NOVICIAT D^HENRI DIDON
Henri Didon au noviciat de Flavigny, au noviciat de Ghalais, au noviciat de Saint-Maximin. — Voyage à Rome. — Retour à Saint-Maximin. — Au couvent de Marseille.
La vie n'était point douce au noviciat de Flavigny, du temps du P. Lacordaire. Les observances religieuses y étaient rigoureusement pratiquées, — trop rigoureusement peut-être, — par certains jeunes gens qui arrivaient avec une santé délicate et avec une générosité trop ardente. Il fallait se lever la nuit pour psalmodier l'office, s'abstenir de viande, pratiquer des jeûnes pendant de longs mois... et, quand on voulait user de la discipline ou du cilice, on était encouragé plutôt que contenu. Des maîtres de novices très sévères pour euxmêmes, comme le P. Pierson et le P. Escallier donnaient l'exemple des macérations corporelles, et poussaient assez volontiers les jeunes hommes dont la direction leur était confiée aux rudes pratiques de la mortification et aux sommets héroïques de la vie mystique.
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Le Frère Henri Didon, avec son àme candide et sa volonté généreuse ne voulut pas rester en arrière et il prit sa bonne part des exercices pieux et des privations mortifiantes. Sa santé s'en ressentit. Il était faible de tempérament; il était en pleine croissance, puisque, pendant son séjour au noviciat, il grandit de toute la tête ; dès lors il n'est pas étonnant que les fatigues d'une observance trop sévère l'aient éprouvé et affaibli. Il arriva cependant au terme de son année d'épreuve sans être découragé, et les supérieurs le jugèrent bon pour la milice dominicaine. Ils espéraient que la vigueur de son âme suppléerait à l'insuffisance de ses forces physiques. On ne l'admit pas tout de suite aux vœux solennels. On lui fit prononcer, à lui et à quelques autres, des vœux temporaires. Puis il partit pour le couvent d'études de Chalais, en octobre 1857.
Sous le ciel dauphinois, dans ces vieux murs de Chalais qui, malgré leur épaisseur, garantissaient mal de l'humidité et du froid, le Frère Henri, s'abandonna pendant un an à l'étude de la philosophie scolastique, avec l'ardeur qu'il mettait à toutes choses. Malheureusement ses forces le trahirent encore. Le climat des hauteurs alpestres, plus rude que le climat de Flavigny, — on restait enseveli daus la neige pendant six mois d'hiver, — le surmenage intellectuel, l'insuffisance probable d'une nourriture substantielle, la crise du
développement physique, toutes ces causes réunies amenèrent une anémie inquiétante. On jugea prudent d'envoyer le Frère Henri à Toulouse. Le repos, et l'air du Midi arrêtèrent les progrès du mal et le jeune étudiant prononça ses vœux solennels le 21 novembre 1858, entre les mains du P. Lacordaire. Henri Didon se trouva en face d'Henri Lacordaire pour la première fois. H fut ravi de cette rencontre et avec une admiration silencieuse, pendant plusieurs jours, il observa les gestes, la parole, la tenue du grand dominicain. A cette époque de sa vie, Henri Lacordaire n'avait plus la beauté de la quarantième année. Ses joues s'étaient gonflées outre mesure, son corps s'était épaissi, l'embonpoint gâtait l'élégance et la souplesse de sa taille, les rides sillonnaient le front et la santé était atteinte. Mais les attaques de la vieillesse n^avaient pas tout dévasté. Les yeux continuaient à être éloquents, le front, quoique ridé, paraissait toujours débordant de pensées, le sourire était d'une finesse exquise, et il y avait, dans l'expression de sa physionomie et dans l'ensemble de toute la personne, une noblesse et une distinction qui s'imposaient bien vite. Henri Didon l'admira et il chercha à l'imiter... Il Limita même dans son écriture, et il n'y réussit pas trop mal. Le séjour à Toulouse se prolongea jusqu'en mai 1859, et alors on permit au Frère Henri de retourner à Chalais. L'hiver s'était éloigné des
sommets alpestres; la neige fondait dans les bois; les arbres bourgeonnaient , les violettes montraient aux rebords du chemin leurs calices odorants, les hirondelles étaient revenues; et il n'y avait plus de danger pour un convalescent à rentrer dans les froides cellules du haut monastère. D'ailleurs on était sur le point de déménager définitivement Quand le Frère Henri Didon arriva à Chalais, on faisait des préparatifs de départ. Après une expérience d'une dizaine d'années, le P. Lacordaire s'était convaincu que le climat de ces hauteurs était fatal au plus grand nombre des étudiants; qu'il serait meilleur de descendre dans la plaine et sous un ciel plus doux, et le noviciat de Chalais allait être transféré à Saint-Maximin, en Provence- Au commencement de juillet, tous les moines, professeurs et élèves, parmi lesquels Henri Didon quittèrent pour toujours le vieux monastère dauphinois et vinrent s'abriter dans le majestueux couvent de Sainte-Marie-Madeleine.
