CHAPITRE XXII
Dans une des rues étroites qui grimpent vers la montagne Sainte-Geneviève, au fond d'une cour, des jeunes gens avaient installé une salle de conférences et de lectures.
Installation sommaire. Quelques bancs sans dossier pour les auditeurs. Une chaise et un guéridon branlant pour le conférencier. A l'entrée, une table, vaste, massive, ornée d'un plateau et chargée de brochures à vendre. Un jeune homme se tenait derrière, debout, qui d'une voix morne recommandait aux arrivants :
— Que ceux qui peuvent payer donnent deux sous pour les frais.
LE PKRK DIOGKNK
Personne sans doute ne pouvait payer le soir où le père Diogène vint pour la première fois: nul décime ne tombait avec un bruit encourageant dans le plateau inutile sur la lourde table de bois blanc.
Les organisateurs de ces réunions hebdomadaires étaient des natures ardentes et inquiètes. Anarchistes, individualistes, subjèctivistes, réfractaires, ils ne savaient trop par quel nom désigner ce que, malgré les divergences qui rendaient leurs discussions interminables, ils se sentaient de commun.
Ils n'étaient pas, comme les autres bandes d'anarchistes, réunis par le hasard ou groupés autour d'une admiration pour un orateur. C'étaient des écrivains. Deux ou trois, si leur volonté luttait assez persévéramment contre l'hostilité ou la séduction des circonstances, promettaient le génie ou la grande originalité. Cinq ou six avuient du talent ou déjà du métier et de la ruse intellectuelle; une dizaine étaient et resteraient quelconques. Mais combien durerait le groupe ? et combien, parmi les sincères qui le formaient, deviendraient demain les esclaves rampants de quelque directeur de journal?
Ils parvenaient à faire paraître presque deux fois par mois, une petite feuille glorieusement intitulée L'action héroïque. Euxmêmes se nommaient sans pudeur: Lescom pagnons de l'action héroïque et5 quelquefois, entre eux, pour dire plus vite : Les héros. Leur naïveté parlait avec ardeur contre ceux qui dépensent toute leur ardeur dans la parole. Ils écrivaient avec beaucoup d'esprit contre ceux qui ne savent qu'écrire avec esprit. Il leur arrivait de vitupérer en vers les gens qui se croient poètes parce qu'ils font des vers. Seule l'action, l'action héroïque, leur paraissait avoir du prix. L'occasion ayant peut-être manqué, ils n'avaient encore exprimé leur amour de l'action et leur haine des discours que par de beaux discours. Leur soif d'héroïsme et leur dégoût de l'éloquence restaient matières oratoires.
Le père Diogène se trouvait dans une heure joyeuse et raillarde. Il contredit le conférencier de façon plaisante. Il se moquait de tant de paroles dépensées à mépriser la parole, de tant d'écrits rédigés, contre les écrits, de tous ces appels immobiles à l'action. Il comparait les compagnons à ces chœurs d'opéra qui chantent
indéfiniment à la même place: Marchons ! Marchons !
Les héros s'agitaient, désolés et charmés par sa verve agressive et excitante.
— Vous êtes- de doctrine trop incertaine encore, — leur dit-il, — pour que je vous propose la gloire du manteau court, des sandales, de la besace et du bâton. Il convient d'avancer avec prudence dans la voie de la perfection, car la pente glisse : celui qui consent à reculer croit ne faire qu'un pas en arrière, et le plus souvent il tombe aux profondeurs de l'abîme. Si vous voulez avec sincérité, je vous indiquerai diverses actions également éducatives pour le spectateur et pour l'agent. Je sais plus d'un chemin qui monte et plus d'un sentier héroïque.
De tous côtés on réclamait des précisions. Mais l'orateur, sans se hâter :
— Vous avez senti, et je ne saurais trop vous en féliciter, que seuls nos gestes imp< rtent, et leur accord avec nos pensées et nos paroles. Mais vous avez aperçu, avant môme le premier pas, combien l'action est difficile dans une société aussi étroitement organisée que la nôtre. Maintenant, parce que je vous offre l'appât de quelques ges-
tes peut-être pénibles, vous me demandez de déballer d'un coup ma marchandise.
Ignorez-vous donc que certains actes restent possibles à la condition d'être chocs et surprises ? Il faut organiser et préparer chacun de nos gestes dans un secret rigoureux... Quelques-uns d'entre vous peuvent-ils se procurer des cartes pour la prochaine réception académique ?
Cinq mains se levèrent.
— C'est bien. Gela suffira. Quand vutre séance sera terminée, je prie ceux d'entre vous qui viennent de lever la main, et ceux-là seuls, de rue rejoindre sous le pont de la Tournelle.
Il était déjà sur le seuil et, agitant son bâton de façon menaçante, il répétait :
— Ceux-là seuls qui ont levé la main.
Mais, au lieu de sortir, il fit un pas
dans la salle. Et il dit, terrible et ricaneur :
— J'ai une parfaite mémoire des physionomies. J'invite ceux qui n'ont pas levé lu main tout à l'heure à s'abstenir. Les cinq vous instruiront selon la confiance que chacun de vous leur inspire et sous leur responsabilité.
Derrière lui, il laissa les compagnons
180 LE PKRE DIOGÈNE
émus, joyeux, frémissants et romantiques : des conspirateurs au ' seuil de leur première conspiration.