CHAPITRE XIII
Le long de la route nationale, le père Diogène, pour n'avoir pas à se préoccuper de la vitesse inhumaine des automobiles et de leurs brutales apparitions, marchait dans le fossé. Il allait pensif, tourmenté, la tête basse.
Une vomissante répugnance lui soulevait le cœur à l'idée de mendier. Malgré la décision prise, il est probable qu'à la saison des fruits, il ne se fût pas résigné à tendre la main. Il eût trouvé plus facile de marauder.
— Je m'étais répété plusieurs fois — murmurait- il — les rais n- profonde^ pour lesquelles les cyniques mendiaient au lieu de voler ou de travailler.
Ces malicieuses raisons profondes, maintenant qu'il avait besoin d'elles et qu'il les appelait désespérément, s'enfonçaient, in&aisissables.
— Il semblerait d'abord plus naturel de travailler — continuait le pénible soliloque. Puisque la nourriture est en partie un produit de notre effort. Ou bien il semblerait naturel de prendre. Puisque la terre, source première de tous les produits, appartient naturellement à tous les vivants. Celui qui prend selon ses besoins ne revendique-t-il pas un droit imprescriptible et ne répare-t-il pas, en ce 'qui le concerne, l'injustice du vol social?
« Mais le travail intervient dans la production de l'aliment. L'aliment est fils d'un homme autant que de la terre. Je commets donc, en m'en emparant, une injustice envers l'homme son père. D'un autre côté, puisque la société a organisé les choses de façon à frustrer le producteur d'une part du produit, travailler et produire devient duperie et esclavage.
« Donc, il ne reste qu'à mendier ».
Cette démonstration par l'absurde ne le satisfaisait point.
Il avait beau ajouter :
— Ce ne sont pas seulement des particuliers, patrons et capitalistes, qui asservissent le producteur et le dépouillent. La société, par les impôts, opère de lourds prélèvements. Et ce qu'elle prend, elle en fait des moyens d'oppression. Elle me vole de quoi payer mes chaînes. Travailler, ce serait soutenir l'infâme société, me faire le complice du tyran, lui donner le moyen d'écraser mes frères de servitude. Depuis qu'il y a une société organisée, rien de plus bas et de plus funeste que le travail. Par la force ou par la ruse, la société en a toujours fait un geste servile.
Il s'irritait néanmoins :
— J'avais trouvé une démonstration directe dont j'étais parfaitement content. Je ne parviens plus à la reconstruire.
Et il retournait indéfiniment les trois solutions : travailler, voler, mendier.
— Travailler, c'est depuis longtemps le grand crime. Il est plus grave aujourd'hui, et à la fois, si j'ose dire, plus ridicule, puisque les objets de consommation qui répondent à des besoins réels sont en quantité excessive. On se plaint de la surproduction et on réclame des débouchés.
Je serai un petit débouché.
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Il riait longuement.
— L'eau, disent les économistes, n'est pas une richesse parce qu'elle existe en quantité illimitée, il y a du pain pour tout le monde. Je crois même qu'on en gaspille. Le pain aussi cesse d'être une richesse. Quant aux objets qui ne sont pas encore assez abondants pour satisfaire à toutes les demandes, ce sont objets de luxe, objets inutiles, objets corrupteurs et nuisibles, qu'il y aurait mérite à détruire.
Il semblait que la conclusion de ces raisonnements, c'était, pour le moins, le droit et le devoir de voler.
— Peut-être aujourd'hui Diogène l'ancien et Gratés prendraient au lieu de demander.
Il secouait la tête :
— Prendre?... Sans doute, si je prenais à la communauté. Mais, légitimement ou non, le pain qui m'est nécessaire appartient à quelqu'un. Je mendierai afin de ne pas risquer de frustrer quelqu'un de ce dont il a besoin, ou même de ce dont il croit avoir besoin. Prendre est mon droit strict. Je mendierai afin que mon amour fasse les autres juges de mon droit. Je mendierai parce que c'est le seul geste
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fraternel et le seul geste vraiment fier.
Après un souriant silence, il développait le triomphant paradoxe :
— Mendier, c'est dire aux hommes : « Mes frères, gardez ce que vous voudrez. Mon indulgence vous donne tout, sauf ce que vous ne désirez pas garder ». Mendier, c'est dire aux choses : « Je sais me con tenter de ce dont nul ne veut. Je sais, au besoin, me contenter de rien. Si les ressources des hommes diminuent, je veux être le premier à ressentir l'appauvrissement. Si un jour il n'y avait plus assez pour que tous les hommes mangent à leur faim, je veux être le premier à ne pas manger et à mourir pour que mes frères vivent ».
.Mai- une difficulté surgit, à quoi il n'avait point s* ngé encore.
Gomment demanderait-il ? Les formules qu'il avait entendu bredouiller par les mendiants lui paraissaient d'une bassesse ignoble, comme baveuse. Il cherchait les mots qui demandent affectueusement, sans humiliation ni exigence.
A droite de la route se montra une grande ferme. Malgré la fai m qui commençait à le pousser en avant, le cynique
LE PÈRE D10GÈNE lui
novice recula. Mais il ne s'avoua point devant quoi il reculait et pourquoi il hâtait son pas fuyant.
— Les fermes ne sont pas rares et mon appétit est encore trop médiocre. Obéir aux premières sollicitations de l'estomac, ne serait-ce pas mollesse et lâcheté?
Il approchait d'un village.
Sur une maison isolée qui formait comme la garde avancée ou la sentinelle du groupe, il lut l'ordinaire inscription: