CHAPITRE XXI
Le succès du père Diogéne diminuait et peut-être aussi changeait de caractère. On riait encore de ses saillies et la partie critique de ;ses discours, quand elle n'était pas trop éloquente et trop grave, continuait à égayer. Mais, dès qu'il commençait l'éloge de la vie naturelle, le gros de la foule s'écoulait parmi des haussements d'ppaules. Quelques-uns lui criaient :
— Ah ! non, pas ça ! La barbe !... Faisnous rigoler.
On ne lui permettait plus ni lyrisme ni indignation. On exigeait qu'il se réduisît à être un bouffon. Lui, se révoltait. Alors les lazzis pleuvaient, et les injures. Il ripostait par des traits de plus en plus méchants
et qui, spirituels ou grossiers, étaient toujours accueillis avec joie. D'autres fois, il répliquait par quelque tirade ardente et noble, et les derniers auditeurs se dispersaient, ennuyés. Ils échangeaient des réflexions en s'éloignant :
— Gomme il baisse, l'horame-nature !
— Il monte plutôt trop haut, ce ballon de baudruche qui va se perdre et se dégonfler dans les nuages.
— Quel dommage t Lui qui était si rigolo les premiers jours!
— Il devient d'un rasoir!
D'ailleurs ses succès les plus grands étaient douloureux et humiliants à son souvenir. Ils lui apparaissaient réussitesde saltimbanque qui amusent, qui ne font pas réfléchir. Un seul geste ou une seule opinion avaient-ils été modifiés par sa parole acclamée?
— Je ne convertis pas plus qu'un prédicateur. La vérité et son évidence restent impuissantes comme un mensonge qui a fait son temps.
Il devint de plus en plus âpre. Avec un soin scrupuleux, il évita les plaisanteries qui, pensait-il maintenant, détruisaient l'efficace de ses discours.
Comme on le sentait d'une force physique redoutable, comme ses gestes faciles agitaient un bâton que la plupart des auditeurs auraient eu peine à manier, ses pires violences conservaient une sorte d'harmonie. Elles n'étaient pas assez ridicules. La magnificence des phrases à larges plis qui les revêtaient n'intéressait personne.
Le vide, de plus en plus, se faisait autour de lui. Quand il montait sur un banc, seuls les gamins accouraient. Les hommes, continuaient leur promenade indifférente Les femmes s'écartaient, comme si elles avaient peur. Elles regardaient ses gestes de loin, hors de portée des éclats de sa voix.
Peu à peu le père biogène abandonna ses sermons en plein air. Toute la journée, il se promenait mélancolique et somnolent, répondant sans entrain à des quolibets toujours les mêmes. Le soir, il semblait se réveiller. Il entrait dans quelque université populaire ou dans quelque parlote anarchiste. Il écoutait le conférencier avec une moue de dédain. Puis, il contredisait âprement, spirituellement, éloquemment. Il prouvait aux anarchistes
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que, tant qu'ils n'adopteraient pas la vie cynique, ils seraient bourgeois hyp orites ou gernïes qui n'aboutissent point.
« Les mi lieux» lui plaisaient parce qu'un y écoute tout le monde avec attention et bonne volonté. Il lui arriva de commencer un discours en ces termes souriants :
— Chers anarchistes, restaurateurs de la vieille politesse française.
Si « les camarades » le charmaient par leur courtoisie d'auditeurs, quelques-uns se montrai nt bien grossiers dans la réplique. Chez la plupart, ce n'était que gaucherie et le père Di ogène, discutant les opinions avec véhémence, restait aimable pour le contradicteur maladroit. D'autres, ceux surtout qui s'intitulaient, cette saison, « les anarchistes scientifiques », employaient l'injure systématiquement, affirmaient qu'elle est une nécessité de toute discussion sincère. Ils écartaient formes et ménagements comme autant d'hypocrisies. Leur grand homme., le redoutable dialecticien Pabaf-Cheval, commençait ses répliques par cette promesse invariable : « Je vais prouver au camarade qu'il est un parfait idiot ». A la première rencontre avec le père Diogène, Pabaf-Cheval,
ému par la valeur de l'adversaire, par son éloquence entraînante, son universelle érudition, la grâce de ses formules et la vigueur de ses raisonnements, fit l'effort singulier de parier sans injurier. A la sortie, la petite bande des « scientifiques » adressa à sonchef des reproches sanglants. Les disciples sont plus rigoureux que les maîtres. Ils firent mieux, eux, qu'appeler « idiot » leur grand orateur : ils le traitèrent de (.( parlementaire ». Le grand homme humilié se promit, à la première occasion, de réparer brillamment sa faute.
Quelques jours après, dans une autre parlote, il démontra au père Diogène, qui écoutait avec le sourire le plus engageant, que « tous les cyniques sont de parfaits idiots et le père Diogène comme les autres ».
Quand Pabaf-Gheval eut achevé son discours, le cynique commença d'une voix douce, chantante, comme amoureuse:
— Je pousserai la politesse, camarade, et l'affectueux désir d'être compris de toi jusqu'à te parler ta langue. Après t'avoir montré, pour m'entraîner, que jamais savant ne fut aussi ignorant, je te prouverai que jamais idiot ne fut ton égal en sottise.
171 LE PÈRE DJOGÈNE
Ecoute joyeusement, camarade, les deux points de ton joyeux panégyrique et vois comme j'enguirlande Tune aj.rès l'autre la beauté longuement çhauvissante de tes oreilles.
Pabaf-Cheval dès lors évita toute rencontre avec le père Diogène.