Quels attraits mystérieux avaient amené le P. Lacordaire à Saint-Maximin? Le grand dominicain nous le révèle dans son beau livre sur Marie- Madeleine. A Saint-Maximin se trouvait une antique maison monacale d'une ampleur grandiose, puisqu'elle pouvait recevoir cent à cent cinquante religieux. A Saint-Maximin, se dressait une basilique royale, encore toute pleine de souvenirs dominicains, et abritant sous ces voûtes hardies.
comme dans une châsse monumentale, les reliques de Marie-Madeleine. A Saint-Maximin, on était tout près de la Sainte-Baume, où une majestueuse forêt d'arbres sacrés, montant en amphithéâtre du plateau aux rochers, semble servir d'escabeau, a la grotte bénie, qui entendit les sanglots et vit couler les larmes de la pénitente de Magdala. L'âme, si poétiquement chrétienne du P. Lacordaire, tressaillit à tous ces souvenirs de gloire; et, après avoir ramené près de la montagne et de la basilique la jeune milice dominicaine, Henri Lacordaire crut avoir termine sa tâche ici-bas. Il chanta son Nuuc dimùtis, convaincu d'avoir assuré pour jamais, sous la protection de Marie- Madeleine, le recrutement et la prospérité de l'Ordre des Prêcheurs en France. Il se trompait, — car les desseins de Dieu ne correspondent pas toujours aux espérances humaines, — mais il eut tout de même la joie de voir les cloîtres vides se repeupler, les grandes salles voûtées du rez-de-chaussée s'emplir de prières ou de graves conversations, les deux rangées de cellules qui forment le premier et le second étage, servir de sanctuaires à la méditation et à l'étude, et la vaste basilique frémir dans ses vitraux et ses piliers, quand, aux jours de grande fête, la procession des moines nouveaux venus, réveillait au bruit des chants sacrés, les vieux dominicains endormis sous les dalles, et reprenait avec eux le cours
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réyolutionnairement interrompu des cérémonies saintes. Il eut aussi la joie de voir la garde de la grotte confiée à ses enfants et d'assister auxdébuts d'une restauration qui devait rendre à la Sainte- Baume, quelques rayons de la splendeur qu'elle connut, aux époques où François P', Charles IX, Louis XIII et môme Louis XIV, ne dédaignaient pas de la visiter.
Le Frère Henri Didon passa plusieurs années au couvent de Saint-Maximin. C'est là qu'il acheva ses études, avant de recevoir le sacerdoce et de se lancer dans la carrière apostolique. 11 grandit rapidement au point de vue intellectuel et ne tarda pas k prendre une place exceptionnelle parmi tous les jeunes gens qui composaient le noviciat. Son intelligence précoce, merveilleusement développée après deux ans de gymnastique scolastique, abordait avec une rare sagacité les problèmes les plus ardus de la théologie thomiste; elle se mouvait à Taise dans les discussions métaphysiques les plus hautes. — Il fallait voir avec quelle lucidité le Frère Henri Didon développait une objection, et avec quelle clarté victorieuse il exposait la réponse de cette même objection. Maniant avec habileté l'analyse, il décomposait les pièces multiples d'un système, comme un mécanicien décompose les pièces diverses d'une machine, il disséquait les détails d'une théorie, en discernant le vrai et le faux, le fort et le faible;
puis, tout d\m coup, faisant appel àla synthèse, il reconstituait idées par idées le problème à résoudre, mettant les propositions accessoires à la suite de la propositioQ principale et formant une thèse compacte, capable de résister aux attaques des sophistes et aux argumentations des rhéteurs. Henri Didon était un dialecticien vigoureux, et Ton se méprit absolument, dès la première heure, sur ses aptitudes et sur ses succès à venir.
Parce qu'à cette époque de sa vie, et durant tout le temps de ses études, le jeune Dauphinois donna de beaucoup la première place à l'idée et à la logique et n'accorda qu'une place secondaire à la forme et au vêtement de la pensée; parce qu'il préféra une exposition nette et précise d'un sujet, un enchaînement rigide de principes et de conséquences, aux éclats de l'imagination et aux entraînements de la passion, on crut à tort qu'il ne connaîtrait jamais les hautes envolées de l'éloquence, et on prophétisait autour de lui qu'il faudrait lui confier une chaire de professorat plutcVt q[u'une chaire d'église. On se trompait grandement. L'action, l'entrain, Texposition habile des pensées, qui font l'orateur, sont des choses que Ton peut acquérir, à condition, bien entendu, d'en avoir les germes : Henri Didon les acquit. La forme, les images qui donnent du relief à l'idée et qui ne doivent venir qu'après elle, Henri Didon les acquit également. Pour se délasser de l'aridité des études
théologiqiies, il lisait volontiers, à Fépoque dont je parle, les Pensées de Joubert et les ouvrages du P. Gratry. Nous sûmes aussi, par une indiscrétion du Père sous-maître, qu'il lisait les Analytiques d'Aristote. Ce Père sous-maître, un vieux missionnaire campagnard, apostropha un jour le jeune étudiant, en ces termes : Le Frère Henri Didon lit les Analytiques d'Aristote et il ne sait pas faire son lit ! Il paraît, en effet, que Henri Didon, plongé dans la lecture du vieil Aristote, négligeait parfois de faire son lit. Et quel lit! Ce n'était pas précisément un sommier élastique; c'était une planche sur laquelle on étendait une paillasse et deux ou trois couvertures de laine.
La supériorité du Frère Henri Didon était reconnue et acceptée au noviciat. Dans certaines réunions libres, où l'on s'exerçait à la parole publique, on aimait à le choisir comme président. Ce n'est pas devant son éloquence qu'on s'inclinait par ce choix, mais devant la vigueur de sa raison et la sûreté de son jugement. Ilavait, d'ailleurs, d'autres qualités qui le recommandaient à la sympathie de ses confrères. Il était doux et serviable. Les supérieurs lui avaient confié les charitables fonctions d'infirmier et il s'en acquittait fort bien. L'habile théologien fermait courageusement ses livres et laissait dormir ses cahiers pour porter une parole de consolation à un convalescent ou une tisane à un fiévreux. Les Analytiques d'Aristote en souf-
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fraient un peu, mais les malades ne s'en plaignaient pas. Est-ce par inclination naturelle que le Frère Henri Diclon allait ainsi vers les infirmes? Je ne le crois pas. Il me semble qu'au noviciat Henri Diclon fît des elTorts prodigieux de volonté pour se plier à des choses qui lui répugnaient ou qui n'étaient pas dans ses goûts. L'énergie de la volonté fat sa qualité maîtresse et il en fit un bon usage. Il ploya son talent du côté de l'art oratoire bien qu'on lui prophétisât peu de succès dans cette direction; il s'exerça au rôle de sœur de charité, bien qu'il n'eût aucunement les inclinations d'une sœur hospitalière ; il dompta son corps débile et en fit un docile instrument de travail, bien qu'on lui criât toujours de se ménager et qu'on le menaçât d'une mort précoce. Il était vaillant jusqu'à l'audace et parfois peut-être jusqu'à la témérité. Les jours de promenade, il se mettait à la tête des marcheurs et il les entraînait d'un pas de conquérant à des distances fatigantes. La montagne de la Sainte-Baume, la montagne de Sainte- Victoire furent souvent escaladées ; les routes poudreuses de la Provence nous donnèrent souvent à manger leur poussière blanche dans les grandes chaleurs de l'été; et souvent Ton parcourut les bords de l'Argens jusqu'aux moulins de la Buisse ou jusqu'à Châteauvers, malgré les sifflements du mistral, dans les rudes tempêtes de l'hiver. Les corps se plaignaient, mais ils obéissaient —
et c'était une victoire. C'est ainsi que le Frèi'e Henri Diclon s'habituait à gagner des batailles!
