Us s'étaient mariés le 17 janvier
du moyen âge, venait d'assister au baptême d'un moine futur, mais tout à fait moderne. De 1868 à 1873 on bâtit Tégiise actuelle.
Le grand-père paternel d'Henri Didon était un paysan. Vaillant agriculteur et robuste montagnard, il transmit à son petit-fils le goût des courses au grand air et Famour des hauts sommets. Réniy-Auguste Didon, l'huissier du ïouvet en 1840, avait la réputation d'être un libéral et un républicain. Quand éclata la révolution de 1848, il fut de ceux qui applaudirent à la chute du trône de Louis-Philippe et qui saluèrent l'aube d'une ère nouvelle, plus douce au petit peuple, et plus prodigue de libertés pour tous. La sincérité de ses espérances mêlées d'illusions ne faisait de doute pour personne. L'huissier du Touvet était un convaincu, et, comme il était doux et bienveillant à l'égard de tous ; ses paroles comme ses actes ne provoquèrent jamais de la part de ses concitoyens ni la défiance ni l'antipathie. Lorsque plus tard, le P. Didon faisait des professions de foi républicaines, n'obéissait-il pas à d'instinctifs sentiments gravés dans son âme par les traditions familiales autant qu'à des convictions personnelles? En tout cas, il pouvait d'autant mieux affirmer la sincérité de sa foi politique qu'il tenait celte foi de l'héritage paternel en même temps que de lui-même.
Si Henri Didon puisa certaines tendances ou
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certaines inclinations dans les sources du sang paternel, il puisa davantage encore dans le sang et dans l'âme de sa mère. M""^ Didon, appartenait à la famille Guillaudin, de la Buissière, hameau situé à six kilomètres au nord du Touvet. C'était une femme d'une inlelligence vive, d'une volonté énergique et d'une foi chrétienne incomparable. Il se mêlait même un peu de sévérité puritaine h son esprit chrétien, et l'on prétend qu'elle censurait trop volontiers les femmes de son âge, dont la conversation ou la conduite ne lui paraissaient pas assez sérieuses. Le zèle apostolique s'unissait chez elle à une pratique rigoureuse de toutes les vertus évangéliques. Ce qu'il y avait de rudesse dans sa franchise et d'âpreté dans son énergie était racheté par une grande tendresse de cœur. On admirait l'austère régularité qu'elle mettait à l'accomplissement de ses devoirs quotidiens, la netteté correcte de ses opinions, et l'ardente fermeté de ses croyances. Henri Didon emprunta à sa mère le germe de plusieurs qualités morales qu'il se plut à développer, en leur communiquant un caractère viril.
Avant le jeune Henri, deux filles étaient nées à M°'' Didon. Les deux filles dépassèrent l'âge de la jeunesse sans remplir une longue carrière. L'aînée s'appela Céline, la cadette s'appela Laure; toutes deux assistèrent au baptême de leur frère Henri et apposèrent leur signature comme témoins. Ces
deux sœurs d'Henri ne se marièrent point. Céline mourut dans la maison paternelle à l'âge de vingtneuf ans; Laure mourut à l'âge de vingt-sept ans, au couvent delà Providence, couvent dans lequel elle avait revêtu l'habit religieux sous le nom de Sœur Marie de Gonzague.
Henri grandit à côté de ses deux sœurs notablement plus âgées que lui, et il fut entouré de leur sollicitude en même temps que de la sollicitude maternelle. Gomme sa naissance avait été ardemment désirée, et comme sa santé paraissait délicate, il reçut des soins tout particuliers. ]\/|me Didonlui prodigua les tendresses. Elle disputa son fils à la mort, à la maladie, et elle triompha. L'enfant grandit et se développa à souhait. Il n'acquit pas tout de suite une santé robuste, mais sa vie ne parut plus menacée. Sa mère était fière de lui, parce qu'on répétait partout autour d'elle qu'Henri était son poi'trait vivant, qu'Henri avait la manière déparier, les goûts, les idées, le caractère de sa mère. Faut-il attribuer à cette ressemblance morale l'intensité d'amour maternel et rautorité prodigieuse que M°"' Didon exerça sur son fils? Faut-il attribuer à cette même ressemblance le culte religieux qu'Henri Didon voua à sa mère et qui ne se démentit pas un seul instant? Elles sont rares les mères qui conservent pendant toute leur vie un ascendant indiscuté sur les idées et la conduite de leurs fils! Ils sont rares
les fils qui acceptent pendant toute leur vie cette dépendance absolue vis-à-vis de leurs raères !
Pour que ce phénomène de pénétration indestructible se produise, il faut que Fempreinte maternelle soit bien forte et que l'âme filiale soit bien tendre. La plupart du temps, Tune de ces deux conditions fait défaut. Avec le P. Didon, le prodige se réalisa, grâce à une docilité supérieure de la part de l'enfant et aune influence supérieure de la part de la mère.
x\vec ses camarades du village, le jeune Henri était plein d'ardeur et d'initiative. Il occupait souvent la première place dans les divers amusements dont il donnait Tidée et il dirigeait volontiers la bande joyeuse des joueurs. C'était un commencement et un avant-goût de souveraineté. Tout ce qui comportait de l'activité, de la hardiesse, de la lutte frappait son imagination et attirait sa sympathie. A Page de six ou sept ans il répondait aux curieux qui voulaient savoir quelles étaient les ambitions dont son âme enfantine était tourmentée: Je serai capitaine de pompiers. Cette fonction représentait pour lui, dans la hiérarchie sociale, Paudace qui brave le danger, le dévouement qui ne recule pas devant la mort ; et ce jeune bambin se sentait capable d'être audacieux et dévoué. L'amour du mouvement n'empêchait point Henri d'être réfléchi et méditatif à certains jours et à certaines heures. On le surprenait rêveur et muet
devant les spectacles grandioses de la nature dauphinoise. Il contemplait avec curiosité les lourds nuages qui rampaient parfois delà vallée sur les flancs des rochers et enveloppaient peu h peu la croupe des montagnes de leurs humides manteaux; il écoutait le bruit du torrent qui heurtait et entraînait d'énormes blocs de pierre en les couvrant d'écume. Il admirait les levers et les couchers du soleil si longs et si tardifs dans ces vallées profondes ; et de longs silences succédaient dans son âme au bruit de la récréation. Un ami de son père, étonné de cet air grave et sérieux que prenait de temps à autre la physionomie du petit Henri, aimait à rappeler : le Conspirateur déguisé. Aux silences prolongés succédaient les interminables questions : Pourquoi ceci? Pourquoi cela? Les petits enfants sont tous des philosophes; ils en appellent volontiers au principe de causalité et ils fatiguent leurs parents ou leurs maîtres avec leur insatiable curiosité. Henri ne le céda à nul autre sous ce rapport et il fut un interrogateur de premier ordre. A l'école du village oii il avait été envoyé, il conquit tout de suite une place exceptionnelle. Par la vivacité de son esprit, par la sûreté de sa mémoire, par son imperturbable assurance, il défiait et il dépassait ses petits concurrents. Ses leçons de classe étaient récitées sans hésitation et sans faute. Les autres bégayaient, ânonnaient, torturaient ou mutilaient les textes, le jeune Henri
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débitait sa page de grammaire ou sa fable ou son morceau de littérature avec une exactitude de détail, une netteté de prononciation, et une intelligence de ridée qui ébahissaient les élèves et enchantaient le maître.
Aces qualités de l'esprit Henri unissait un caractère serviable et une volonté énergique. Ses camarades Taffectionnaient, parce qu'il était bon, et ils tenaient compte de ses résolutions, car ils le savaient tenace. Même avec sa mère qu'il adorait, Henri se montra plus d'une fois obstiné, et alors on entendait tomber de ses lèvres enfantines, ces paroles viriles : Quand je dis oui, c'est oui; quand je dis non, c'est non.
Un enfant aussi bien doué au point de vue de Tintelligence et de la volonté, ne pouvait trouver son plein développement dans le milieu villageois où Dieu l'avait fait naître. Il fallait donner plus d'air et plus de lumière à cette plante qui promettait de devenir vigoureuse. Les parents d'Henri Didon s'en rendirent compte; et ils résolurent de se séparer de leur enfant, de l'envoyer à Grenoble, de le confier à des maîtres plus éclairés, de le mêler à des jeunes gens plus distingués et d'élever le niveau de son instruction et de son éducation. Il fut décidé qu'Henri irait à l'institution du Rondeau. On appelle ainsi un petit séminaire diocésain, situé à deux kilomètres à peine de Grenoble, dans la vallée du Drach, sur les bords
de la route qui conduit à Vizille. Il y a, dans ce séminaire, de belles et vastes cours, de belles et grandes prairies où les jeunes gens peuvent courir à l'aise et respirer à pleins poumons. I.a vallée du Drach est très large à cet endroit. A droite et à gauche, de hautes montagnes versent dans la plaine des eaux abondantes et y apportent la fécondité et la fraîcheur. Les maîtres du Rondeau étaient des prêtres intelligents et dévoués.. Ils furent heureux de cultiver dans leur nouvel élève, une nature aussi riche de promesses. Ils lui firent parcourir le cycle entier des études classiques et lui donnèrent le goût du travail. Puis, ce qui valait encore mieux, ils déposèrent dans l'âme de cet enfant, un ferment de foi et d'énergie morale, qui devait se manifester plus tard en actes éclatants.
Henri Didon était à peine dans sa neuvième année, quand il arriva au Rondeau. On était en 1848, et Henri entra en huitième. Il prit bien vite la tête de la classe, et à la fin de Tannée six prix et deux accessits attestèrent ses succès et affirmèrent sa supériorité. En septième, cette supériorité s'accentua par une victoire un peu plus éclatante, Henri eut sept prix, parmi lesquels le prix d'excellence. Parents et maîtres voulurent alors lui faire gagner du temps et on jugea bon d'exiger de lui deux classes en une seule année. La sixième et la cinquième furent absorbées pendant
Tannée scolaire 1850-1851. — La classe de quatrième se ressentit de l'effort tenté par le jeune écolier, à qui on aurait pu ménager ce surcroît de travail, puisqu'il n'était nullement pressé par l'âge pour l'achèYement de ses études. Henri Didon réussit cependant à avoir sept accessits à la fin de cette année et encore sept accessits à la fin de Tannée suivante, c'est-à-dire après sa troisième. Les études humanitaires succédant aux études grammaticales, Henri reprit de l'avance sur ses camarades, et la classe de seconde s'acheva pour lui avec trois prix et neuf accessits. En rhétorique, il gagna encore du terrain et il termina son année avec cinq prix et six accessits. C'était au mois d'août 1856.
Comme on le voit, par les détails précis que nous venons de donner, Henri Didon fut un bon élève du Rondeau. Mais, d'après ce qu'attestent ses contemporains, rien ne faisait prévoir alors la grande supériorité intellectuelle qui devait se manifester un peu plus tard. Ecolier très pieux, d'une piété tendre et douce ; écolier sympathique à ses camarades ; écolier appliqué assidûment à ses devoirs quotidiens, écolier d'une pureté de mœurs irréprochable, Henri satisfaisait ses maîtres sans leur promettre un essor éclatant. L'aiglon ne laissait pas encore deviner l'envergure de ses ailes. Quelques élèves, appartenant à la même classe qu'Henri Didon, deux ou trois entre autres sem-
blaient doués, au point de vue littéraire, de qualités plus brillantes. Il est vrai qu'Henri était jeune entre les jeunes. 11 avait un corps frôle et une santé délicate. L'activité cérébrale n'avait pas encore élargi son front étroit, et on n'aurait pas soupçonné l'intensité du feu intérieur qui Fanimail, sans les deux grands yeux noirs, qui illuminaient son pâle visage et qui parfois lançaient des éclairs. Le corps et Tesprit grandirent à l'envi chez Henri Didon. Peu à peu, les épaules s'élargirent, la poitrine se gonfla, le cou s'épaissit, les joues creuses s'emplirent, le front s'arrondit en arc triomphal, et le rayonnement de l'âme à travers ses brunes prunelles donna à l'ensemble de sa physionoQiie. une beauté léonine. L'esprit lui aussi prit son essor. Aux timidités et aux hésitations du rhétoricien adolescent succédèrent les exubérantes audaces de l'apôtre; aux douceurs et aux mansuétudes du lévite en prières succédèrent les bruyantes provocations et les énergiques revendications du chevalier du Christ; les bêlements de l'agneau devinrent des rugissements de lion.
Maîtres et camarades furent heureusement surpris de cette transformation.
La rhétorique terminée, que fit Henri Didon?
Hésita-t-il longtemps sur le choix de sa carrière? Le monde et le cloître lui montrèrent-ils successivement leurs laideurs où leurs beautés, et passa-t-il quelques mois ou quelques semaines dans l'in-
quiète anxiété d'un homme qui n'ose pas choisir? Il n'y paraît pas. Avant la fin de cette dernière année scolaire sa décision était prise et son choix était fait : il voulait être dominicain, et il mit, sans tarder, son projet à exécution.
Comment lui étaient venus cette idée et ce désir de la vie dominicaine? Diverses circonstances et divers événements favorisèrent, chez Henri Didon, l'éclosion de cette vocation monastique. D'abord, sa piété était devenue de plus en plus vive. Il avait fait sa première communion, durant la seconde année de son séjour au Rondeau, et ce moment exceptionnel avait ravivé en lui le désir d'une vie surnaturelle plus intense. Dès lors, sa foi chrétienne, sans cesse réchauffée au foyer de la foi maternelle le poussa vivement et comme impérieusement à la vocation sacerdotale. Un voyage à la Grande-Chartreuse lui donna l'idée de la vocation religieuse. Le désert, le uionastère, les moines, tout cela l'avait saisi, enveloppé et charmé. Cette étrange solitude, remplie par le bruit des torrents, peuplée par des rochers mousseux et par de vieux arbres que la foudre a décimés; ces habitations, emprisonnées d'abord par un cercle de hautes montagnes, puis par de hautes murailles sans fenêtres, collées l'une h l'autre comme des tombes dans un cimetière, et ouvertes seulement du côté du ciel; ces hommes ensevelis dans une ample robe blanche qui res-
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semble à un linceul, fantômes qui passent l'un h côté de Tautre sans ouvrir la bouche et sans lever les yeux, vivant sur la terre sans s'intéresser à rien de terrestre ; la vision de ces diverses choses émut l'impressionnabilitéde sa nature de poète et d'artiste. Ses hautes aspirations religieuses furent surexcitées et il rêva de devenir moine. Seulement il aurait voulu être apôtre en même temps que moine. Il sentait dans les profondeurs de son âme une surabondance de vie et d'activité qu'il désirait voir éclater au dehors et que la Chartreuse aurait étouffée. Y avait-il des moines-apôtres ou des moines-soldats? C'est ce qui lui conviendrait. Un événement douloureux vint développer les sentiments mystiques du jeune Henri et l'incliner encore du côté du sacerdoce : je veux parler de la mort prématurée de son père. M. Rémy-Auguste Didon, fut emporté par un mal de poitrine, à l'âge de cinquante-sept ans, le 28 juillet de l'année 1854. On manda le jeune Henri.
Celui-ci quitta précipitamment le petit séminaire pour entendre les dernières recommandations de son père mourant. Hélas ! il arriva trop tard au Touvet. n assista, non pas à l'agonie, mais aux obsèques de son père. La perte était grande, il n'y avait dans la famille qu'une fortune médiocre et M""' Didon se demandait comment elle pourrait subvenir aux besoins des enfants qui lui restaient. Elle fut d'abord atterrée, puis en courageuse chré-
tienne qu'elle était, elle se redressa résignée et résolut de faire face aux difficultés de sa situation. Le jeune Henri se replia sur lui-même, un peu plus qu'auparavant, et chercha dans le monde d^En-IIaut Tespoir et l'appui dont il avait besoin. Du vivant de son père, il entendait parler de TEcole Normale supérieure ou de l'Ecole Polytechnique, où son ambition humaine aurait pu prétendre. Son père mort, il ne fut plus question de carrières mondaines. Henri vécut en commimion plus étroite avec sa pieuse mère et il s'aborba de plus en plus dans le désir d'une vie consacrée au service de Dieu et au salut des âmes. C'est vers cette époque qu'il rencontra, un jour, dans les rues de Grenoble, un moine à la robe blanche et au manteau noir. Il demanda ce que c'était. On lui répondit : un dominicain. — Et que font les dominicains? — Ils étudient et ils prêchent? — Eh bien ! je serai dominicain.
Les dominicains faisaient parler d'eux dans la ville de Grenoble depuis une dizaine d'années. En 1844, le P. Lacord aire était venu prêcher des conférences à la cathédrale, et ces conférences avaient provoqué un enthousiasme extraordinaire. La nef du milieu de la cathédrale avait été insuffisante, dit un journal de l'époque^, pour contenir les hommes qui se pressaient afin d'entendre le grand