foi. Il traita tour à tour de la Foi catholique considérée dans sa nature, son objet, ses motifs, ses conditions ; de la Crise de la foi, au moment oit F homme passe de rétat d'enfance à l'état de virilité et de réflexion ; du Dévelofjpemeiit de cette crise par les objections de la science et de la raison philosophique, et des Remèdes à cette crise.... Mais il serait beaucoup trop long d'énumérer toutes les questions qu'il souleva devant le jeune auditoire de l'école Lacordaire et devant l'auditoire encore plus jeune de l'école Albert-le-Grand. — Il parlait du travail, de l'obéissance, de la moralité, de la conscience, de
la religion en termes inoubliables, et les jeunes âmes qui ont reçu les semences de cette parole en garderont longtemps le parfum.
En cette môme année 1892, le P. Didon, se préoccupant du développement physique de ses élèves, en même temps que leur perfectionnement moral, fit la magnifique acquisition du parc et du château Laplace. Le 7 du mois de mars, en la fête de saint Thomas d'Aquin, sous la présidence de M^' BpuxLer, évêque de Tarentaise, hôte et ami du prieur, les murs du parc Laplace s'écroulèrent sous la pioche des démolisseurs, et Fécole entière, musique en tête, y pénétra, aux applaudissements des administrateurs, des parents et des amis des élèves. Le P. Didon qui soutirait de voir ses enfants prendre leur récréation dans des cours trop étroites, et qui les envoyait jouer au dehors dans un cliamp loué par lui, put, dès lors regarder toutes les divisions de son école s^ébattre à Taise sur une immense et magnifique pelouse. Et il put chaque année, au mois de mai, dans une grande solennité sportive, inviter les élèves des collèges et lycées de Paris, à venir lutter d adresse et d'agilité avec les élèves de Fécole Albert-le-Grand, soit pour les courses, soit pour les sauts en longueur, soit pour le saut à la perche. Un des spectateurs assidus de ces luttes sportives, ancien élève du lycée Lakanal a rendu témoignage, sur ce point spécial, aux larges idées et aux hardies inspira-
lions du p. Didon. — « Sans avoir, écrivait-il, « basé Téducation de la jeunesse sur la pratique « des exercices, le P. Didon avait pensé qu'il était « sage, qu'il était raisonnable de savoir cultiver (( le corps avec l'esprit. Avec cette éloquence bru- « taie, forte, vigoureuse qui empoignait l'audi- (( leur par la puissance du verbe, par la vigueur « de l'image, que de fois nous a-t-il, à l'issue de (( quelque tournoi qu'il avait présidé, apporté ses (( précieux encouragements, nous chantant la « beauté de la force! Superbement campé dans sa (( soutane de dominicain d'où émergeait sa tête (( forte, expressive, sincère, athlète lui-même avec « sa Jarge carrure, il nous prêchait la croisade i( athlétique avec une chaleur qui nous enflam- « mait. »
Si les pelouses du château Laplace furent utilisées, le château lui-même ne resta pas sans emploi. Le P. Didon y fonda une école, ayant pour but de préparer les élèves aux écoles supérieures de commerce et d'agriculture, avec un régime de demi-liberté, pour habituer progressivement les jeunes gens à se servir de leur indépendance et à exercer le gouvernement d'eux-mêmes. Cette école ne tarda pas à posséder de quarante à cinquante élèves. Ces jeunes gens mangeaient à la même table que les maîtres. L'instruction religieuse leur était dounée sous forme de conférence religieuse hebdomadaire.
L'année scolaire se termina en 1892 par un discours du P. Didon sur U Apprentissage de la vie p)ar r école. — Dans ce discours il prêcha encore l'obéissance, le travail, la lutte et la maîtrise de soi-même. — Il ne fautpas, disait-il, être l'esclave de ses passions, il ne faut pas, non plus, subir servilement l'influence du milieu dans lequel on est condamné à vivre. Ainsi de nos jours, il faut résister à l'esprit de secte, à Tesprit d'irréligion, à Fesprit de haine; et n'accepter de notre siècle et de notre pays que ce qu'ils ont de bon et d'idéal. Notre temps a le culte de la justice sociale^ le culte de la libre concurrence qui permet de prétendre à tout, d'arriver à tout, sous le contrôle de la sagesse et de la prudence ; le culte du respect et de la tolérance pour ceux qui n'ont ni nos croyances, ni nos opinions. Servons de notre mieux ces trois causes qui font l'honneur du xix^ siècle.
Pendant l'année suivante, le P. Didon poursuivit son œuvre de réformes hygiéniques, intellectuelles et morales. Il dota l'école Albert-le- Grand d'un établissement de bains; convaincu que la propreté, comme l'exercice au grand air, est un des premiers éléments de la santé. Puis, au mois d'avril, du 2 au 17, il recommença, avec d'assez nombreux élèves et parents d'élèves, le pèlerinage de Rome, en l'honneur du jubilé pontifical. Il fut de nouveau reçu par le pape, comme
lin ami privilégié et encouragé à continuer ce rôle d'éducateur qui lui réussissait si bien et grâce auquel il remportait de si belles victoires. — Au mois de juillet, il reprit dans son discours de clôture d'année scolaire certaines idées qu'il avait déjà émises l'année précédente ; et en choisissant pour sujet : la Jeunesse contemporaine ^ il s'efforça d'inculquer aux âmes de ses jeunes élèves l'amour des temps nouveaux. 11 avait en horreur le pessimisme et le scepticisme; il croyait à Dieu, au vrai, au beau, au bien ; et, malgré les discordes, les antagonismes, les haines de notre âge, il voulait qu'on gardât lafoi et l'espérance. — L'espritqui plane sur le chaos actuel, d'après lui, est un esprit de vie et non un esprit de mort. Notre siècle a des aspirations scientifiques, démocratiques, libérales, philanthropiques, et ces diverses aspirations sont légitimes, et il faut les aimer, en les rattachant au christianisme qui en est la source et qui en sera la force protectrice.
Les efl'orts du P. Didon, comme maître décote étaient d'ailleurs récompensés. Le nombre des élèves qui lui étaient confiés, augmentait tous les jours. Le travail devenait plus régulier, a Arcueil, et les succès au baccalauréat plus fréquents. L'école Lacordaire ne restait pas en arrière. Aux concours à' admissibilité pour les grandes écoles gouvernementales, furent reçus au mois d'août 20 élèves sur 24 à l'école de Saint-Cyr ; 15 sur 19 à l'école
Polytechnique, et 2 sur 2 à Técole Navale.
L'année 1894 fut encore plus active et plus féconde que l'année 1893. Une amélioration considérable fut apportée à la situation matérielle de l'école d'Arcueil. De concert avec la municipalité locale, le P. Didonlitdes démarches pour obtenir de l'administration de la Compagnie d'Orléans, la création d'une gare, dans le quartier Laplace, aux limites mômes de la propriété, à une des extrémités du parc. L'entrée du collège par la rue Berthollet était incommode, d\in accès difficile et peu esthétique ; Tentrée par l'avenue Laplace devait réaliser les conditions contraires et être à la fois facile, agréable et somptueuse. La station fut accordée. Pouvait-on la refuser à une clientèle aussi considérable que l'école ? Le P. Didon fit les choses en grand seigneur. Il offrit à la Compagnie d'Orléans la maisonnette de son jardinier, et cette maisonnette devint l'habitation du chef de gare. Et maintenant, grâce au prolongement de la ligne de Sceaux jusqu'au jardin du Luxembourg, l'école Albert-le-Grand se trouve à vingt minutes de la Sorbonne.
Cette année-là, le P. Didon rêva de faire avec ses élèves un grand voyage dans l'Europe Orientale , c'est-à-dire en Grèce et en Turquie. De même qu^il protestait contre les habitudes routinières de l'éducation française, il protesta contre nos mœurs casanières. Il trouvait qu'on enfermait trop les
jeunes Français entre les Alpes et les Pyrénées, entre la Méditerranée et TOcéan ; il trouvait que les mères françaises s'obstinaient trop à garder leurs fils sous leurs ailes, au lieu de leur communiquer le goût des entreprises hardies et lointaines ; il trouvait que la peur du danger et l'amour du bien-être envahissaient trop nos jeunes hommes ; et il voulait leur inspirer de l'attrait pour les immensités de l'Océan, pour nos colonies d'outre-mer, pour les continents de l'Asie et de l'Afrique, o\x notre drapeau est appelé à flotter à côté du drapeau de l'Angleterre.
L'habitude des voyages scolaires existait déjà à Arcueil, le JtL„JBB,iTal en avait été l'initiateur. Mais les caravanes se confinaient beaucoup trop dans l'Alpinisme; et le P. Didon décida de donner un renouveau à ces caravanes en les dirigeant successivement dans les diverses contrées, de l'Europe et même un peu en Asie et en Afrique. Il fut décidé que la 19' caravane d'Arcueil, en Tannée 1894, irait à Constantinople, par Vienne, Buda-Pesth, Belgrade et Sophia, qu'après un séjour d'une semaine à Constantinople, on irait au mont Athos, puis à Salonique, puis au Pirée et à Athènes, puis à Mycènes, Argos, Tirynthe, Nauplie, Epidaure, Sparte, Olympie, Patras ; et qu'on reviendrait en France en traversant Trieste, Venise, Milan et le Saint-Gothard.
On devait partir le 2 août. La distribution des
prix eut lieu, le 20 juillet, sous la présidence de M^' Fulbert Petit, archevêque de Besançon. Le P. Didon y prononça son discours sur le Choix de la carrière. Quelles sont les carrières diverses qui s ouvrent à l'ambition des jeunes gens lettrés? Quels mobiles peuvent et doivent influencer leurs résolutions et diriger leur choix? Telles furent les deux questions pratiques auxquelles il répondit. Ce discours fut remarqué, parce que le P. Didon appela l'attention sur certaines carrières trop dédaignées ou trop oubliées par les classes dirigeantes : à savoir les carrières financières de la haute industrie, du grand commerce et de la haute banque. 11 poussa ce cri qu'on avait reproché autrefois à un homme d'État célèbre : Enrichissezvous. Il poussa ce cri et il le répéta à outrance, en l'expliquant : « Enrichissez-vous pour être in- (( dépendants des hommes; enrichissez-vous pour a enrichir la patrie ; enrichissez-vous pour pouvoir « mettre de plus puissants auxiliaires au service « du bien, de la vérité, de la science, de la charité « et de la justice. Ne dédaignez pas, cherchez les (( carrières lucratives, enrichissantes. » Et il montrait du doigt dans le lointain nos belles colonies qui attendent des colons, bien plus que des fonctionnaires. Et il nous faisait voir les Etat voisins, nos rivaux, fondant de nombreuses écoles commerciales, peuplées par des milliers d'élèves, et il terminait par ces paroles : Allons, Messieurs, plus
de préjugés. Les carrières industrielles, commerciales, financières sont aujourd'hui à la hauteur de renseignement supérieur; allez donc h ces carrières, comme vous allez à la carrière militaire, ou à celle de médecin ou à celle d'avocat. L'argent n'est qu'un esclave, maisc'estun esclavenécessaire. Passez-lui Tanneau de fer dans les narines comme à un taureau et forcez-le à servir la patrie, la science, la civilisation , et même la religion et môme la papauté.
Ce discours fit grande impression. Le P. Didon reçut, à son sujet, bon nombre de lettres de félicitation. Laplupart de ces lettres le rejoignirent... à Gonstantinople, car, le 2 août, comme le programme de la caravane l'indiquait, on partait pour Constautinople.
La pittoresque ville de Byzance fut une des belles haltes du voyage. Nos jeunes gens se souviendront longtemps de la cérémonie du Sélamlick, le vendredi, 14 août. Grâce à la présence du P. Didon, la caravane d'Arcueil eût, ce jour-là, une place dlionneur, en face de la mosquée, où le Sultan devait se rendre. Avant la cérémonie, Abdul-Hamid envoya un de ses officiers complimenter le P. Didon. Et quand le cortège arriva devant la terrasse, sur laquelle nous étions debout, le Sultan, apercevant les jeunes Français, les salua, pour se tourner ensuite vers le P. Didon et s'incliner devant lui, en portant la main au front.
Ces témoignages d'estime et de sympathie pour le P. Didon se renouvelèrent partout oii la caravane s'arrêta. Au mont Athos, chez les religieux orthodoxes, et dans les couvents peupk^s par les moines russes, nous fûmes comblés de prévenances. On sonnait les cloches, dès que la caravane apparaissait; et nous défilions entre une double haie de moines, jusqu'à Féglise. On nous fournit gratuitement des mulets et des guides pour circuler; on nous logea et on nous nourrit aussi généreusement que possible. Rien ne fut épargné pour nous procurer un séjour agréable. — A Athènes, le directeur de l'Ecole française mit à notre disposition un de ses élèves les plus distingués qui monta avec nous à l'Acropole, et nous donna, sur toutes les belles ruines que nous avions sous les yeux, les détails les plus minutieux et les plus intéressants, en un langage aussi élégant qu'érudit. A Delphes, le directeur des fouilles, M. Homolle, reçut le P. Didon et la caravane, avec la plus grande amabilité, donna Thospitalité a quelques-uns, dans l'humble maisonnette qu'il occupait, et nous promena à travers les débris des anciens temples voués à Apollon, en faisant revivre l'histoire religi(.'use de Tancienne Grèce. D'étapes en étapes, le voyage s'acheva, trop vite au gré des voyageurs, laissant à la mémoire de tous, des souvenirs que Ton a bien souvent évoqués depuis.
Quelques mois plus tard, le P. Didon écrivait en tête du volume où cette caravane est racontée, cette vive préface :
Aux JEUNES,
Vous êtes avides de mouvement et de lutte, d'espace, d'horizons nouveaux et d'inconnu. C'est la fière marque de votre vitalité de corps et d'esprit : gardez-la avec un soin jaloux. Ne permettez pas qu'on vous évite par une tendresse aveugle l'effort, la fatigue et la lutte; qu'on vous immobilise, qu'on vous confine, qu'on endorme votre curiosité, et qu'on la laisse tomber d'inanition : ce serait vous amoindrir, vous atrophier, vous annihiler. — Non. Vous qui vivez et voulez vivre, grandir en toute force et en sagesse, levez la tête par-delà les frontières, apprenez à franchir la muraille de Chine dont toute civilisation s'entoure, allez voir malgré la fatigue, malgré le soleil ardent, et lanuit froide, les terres neuves que nous occuperons demain peut-être, et les régions anciennes que les vieilles civilisations mortes ont couvertes de leurs ruines ; élargissez votre esprit, accroissez votre mâle endurance ; au spectacle des variétés de l'espèce humaine, apprenez à être tolérants pour ceux qui ne pensent pas, qui ne vivent pas comme vous, et raffermissez-vous dans la foi en ce qui est éternel, juste, saint, beau et parfait. Voyagez, voyagez, nous serons vos guides.
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