A l'âge de vingt et un ans, avant qu'il ne fût arrivé au terme de ses études théologiques, il fut désigné comme professeur suppléant — la chaire de philosophie s'étant trouvée momentanément vacante. — 11 fit un cours de métaphysique aux plus jeunes étudiants. Je fus du nombre de ces privilégiés et il me souvient encore du charme de son enseignement. Il nous parla de l'Etre, du Bien, du Vrai, du Beau, comme Platon adolescent aurait pu le faire. Ceci se passait dans le dernier trimestre de l'année scolaire, du mois d'avril au mois de juillet 1861. — Au mois de novembre de la même année, on se décida à l'envoyer à Bome prendre ses grades théologiques et compléter ses études. Grande fut sa joie! Il rêvait de voir la noble ville, où les souvenirs païens se mêlent aux souvenirs chrétiens dans une impérissable poussière. Il n'était que sous-diacre, il avait vingt et un ans; et son enthousiasme était grand pour Bome, pour la papauté, pour le catholicisme. Il lui semblait qu'en allant s'asseoir aux bancs des étudiants du couvent de la Minerve, à Bome, il boirait la doctrine théologique h sa meilleure et à sa plus pure source. Il lui semblait qu'en allant respirer, pendant quelques mois, l'air de la capitale du monde chrétien, il imprégnerait pour toujours son corps et son âme d'un inelTable parfum divin. Nous
avons d'ailleurs une lettre dans laquelle, le jeune voyageur nous exprime fidèlement les sentiments de son âme. Il écrit à son ami, Gustave Ginon, le jour môme de Noël, après avoir assisté, dans Saint- Pierre de Rome, à une splendide cérémonie religieuse.
Rome, 25 décembre 1861. « Mon cher Ami,
«... Il est cinq heures du soir. Je te consacre les derniers moments de la plus belle journée que j'aie passée à Rome. Jamais de plus grands spectacles n'avaient remué mon âme. Jamais des spectacles plus divins, plus majestueux, plus sublimes ne m'avaient été donnés. Vraiment l'Église est belle dans son corps comme dans son âme.
Vraiment Dieu est là, éclairant son corps comme son âme d'une beauté qui n'a de nom qu'au ciel. Ce matin, à dix heures, j'étais h Saint-Pierre, sous la plus grande coupole qui soit au monde, et j'assistais à la messe de Noël, célébrée par le Souverain Pontife, assisté de toute sa cour. C'est là que, debout pendant trois heures et au milieu d'une foule immense, les scènes du ciel m'ont été entr'ouvertes, et c'est là que j'ai goûté les plus pures, les plus vivifiantes, les plus divines impressions. Je n'essaierai pas de tout te dire, de tout
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te dépeindre, mon courage et mon pouvoir ne vont pas jusque-là.
« Pourtant tout serait à dire et à dépeindre, car tout était beau. Trois choses entre toutes m'ont ému et frappé : l'ensemble du spectacle, l'entrée et la sortie du Souverain Pontife, Tinstant où il communia. Si grand, si vaste que soit Saint-Pierre, il perdit pour le moment son ampleur, son immensité. 11 n'avait rien de trop pour contenir et le Pontife et son cortège, et ses satellites et la foule immense qui venait assister au saint sacrifice. Cette réunion dont le Saint-Père était le centre et dont Dieu était l'âme m'en imposait. On y voyait tout : chef de l'Eglise, roi de la terre, princes de l'Église, princes de la terre, citoyens de l'Eglise, citoyens de la terre, et religieux, et prêtres, et soldats, et Français, et Italiens, et Anglais, et Allemands, et Arméniens, et Africains. A neuf heures, les places réservées se remplirent.
