‹ Le père DiogèneChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le disciple avait eu seulement l'intention de s'offrir, ou plutôt de se faire offrir, « une bonne petite noce ». Le lendemain, il n'aurait pas de peine à retrouver son maître, rejetterait la faute sur les étudiants, subirait tête basse et en riant intérieurement le sermon et le pardon. D'ailleurs il ne serait pas assez bête pour tout avouer.

Il lut les journaux, lui aussi, qui se moquaient de son ivresse et de son vomissement. Ces révélations malencontreuses n'auraient pourtant pas sufii à rendre le retour impossible. Mais on lui attribuait tant de reniements, des railleries si méchantes, contre le père Diogène... Il n'était

pas certain de n'avoir pas prononcé quelques-unes de. ces paroles odieuses. Après lui avoir accordé généreusement tous les vices, le plus spirituel des reporters concluait : « Ah! oui, il est bien nature, Thomme-nature n° 2 ».

Certes, le père Diogène eût pardonné.

Peut-être même, le crime étant trop grave et le repentir trop naturel, eût-il épargné le sermon. Mais certains pardons ne sontils pas pour Famour propre plus redoutables que tous les reproches? Le fidèle Ménippe sentit qu'il mourrait de honte sous la douceur du regard de l'ami trahi. Gomme il était ce qu'un reporter appelle « bien nature », ce n'est pas lui-même qu'il injuriait, c'est le maître. Sa pensée, mal désenivrée, appelait l'homme sobre « ce cochon » et « ce salaud ».

Après une heure de réflexion, il prit la grande résolution. Le satellite deviendrait un astre indépendant. 11 n'avait rien, il le sentait trop, qui ressemblât à l'éloquence magnifique et souple du père Diogène.

Mais il exploiterait surtout le quartier latin: une première expérience lui avait appris combien ces messieurs étudiants sont faciles à amuser.

D'ailleurs, à blaguer son ancien maître, il devinait le succès infaillible. Il se mit à apprendre par cœur les mots les plus spirituelsparmi ceux trouvés par messieurs les journalistes.

Il errait au hasard ruminant ses prochains discours et rêvant, salive dans la bouche, d'une vie large, joyeuse, abondamment abreuvée. De l'Ecole de Médecine, il vit sortir une foule jeune.

Il se jeta goulûment sur cette première occasion. Il appela avec l'accent des camelots :

— Venez voir le véritable homme-nature, le seul vraiment nature, celui qui prend tout ce qu'on lui donne et qui ne cesse pas de boire sous le prétexte ridicule qu'il n'a plus soif. Ou, pour mieux dire, le véritable homme-nature, plus il boit, plus il a soif. Venez voir l'homnie-nature, le vrai, le seul, celui qui rigole et qui fait rigoler, celui qui ne craint nulle concurrence même déloyale. L'essayer, c'est l'adopter.

Le malheureux Ménippe multipliait désespérément les promesses. Les étudiants s'éloignaient en haussant les épaules. Son appel trop grossier les repoussait-il ? Ou l'heure était-elle peu favorab^ ? Des jeu-

nés gens qui consentiraient cette nuit aux plus stupides « rigolades » rentraient étudier.

Pourtant un petit groupe finit par se former autour de l'ivrogne.

— Viens, on va te payer ta première absinthe.

« L'homme nature no 2 » suivit en reniflant de plaisir.

On le gava d'apéritifs. On lui fit raconter toutes sortes d'histoires sur le père Diogène et en particulier comment les deux cyniques s'étaient connus. Récits pâteux et confus. En expliquant pourquoi il était « un peu bu » sur un pont de Tours, Pierre Manceau affirma philosophiquement que tout est mensonge dans les P. T. T. Il dit les persécutions que lui faisaient subir chef de brigade et commis-principal. Ces deux « cochons comme on n'en fait plus » multipliaient contre lui les rapports mensongers, l'accusaient de toujours sentir le vin.

A ce souvenir injurieux, l'ancien employé s'indignait :

— Moi, sentir le vin! -— criait-il. Moi qui ne bois que de l'absinthe.

Il ajoutait, en crachant de dégoût :

— Le vin, pouah! presque aussi mauvais que l'eau.

Et, haussant les épaules :

— Du vin 1 Pourquoi pas du lait, pendant qu'ils y étaient?

Encore, s'il n'avait eu d'embêtements que dans le service t II ne se serait pas pour si peu, « saoulé la gueule » tous les jours. Mais, quand il rentrait chez lui, Adèle lui faisait de ces scènes...

— Adèle ! Adèle ! clamèrent les étudiants. Parle-nous d'Adèle.

Il parla d'Adèle. Adèle lui prenait toute sa braise. Adèle gueulait toujours. Adèle prétendait aussi qu'il puait le vin, lui qui ne pouvait souffrir que l'absinthe.

Adèle, quand il était trop triste ou trop fatigué pour se défendre, cognait à coups de poings, à coups de pieds, à coups de manche à balai, à coups de pelle ou de pincettes. Et Adèle couchait avec tout le monde. Adèle, la salope des salopec

Tout le café, frappant sur les tables, chantait sur un air improvisé :

Adèle! Adèle !

Ah ! parle-nous d'Adèle f

Longtemps il obéit. A peine se taisait-il, l'ordre chanté recommençait:

Adèle I Adèle!

Parle encore d'Adèle, Parle toujours d'Adèle,

Adèle ! Adèle !

Ah! parle-nous d'Adèle!

Le pauvre Ménippe, à la fin, au lieu de répondre, plongea sa tète dans ses mains.

— Eh! vieux — dit un de ses voisins en lui enfonçant le coude entre les côtes, — il y a temps pour tout et ce n'est pas l'heure de chialer.

Le mari d'Adèle, relevant la tête, montra des yeux ruisselants, un visage sale de larmes. Il rit au milieu de ses pleurs, saisit le premier chapeau venu et déclara :

— Vous êtes de bons enfants. Je vais faire la quête pour me remettre avec Adèle .

Pendant quelques jours, « l'homme-nature n° 2 » but d'innombrables absinthes, raconta d'innombrables fois les méfaits du chef de brigade, du commis-principal et de « la salope des salopes. » Puis, ruisselant de larmes il faisait la quête pour se remettre avec Adèle.

Une nuit, des agents le ramassèrent ivre-

liôS LE PÈRE DIOGÈNE

mort dans un ruisseau. Le lendemain, ses propos incohérents le firent conduire à Sainte-Anne.

Après trois mois de traitement sévère, on constata, en même temps qu'une sérieuse amélioration de son état mental, que ce bon gros garçon était pétri d'excellents sentiments. Il parut digne d'être rendu à la société. On ne voyait plus de raison pour qu'il ne redevînt pas un électeur comme un autre, un fonctionnaire passable et un cocu supérieur.

Des amis sollicitèrent sa grâce auprès de l'Administration. Un sénateur tourangeau, qui commençait à avoir « plein le dos » d'Adèle, réussit à le faire replacer. L'Administration paternelle l'envoya loin de ses premiers exploits, à Toulouse. Pierre Manceau promit de ne plus boire. En échange de ce noble serment d'ivrogne, Adèle jura qu'elle avait toujours été la plus fidèle des femmes et elle donna son passé comme garantie de l'avenir.

Ainsi fut heureusement reconstitué un foyer. Ainsi la société reconquit sur la vie cynique un brave garçon d'esprit un peu faible qu'avaient égaré les sophismes les plus spécieux.

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