‹ Le père Didon; sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 57 · Courrier de rLsèredu. 21 mars · texte numérisé non relu

Courrier de rLsèredu. 21 mars

prédicateur. On avait été obligé de leur livrer les autres nefs d'abord réservées aux femmes. Les femmes obtinrent qu'on construisît pour elles des tribunes en bois et conquirent ainsi dans les airs un espace équivalent à celui qu'on leur faisait perdre. Plus de trois mille auditeurs s'étalaient aux pieds de la chaire du P. Lacordaire. Celui-ci était alors dans tout l'éclat de son splendide talent. L'élévation de ses pensées, la hardiesse de son imagination, la magnificence de sa parole, la puissance de ses accents fascinaient et entraînaient les foules. — Son succès fut d'autant plus vif à Grenoble que le Gouvernement lui suscita des difficultés. On ne voulait pas qu'il parût en chaire avec l'habit religieux, on le suppliait de mettre une grande retenue et une extrême prudence dans son langage... 11 n'en fallait pas davantage pour exciter la curiosité et attiser les sympathies de toute une ville. A la fin de la station, M. Casimir de Ventavon, depuis sénateur, alors bâtonnier de Tordre des avocats, vint, accompagné de quatre cents personnes complimenter le P. Lacordaire. Son allocution avait été imprimée avec son nom et son titre de bâtonnier. — Cette démarche déplut à quelques amis du Gouvernement. On signifia à M. de Ventavon que le titre de bâtonnier n^ivait d'utilisation régulière que dans les affaires intéressant la discipline de l'ordre des avocats. L'honorable bâtonnier répondit par une

explication loyale et courtoise, et aussi par sa démission. Il n'avait pas eu l'intention de faire acte de bâtonnier, n'étant accompagné ni de l'ordre ni du conseil, et personne n'avait pu s'y méprendre. En joignant à son nom le titre qui lui appartenait, la presse, faisait-il observer, avait suivi l'usage qui règne dans la vie publique, comme dans la vie privée, que le fonctionnaire dont on s^occupe ait ou n'ait pas été dans l'exercice de ses fonctions L

Ces incidents que nous signalons nous montrent à quel point l'opinion publique du pays Dauphinois fut surexcitée par l'apparition des dominicains.

Un autre incident irrita encore la curiosité de la population de Grenoble. Le P. Lacordaire, profitant de la sympathie que lui assuraient ses succès oratoires, venait d'installer un couvent de dominicains, à trois lieues de Grenoble, au-dessus de Voreppe, dans l'ancienne Chartreuse de Chalais; et cela, malgré le Ministre des Cultes qui écrivait à révoque de Gi'enoble : « L'autorité ne donnera « jamais aucun assentiment, ni tacite, ni exprès, à (( la réalisation d'un pareil projet. Votre pacifique « intervention. Monseigneur, suffira à l'avortement « des desseins de M. l'abbé Lacordaire ; je conserve « l'espérance que je n'aurai point à prescrire des

1. Voir le P, Lacordaire à Grenoble. Brochure de M. l'abbé Ginon.

(( mesures coercitives, auxquelles néanmoins j'au- (( rais certainement recours au besoin. » Malgré ces menaces, le couventde Chalais fut et resta fondé. C'était un joli nid, — un nid d'aigles, — posé sur un soQimet, au pied d'autres sommets, — au milieu de prairies, de forêts et de rochers, avec une superbe vue, d'une part, sur la vallée de Tlsère, d'autre part, sur des plaines qui se perdent du côté de Lyon. Les bâtiments étaient vieux et humides ; Téglise avec ses murs épais comme les murs d'une forteresse, n'était plus qu'un grenier à foin, bien qu'elle eut conservé extérieurement une certaine élégance avec ses toits élancés et la flèche de son clocher. En tout cas, la vie ne tarda pas à ranimer ces ruines. La vieille cloche qui avait appelé à la prière des Bénédictins et des Chartreux sonna de nouveau ; etsa voix, à elle, n'avait pas vieilli. Les échos de la montagne la reconnurent et lui répondirent. Le désert se repeupla, comme par enchantement. On venait de Grenoble et des environs pour voir les fils de Lacordaire, revenants du moyen âge, qui souriaient au monde moderne; et les fils de Lacordaire, désertant de loin en loin cette solitude, se répandaient dans les rues de Grenoble ou des villages dauphinois, pour y montrer leur habit blanc et pour faire entendre la parole évangélique.

Henri Didon entendait parler de Chalais, des moines prêcheurs, du grand Lacordaire, entraî-

nant derrière lui, sous les voûtes des anciennes cathédrales les générations incroyantes, du grand Lacordaire revendiquant le droit de prêcher et de s'associer et triomphant d'un gouvernement qui faisait appel à de vieilles lois contre les jeunes libertés. Henri Didon prêta Toreille à tout ce qu'on racontait de hardi et de merveilleux sur le nouvel ordre et son parti fut pris. D'ailleurs, d'autres déjà l'avaient devancé. Quelques camarades plus âgés, mais bien connus de lui avaient déjà pris le chemin du noviciat. On disait qu'ils avaient revêtu l'habit blanc etquMlsétaient heureux de leur nouvelle vie. Henri aspira à les rejoindre. Il fit part de sa résolution à quelques amis intimes. Pendant les dernières semaines qu'il passa au séminaire du Rondeau en achevant sa rhétorique, cette idée absorba son esprit. Un de ses meilleurs amis a raconté que la veille du départ, lun des premiers jours du mois d'août 1856, il eut avec Henri Didon une conversation longue et grave, sous une des galeries du petit séminaire ; et que le lendemain, jour de la distribution des prix, tous deux écoutèrent d'une oreille distraite la lecture du palmarès. Ils s'inquiétaient bien moins des couronnes à recevoir que de la séparation définitive et de leurs graves projets d'avenir.

En arrivant au Touvet pour y passer ses vacances, Henri fit part à sa mère de son intention d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, et de

partir pour le noviciat, qui se trouvait alors à Flavigny-sur-Ozerain, dans le département de la Côte-d'Or. M""' Didon ne fut pas trop surprise ni trop émue par cette révélation. Elle aurait évidemment préféré que son fils devint prêtre séculier, dans le diocèse de Grenoble, parce qu'elle aurait ea la joie de vivre à côté de lui, dans le pays Dauphinois, tandis qu'en le donnant à l'Ordre des Frères Prêcheurs, elle était certaine de voir son Henri s'éloigner d'elle pour toujours. Mais pouvait-elle et devait-elle exprimer ses préférences? Sa délicatesse de conscience ne le lui permettait pas. Elle imposa silence à son cœur et elle n'exigea qu'une chose de son fils : c'est qu'il restât un parfait chrétien. Cette condition réalisée, elle le laissait libre de revêtir la soutane sacerdotale ou la robe dominicaine. Le départ fut donc décidé pour la fin de septembre. La mère et le fils avaient encore un mois et demi à passer l'un à côté de l'autre.

Vingt jours avant son départ, Henri Didon écrivit une charmante lettre à un de ses amis du petit séminaire. Dans cette lettre, il parle naïvement de la vie mondaine qu'il mène au Touvet, des grands dangers auxquels son âme avait échappé, et des précautions très grandes qu'il prenait pour conserver sa vocation dominicaine,,. Voici cette lettre.

Touvet, le 26 août 1856.

« Mon cher Gustave,

(( Il est temps de t'écrire, si je veux tenir ma promesse; il est temps de te dire un mot sur mes occupations de chaque jour, sur les idées, les sentiments qui m'agitent. Avant de quitter le Rondeau et de faire à cette chère maison mes derniers adieux, je redoutais beaucoup les vacances. Je ne voyais dans ce temps de repos qu'un funeste écueil, oii je tremblais d'échouer et, il faut bien te le dire, je ne partis pour le Touvet qu'avec de tristes appréhensions. Dieu merci ! Il en a été autrement, et si les vacances ne m'ont point été favorables, du moins ne m'ont-elles porté encore aucune fâcheuse atteinte. Saint Dominique m'a soutenu au sein des luttes que j'ai rencontrées. Saint Dominique, ce glorieux et bien aimé patriarche, dont le souvenir vit dans mon cœur, plus ardent que jamais parce qu'aujourd'hui plus que jamais j'ai besoin de son bras. Oui, je ne te le cache pas, sans les idées religieuses qui me roulent par la tête, idée dont saint Dominique est le mobile et le soutien, j'aurais succombé après ces huit jours de vacances, et alors, adieu Flavigny, adieu Chalais, adieu tout. Car, quand on fait fausse route on va loin et souvent on ne revient pas. Encore une fois, que Jésus, que saint

Dominique soient bénis, puisqu'ils ont si bien su me sauvegarder.

(( Cependant, ne va pas croire qu'en vacances, je mène une vie d'ermite ni même de religieux, enfermé du matin au soir, entre quatre murs et méditant sur mes fins dernières. Non, je réserve cela pour Flavigny. Au contraire, je mène une vie mondaine au dernier point, et souvent je me prends à blâmer ma dissipation, et à me dire que telle ne doit point être la vie d'un futur religieux. J'avoue alors que j'ai tort, mais encore un coup, je réserve la pénitence pour Flavigny et continue de mener au Touvet le régime de vie qui convient aux gens du monde. Parfois seuleaient je rentre dans ma cellule ou plutôt dans ma chambre et Silvio Pellico ou la Vie de saint Dominique sont les livres que j'aime à feuilleter, l'un pour nourrir ma mélancolie, l'autre pour me sanctifier, et connaître par avance le beau modèle que doit suivre un bon dominicain. Parfois aussi livré à moi-même, je reporte ma pensée vers le Rondeau, qui m'est d'autant plus cher que je ne le dois plus revoir. Je vais avec mes anciens amis faire deux ou trois tours de camp et alors mon cœur se serre et je pleure un instant. Toutefois si je viens aussitôt à invoquer saint Dominique, et si je vole à Flavigny près de Planet, de Victor et de Long, (parlons mieux) des Frères Antoine, Sébastien et Thomas et de tous mes futurs Frères sans excep-

tion, je me console parce que je retrouve une famille, qui me rappelle celle que j'avais au Rondeau et qui doit la remplacer pour toujours.

Cependant, il y a toujours au fond de l'âme un sentiment de tristesse, quand on songe à ses amis que peut-être on ne reverra jamais. De tout cela, je ne te dis pas autre chose. Tu verras toi-même Fan prochain ce que c'est que de quitter une maison à qui l'on doit tout, parce qu'elle vous a appris à aimer Dieu.

« Ces premiers jours de vacances ont passé pour moi avec une incroyable vitesse, c'est que j'ai reçu une foule de visites et une multitude de lettres. M. Début, M. Bardin, M. Ravaud sont venus passer trois jours au Touvet et me faire leurs adieux. J'ai vu aussi Douron Benjamin qui m'a fait Fhonneur de dîner avec moi et que j'ai embarqué pour Chambéry. J'ai aussi reçu des nouvelles d'Ithier et de Mathieu. Mathieu m'apprend qu'il va à la Salette visiter cette montagne qu'il appelle la Suslée^ de la sainte Vierge. Quant à Rey, j'attends encore une lettre de lui.

(( En l'écrivant, il me vient une idée, c'est que je n'ai plus que vingt-quatre jours à vivre dans le monde, vingt-quatre jours à consoler ma mère qui se résigne à otfrir au bon Dieu le sacrifice de son enfant, vingt-quatre jours à penser à mes amis,

1. Sustée, mot d'argot du Rondeau, pour dire favorisée, gâtée.

ENFANCE ET JEUiNESSE 23

vingt-quatre jours à demander à Jésus la résignation pour moi qui pourrai bien suivre l'exemple de ma mère, vingt-quatre jours pour nous entretenir. Eh, bien ! profitons-en, offrons-les à Dieu, à saint Dominique, afin qu'ils les bénissent. Ecrismoi vite et je te répondrai vite à mon tour, afin que le reste de nos vacances soit entre nous un continuel entretien. Adieu, ou plutôt à Dieu, n'oublie pas de réciter chaque jour trois invocations à saint Dominique et un Memorare : cela nous portera bonheur pour les vacances.

(( A Dieu, je t'embrasse deux fois, afin que tu embrasses l'oncle une fois pour moi.

« Tout à toi,

(( Ton Henri Didoin^ »

Cette lettre nous peint bien l'âme de l'adolescent séminariste avec sa piété, ses tendresses, ses timidités et sa belle candeur.

Henri Didon tint parole. A la fin de septembre, il fit ses adieux à sa mère et alla s'enfermer au noviciat de Flavigny.

Le couvent de Flavigny avait été fondé par le P. Lacordaire, en décembre 1848. Il était situé à quinze lieues de Dijon, vers le nord-ouest, aune extrémité du village, sur une espèce de promontoire qui fait face au plateau d'Alésia, là ou Ver-

1. Cette lettre était adressée à Gustave Ginon, aujourd'hui l'abbé Ginon, curé de Saint-Joseph à GrenolDlë.

cingétorix défendit si héroïquement contre César l'indépendance de la Gaule. Le P. Lacordaire avait destiné ce couvent à être la résidence des jeunes novices. Ils y passaient un an, et, Tannée écoulée, ils se rendaient à Chalais, maison des étudiants. Le climat de Flavigny est un peu rude. Sur ces hauts plateaux de la Bourgogne la bise siffle et mord cruellement enhiver, mais, somme toute, le pays est sain et agréable à habiter. Il y a de jolis horizons, de fraîches vallées, des bois bien plantés; Pair qu'on y respire dilate les poumons et excite la pensée. Le 10 octobre 1856, en présence d'une trentaine de religieux, dans la salle du Chapitre, le jeune Henri Didon revêtit l'habit dominicain. On lui donna en religion le nom de Frère Martin. Il avait à peine seize ans et demi.

Page 1