On attendit longtemps la cérémonie. Enfin, à dix heures les chants commencèrent, les gardes nobles parurent, et après eux, porté sur un trône par des bras d'hommes, sous un baldaquin magnifique, le Souverain Pontife, bénissant sur son passage la multitude qui s'inclinait et qui le dévorait du regard. Qu'il était beau ! Vraiment qu'il était beau! Pour ma part, quand il fut en face de moi, je ne pus contenir mon émotion, et un frisson me parcourut les membres au moment où levant les
yeux au ciel, et laissant tomber sa main, il nous bénit. Je n'ai pas vu Jésus-Christ dans sa chair, et souvent dans mon cœur j'en ai conçu le regret ; mais depuis que j'ai vu Pie IX, j'ose à peine le regretter ; car Jésus-Christ m'a montré sa plus belle, sa plus fidèle image. Quand il s'avançait porté sur son trône par vingt hommes majestueusement, silencieusement, je croyais voir le Roi pacifique, dont l'Écriture nous parle tant. Les rois sont bien pâles à côté de notre Pontife, et je me l'explique aisément. Dieu qui a donné à son vicaire en ce monde la plus grande, la plus universelle, la plus forte autorité, lui a donné aussi comme apanage naturel la plus grande, la plus universelle, la plus forte majesté. Après avoir célébré le saint sacrifice jusqu'à la communion exclusivement, le Saint- Père quitta l'autel et vint s'asseoir sur son trône. Là le cardinal-diacre lui porta successivement et le Corps et le Sang de Notre-Seigneur. Ce moment fut un des plus beaux, quand je vis le Maître s'avancer vers le disciple, quand je vis le Roi s'avancer vers son vicaire et le disciple et le vicaire s'agenouiller pour le recevoir, je fus saisi, et il me semblait assister aune des scènes de la vie de Jésus-Christ, à une de ces scènes familières, pleines d'amour, pleines de naïveté, pleines de choses incompréhensibles, tant elles sont belles ! où Jésus-Christ s'abandonnait aux siens dans toute l'effusion de sa bonté.
(c Ah ! mon cher Ami, qu'il fait bon se sentir chrétien, en face des spectacles vraiment célestes où le cœur trouve un témoignage pour sa foi ! Il est impossible quêtant de sincérité, tant de splendeur, tant d'amour, tant de force ne soient pas vérité. Du reste, on sent Dieu dans les évolutions de ce culte admirable; et ce sentiment lui donne une couleur, un cachet que nul autre culte ne saurait reproduire. Je t'ai dit un mot de cette fête, parce qu'au moment où je t'écris, j'en ai plein la tête et le cœur, mais aussi parce que je ne puis pas mieux te donner une idée de Rome, de sa vraie beauté, de son véritable caractère. Rome est avant tout le centre catholique, le pays de l'Eglise, par conséquent ce qu'on y trouve, ce qu'on y doit trouver et admirer avant tout, c'est la splendeur de l'Eglise, du catholicisme exprimé et rendu visible par le culte et la hiérarchie. Seulement, comme l'Eglise a détruit un grand Empire, l'Empire Romain, dont Rome était le centre, on trouve à Rome, à côté de la magnificence dont je te parle, d'autres magnificences, des ruines gigantesques, témoignage d'un peuple qui fut grand, mais d'une grandeur terrestre et par conséquent variable, passagère. Le contraste produit un effet admirable, quand on sait le voir et le sentir.
