CHAPITRE XXIII
La très honorable compagnie que ce fou de père Diogène nommait, avec une réserve irrespectueuse encore qu'incompréhensible, « l'Académie djte française » donnait, ce jeudi, une représentation fort courue. Elle recevait un poète spiritualiste, patriote, abondant et noble. Noble, sans contredit puisqu'il était, si je me souviens bien, vicomte de quelque chose. Ce brave homme avait fait rimer mille quatre cent cinquante trois fois « cieux»et « yeux » et onze cent vingt deux fois seulement « France » et « espérance ». Il est vrai que pour rétablir en quelque mesure
l'équilibre, il avait heurté cent soixante sept fois « France » et souffrance. * »
Le directeur qui répondait au récipiendaire était plus noble encore : comte, ancien capitaine de cuirassiers, député depuis trente ans et, à croire les catholiques, grand orateur.
Les deux discours promettaient, parmi un hérissement d'épigrammes contre la démocratie, des bouquets merveilleusement gris d'idées élevées et de sentiments généreux. On sait que les sentiments généreux germent chez les riches « bien pensants» et leur générosité invite les pauvres à tout sacrifier au pays, à la religion et à la tranquillité de ces aimables riches.
C'était donc grande réception et de celles qui attirent ces dames du monde, paroissiennes de Sainte-Glotilde, de la Madeleine ou de Saint-Honoré d'Eylau, et vendeuses à tous les Bazars de la Charité. Les automobiles à blason commonraiont à arriver devant l'Institut.
Les compagnons de l'action héroïque
1. Nous devons ces intéressants calculs à M. A. Gazier, professeur à la Sorbonne.
avaient pour l'occasion, recruté des amis vigoureux et hardis. Ils avaient trouvé amusant de venir exactement au nombre de quarante.
Sur les marches du pont des Arts, le père Diogène donnait les dernières instructions.
Méconnaissable, le père Diogène. Un chapeau, le plus vulgaire des chapeaux melons, couvrait sa tignasse révoltée. Un pardessus, des plus longs qui se fassent, cachait jusqu'à mi-jambes la bure cynique. Les sandales même n'étaient pas visibles, enfermées qu'elles étaient dans des souliers dont on devine sans peine les dimensions. Et il ne portait ni besace ni bâton.
On avait réussi à réunir sept cartes. Les billets donnaient d'abord l'entrée par des portes diverses. Des échanges habiies avec de jeunes universitaires avaient fini par rapprocher et grouper les invitations.
Toutes maintenant promettaient des places dans la tribune B.
La petite troupe se disposa en ordre de bataille. Les possesseurs de cartes formèrent r avant-garde. Mais nul intervalle ne les sépara du gros de l'armée commandé par le père Diogène.
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Pendant que les sept, prétendant passer tous en même temps, injuriaient et affolaient les deux huissiers, la suite tumultueuse poussait en avant et le cynique, d'un geste vigoureux, envoyait les deux pauvres diables rouler sur les dalles. Dans le brusque désordre, tout le monde se précipitait. Le passage forcé, les compagnons, qui n'étaient pas d'une galanterie raffinée, bousculèrent, hommes et femmes, tout ce qui avait le malheur de se trouver devant eux. Ils arrachaient les cartes des mains des invités. Le seuil de l'Académie entendit, ce jour-lù, des cris, des mots grossiers, des blasphèmes. Des ceuipfl de poing s'y échangèrent, comme à l'entrée d'un meeting de V Action Française ou de la Jeunesse syndicaliste.
Le groupe pénétra dans la tribune, s'installa, devint tranquille comme un lac après l'orage. Il ne se distingua plus, par l'attitude, des êtres paisibles qui ont soin d'arriver de bonne heure aux réceptions académiques. Un employé vint vérifier les cartes. Presque tous les compagnons.
maintenant, étaient munis. Les quelquesuns dont la situation restait moins régulière affirmèrent qu'ils avaient été volés
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dans relieuse bousculade de l'entrée. Ils désignaient même, comme leurs voleurs, les plus élégants ou les plus timides de leurs voisins. Dix altercations particulières commençaient et les quarante s'agitaient, hurlaient. Plusieurs, feignant de vouloir apaiser le tumulte, lui donnaient d'effroyables proportions. Mais l'employé s'obstinait, refusait de se contenter de l'explication confuse. Soudain, sur un signe du père Diogène, les quarante se tournèrent contre lui et? avec des gestes véhéments, criant tous ensemble, injurièrent la façon honteuse dont le service était fait, affirmèrent que les journaux du soir en parleraient.
L'employé eut-il peur de ce que diraient les journaux du soir ? Il est probable que le scandale immédiat, et qui semblait difficile à calmer, eut plus d'influence sur lui. Il agitait les deux mains à peu de distance de ses lèvres crispées en répétant d'abord : « Chut! chut ! » puis: « C'est bien, c'est bien, asseyez-vous. »
Les quarante obéirent d'un seul mouvement et ce fut, dans la tribune B, un grand silence discipliné.
Toute la salle émue regardait vers ce point. Le pauvre employé aurait bien
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voulu être autre part. Sa conscience l'empêcha de fuir.
— Laissez-moi faire mon service, — implora-t-il. Permettez-moi de vérifier.
Mais le père Diogène se leva, et les quarante avec lui. Tous protestaient par sieurs cris. Et la voix dominatrice du cynique:
— Vous ne vérifierez rien du tout. Vous n'avez pas fait votre service quand il protégeait mes amis. Vous prétendez le faire quand, à cause de votre négligence première, il devient pour eux gêne et tyrannie. Trop tard, mon bonhomme. Rompez, et vivement.
Gomme l'employé n'obéissait pas, le père Diogène prit le pauvre diable par le bras et serra de façon à prouver sa force.
— Lâchez-moi, Monsieur, yous me faites mal.
C'était cri de douleur plus que paroles distinctes.
— Foutez-moi le camp, — répliqua le cynique. Et au galop. Ou, si vous préférez, nous sortirons ensemble, l'un portant l'autre et nous irons prendre un petit bain dans la Seine. Je suis un des premiers nageurs de France. Et vous, Monsieur?...
L'employé essayait désespérément de se
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dégager. Quand le père Diogène vous tenait, il n'était pas facile de lui échapper. Le pauvre homme, tout pâle, supplia enfin :
— Promettez-moi, du moins, que vos amis seront sages.
— Quand on vient à l'Académie dite française, — répondit le cynique en lâchant sa victime, — c'est pour être sage. Demandez, si vous en doutez, à ceux de vos immortels dont la jeunesse poussa l'indécence jusqu'à promettre du talent.
L'huissier, soulagé, daigna sourire et il se retira en frottant doucement son bras meurtri.
Il se félicita longtemps de son indulgence. La solennité se déroulait dans l'ordre prévu, presque avec le calme ordinaire.
Plus d'une fois, sans doute, le noble spiritualisme et l'ardeur patriotique du récipiendaire avaient soulevé dans la tribune B des rires inconvenants et jusqu'à des protestations :
— Tu en as du culot, mon vieux !
— On ne mentirait pas mieux à l'Eglise ou à la Chambre!
Mais toujours le père Diogène avait
apaisé les rires et les cris qui commencent.
Lorsque le directeur se leva, agitant ses papiers comme une arme redoutable, le cynique prit dans une poche de son pardessus sa petite lampe électrique. Puis il quitta le vêtement hypocrite et aussi les souliers qui recouvraient ses sandales. Il passa ces objets inutiles à un « compagnon » qui déjà tenait le chapeau melon sur ses genoux.
Les pauvres gens paisibles égarés dans la tribune B regardaient avec une curiosité qui n'était pas exempte d'inquiétude. Ils reconnaissaient l'homme-nature, et toutes les catastrophes leur paraissaient possibles.
Bientôt cependant l'orateur capta leur attention. Il était si intéressant, le grand catholique, le noble comte, le vaillant cuirassier ! Après quelques épigrammes savamment détaillées, ressaisi par le démon des combats, il faisait contre les lettres indépendantes une charge brillamment héroïque.
Les dames applaudissaient avec un enthousiasme que les chuchotements des compagnons qualifiaient irrespectueusement d'hystérique. Mai^ lo père Diogène
se leva et, penchant sa grande taille sur le rebord de la tribune, il ordonna, voix formidable :
— Silence, les double demi-mondaines!
Les « héros », chose singulière, se taisaient, n'applaudissaient même pas. Ils attendaient, visages épanouis. On gardait autour d'eux un silence prudent.
Dans le reste de la salle, l'effarement et la fureur s'exprimaient par des cris aigus, par des injures diverses, par des ordres contradictoires. Cependant le père Diogène jetait la lueur de sa lampe électrique dans les yeux de l'orateur, puis sur le visage du récipiendaire. Il la promenait enfin sur tous les immortels, faces vertes maintenant comme le glorieux costume que le cynique osait appeler « leur livrée » ou — cette seconde comparaison est d'un des plus insolents parmi les héros — comme messieurs les macchabées de la morgue.
Faces vertes prétendait un autre compagnon comme les fœtus de pensées qui flottent dans un cerveau académique.
Voix puissante et qui domine tous les bruits, le cynique clamait en manœuvrant sa lampe électrique :
— Nouveau Diogène, je cherche un
homme. Je cherche un homme et un écrivain. Je rencontre des marchands qui fabriquent l'objet désiré par la clientèle. Je rencontre des riches qui signent les travaux de laquais dénommés secrétaires en votre argot, nègres en style parisien. Je cherche l'écrivain, l'homme qui pense et qui dit sa pensée. Je ne trouve que têtes vides et calebasses traditionalistes. Je cherche l'écrivain, l'homme qui revêt une pensée sincère d'une forme personnelle. Je ne trouve que rabâcheurs des mensonges d'hier dans les formes d'hier. Quiconque aime la langue française, cette vivante aux changements harmonieux comme le cours d'un fleuve, ne peut rester une heure sans nausées près du marécage où coassent quarante menteurs cacographes. Debout, les amis de la vérité, de la pensée et de la langue. Fuyons un air irrespirable à tout être honnête et délicat. Fuyons le moins français de tous les salons à bavardages et à femmes, le moins français de tous les bordels.
Pendant ce petit discours, plusieurs huissiers couraient appeler la police.
D'autres, valets qui font du zèle sous l'œil des maîtres, se précipitaient vers la tri-
bune B. Les gaillards qui en défendaient l'entrée calmaient promptement l'ardeur de ces pauvres gens. On les voyait revenir, tête basse, visage sanglant, un mouchoir sur le nez ou une main sur la mâchoire.
Aussitôt sa harangue terminée, le père Diogène et ses amis sortirent en bon ordre. Lui se taisait. Eux chantaient l'Internationale.
La police finit bien par arriver. La séance avait déjà repris son aimable et à peine tremblant train- train. Les « compagnons », joyeux de croire qu'ils avaient agi, s'étaient dispersés en petits groupes et dans des bars buvaient des bocks glorieux.
Le père Diogène, avec quatre ou cinq des plus sûrs, se promenait au square du Vert-Galant et traçait le plan d'une prochaine action héroïque.