(( Du reste, pour te dire un mot du présent, Rome est très paisible. Je ne sais si l'orage éclatera bientôt sur elle, mais ce que je sais, c'est qu'à Rome,
le ciel est parfaitement serein. Pourtant il faut craindre, j'ai eu occasion l'autre jour d'être admis avec un autre Père, h l'audience du cardinal Antonnelli. 11 nous a parlé un peu politique, et, entre autres choses, il nous disait qu'il fallait s'attendre à une bourrasque universelle. Ce moyen lui semJDlait le moyen ordinairement voulu et employé de Dieu pour remettre les choses en bon état. Or, ajoutait-il, ce n'est pas seulement Rome qui est malade, ce sont encore les sociétés. Adieu, je n'ai pas le temps de t'écrire plus long: je suis pressé. Demain, j'irai aux tombeaux de saint Pierre et saint Paul; je songerai à toi, à tous mes amis, à ce che^^ Rondeau à qui je dois tant. Prie pour que je devienne un saint : Rome me crie cela par toutes ses bouches. Offre mes respects et amitiés à tous ces Messieurs, au P. Début en particulier. Adieu encore, laisse-moi t'embrasser, et ne doute jamais de ton dévoué et vieil ami,
« Fr. Henri-Martin Didon,
« des Frères Prêcheurs. »
« P. S. — Je t'envoie celle lettre non affranchie par une raison bien simple : c'est que je n'ai pas pu l'affranchir. Si tu veux alTranchir les tiennes, je te préviens que c'est un franc, et que tous les timbres mis en moins d'un franc sont regardés comme non avenus. Adieu. »
Le Frère Henri Didon ne se contenta pas d'as-
sister à des cérémonies religieuses et de visiter la ville de Rome, il employa bien son temps, au point de vue intellectuel. Il fut un élève remarquable du vieux collège de la Minerve. Le régent des études, le P. Carbo, l'avait en grande affection et aimait à le prendre comme compagnon de ses promenades. Dans les soutenances solennelles de thèses théologiques, telles qu'on les pratiquait aux écoles romaines de cette époque, plusieurs fois le Frère Henri Didon se distingua. On remarqua la perspicacité de son intelligence et la vigueur de sa dialectique. Les maîtres italiens depuis longtemps rompus aux habiletés de ce genre d'escrime intellectuelle s'étonnaient qu'un jeune Français fut si prompt à parer les coups et à donner la riposte. Le P. Zjgliara, depuis cardinal, qui avait assisté aux brillantes parades du jeune théologien dauphinois, regrettait qu'il ne fût pas resté assez longtemps à l'école de la Minerve.
Il n'y resta qu'un an. Il eut à peine le temps de s'initier à l'enseignement romain, de recevoir le diaconat des mains ducardinal-évêque de Viterbe, et de se saturer jusqu'à l'ivresse des grands spectacles du culte pontifical. Le séjour de Rome fortifia et exalta sa foi catholique. Voici encore une lettre qu'il écrivait quelques mois avant son départ de Rome, à son ami, Gustave Ginon.
Rome, d9 juin 1862.
(( ... Tu as bien mal fait de ne pas te joindre à la caravane dauphinoise pour venir prendre part aux fêles de Rome; je dirai mieux, aux fêtes du monde entier : terre et ciel. J'aurais eu un plaisir de plus, et ton âme aurait rencontré dans cette fameuse Italie, dans cette immortelle et divine Rome, tout ce que Tœil humain, tout ce que notre foi, tout ce que notre âme peut souhaiter de plus grand ici-bas. Quel témoignage ! Quel signe ! grand Dieu! pour les esprits chancelants qui doutent de la vérité, qui se défient du Christ et de sou Église. Le Christianisme est une prodigieuse comédie ou une prodigieuse vérité. Or, il ne peut pas être une comédie, donc il est la vérité. Voilà ce que prouvent d'une manière palpable ces spectacles solennels, grandioses, divins qu'il plaît à Dieu de montrer au monde, d'âge en âge, par le moyen de son Eglise. Jamais l'unité du corps mystique de Jésus-Christ ne s'était révélée avec plus d'éclat. Et quand on songe que ce qui est un, est fort dans la même mesure, quelle espérance pour l'avenir. La foi s'obscurcit, s'éteint dans une multitude d'âmes; la vérité s'y corrompt et y chancelle; les empires du monde se détraquent et s'agitent comme à l'agonie ; mais l'Eglise grandit; et, grâce à Dieu, c'est elle qui sauvera la foi, la vérité, les
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empires eux-mêmes, si les empires savent accepter ses conseils et son influence dévie.
(( Prions, cher Ami, prions pour le triomphe de la cause de Dieu. Les épreuves, les luttes s'annoncent formidables, et nous avons besoin d'une force immense, de la force, de Ténergie des martyrs. Qui sait si les martyrs ne ressusciteront pas? Qui sait si ce vieux sang, aujourd'hui glacé et (îgé ne coulera pas de nouveau? Crois-tu que le nombre des vrais témoins de la foi soit déjà complet? Ceci est le secret de Dieu. Mais qu'importe l'avenir. Un chrétien, un vrai chrétien doit être prêt à donner son sang, et son âme doit toujours être l'âme d'un martyr. La est le signe de la vraie charité. Selon qu'il est écrit : Majorern cliavïtatem nemo hahet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis '.
(( L'esprit des martyrs est tellement identique a l'esprit chrétien que l'homme doit s'immoler tous les jours, a chaque heure, à chaque instant. Allons, cher ami, grandissons l'un et l'autre dans cette vocation sublime. Appelés l'un et l'autre à un degré qui n'est pas ordinaire. Dieu a droit d'exiger de nous une vertu qui ne le soit pas non plus.
(( Je remercierai toute ma vie Notre-Seigneur de m'avoir conduit à Rome. J'y ai trouvé le ciel ouvert sur ma tête, et des grâces en sont tombées
1. Nul ne peut avoir un plus grand amour que Tamour de celui qui donne sa vie pour ses amis.
par torrents. La foi, la lumière, Tamoiir, la force, tout afflue en cette terre où Dieu s est plu cle fixer son premier trône. Hélas! je crains bien que ma misérable lâcheté ne laisse s'évanouir ces dons du ciel, et n'augmente ainsi le poids de ma condamnation. Prie pour moi, afin qu'il n'en soit rien ; aide-moi à soutenir la pesanteur redoutable des bienfaits de Dieu. Si jamais tu te sens des ailes, passe vite la mer et viens voir Rome. Bientôt tu seras prêtre, je t'engagerais volontiers à venir offrir aux saints Apôtres les prémices de ton sacerdoce. Je te ferai les honneurs de la grande ville et nous la visiterons ensemble, bénissant Dieu d'avoir mis au monde de telles merveilles. Toi qui aimes et cultives les arts, tu as un motif de plus pour t'attirer ici, c'est ici que sont les plus admirables chefs-d'œuvre que la main humaine, — profane ou chrétienne, — a produits. Mais hâtetoi, la politique infernale amasse sur Rome bien des nuages, et il est difficile que la tempête ne finisse pas par éclater. Qui sait ce qu'il restera de Rome après? Monsieur Reynaud te remettra cette lettre, et il te dira de vive voix tout ce que je pourrais t'écrire encore. Adieu, cher ami, reçois mes amitiés. Je t'embrasse bien tendrement.
« Ton dévoué en Notre-Seigneur Jésus-Christ « Frère Henri-Martin Didoin,
« des Frères Pécheurs. »
P. S. — Mes plus chères et plus respectueuses
amitiés au P. Début. Rappelle-lui de ma part qu'il a été le premier canal des bénédictions de Dieu sur moi; je ne Toublierai jamais ni devant mon âme, ni devant le bon Dieu. Mon souvenir à tous ces Messieurs : Rey, Ravaux, Vigne, Martin et tant d'autres. x\dieu^ »
Dos le mois d'octobre de cette année 1862, le Frère Henri Didon dût songer à quitter Rome et la Minerve et l'Italie. — On le réclamait à Saint- Maximin, pour compléter le corps professoral. La chaire d'Ecriture Sainte manquait de titulaire, et Ton songea à la confiera l'étudiant de Rome, bien qu'il ne fût pas encore prêtre. Le P. Didon reparut donc à Saint-Maximin et fut accueilli avec une vive satisfaction par les maîtres et par les élèves. La plupart des élèves étaient d'anciens condisciples de Tannée 1860, mais ils reconnaissaient si bien la supériorité de talent de leur émule qu'ils étaient heureux de devenir ses auditeurs.
Le jeune et nouveau professeur d'Écriture Sainte prit pour sujet de son cours fes Évangiles. Il ne donna point de place, en ses études préliminaires, aux questions d'exégèse, c'est-à-dire aux questions d'authenticité ou d'intégrité du livre divin ; il entra tout de suite dans le cœur de son sujet. Quelles que soient les questions soulevées par