CHAPITRE XXIV
La Presse appréciait diversement le geste du moderne Diogène. Les journaux catholiques fulminaient contre « l'iconoclaste. » Mais « l'iconoclaste » soutenait, parmi des rires joyeux, qu'on ne pouvait l'accuser d'avoir brisé aucune image, même si l'on poussait le respect jusqu'à considérer nos illustres académiciens comme saintes statues, adorables reliques ou vénérables momies.
Les feuilles de gauche blâmaient les attaques répétées de l'Académie contre un gouvernement librement choisi par le pays. Elles étaient bien faites, ces odieuses attaques, pourexaspérer les bons républicains. Puisque le Ministère oubliait son devoir et manquait d'énergie contre « quarante
vieux rhéteurs », peut-être n'était-il pas mauvais que le peuple exprimât son sentiment de façon vigoureuse. Un petit hebdomadaire socialiste parlait même, à la prochaine élection trop scandaleusement réactionnaire, d'organiser une grande manifestation devant l'Institut,
Le portrait de l'homme-nature reparut dans les journaux. Cette fois, les nécessités de l'actualité le firent placer entre les deux orateurs de la séance académique.
— Je ne choisis pas mes fréquentations plus sévèrement que Diogène l'ancien ou que Jésus, — dit-il avec une moue de dédain. Pourtant, je ne me suis jamais trouvé en aussi mauvaise compagnie.
— Le Christ entre les deux larrons, — remarqua un compagnon.
— Ne calomnions pas les larrons assez honnêtes pour se laisser prendre... Tant qu'un homme n'a pas fait les bassesses qui conduisent à l'Académie, au Ministère ou sur un siège de juge, je conserve pour lui quelque respect.
Les reporters revinrent l'interroger. Us tirèrent peu de chose de lui.
— Vos premiers articles m'ont prouvé, messieurs, que ma doctrine est trop sim-
pie pour que vous réussissiez à la comprendre.
C'était bien de doctrine qu'il s'agissait ! On voulait savoir tout bonnement quelle nouvelle manifestation préparait le père Diogène.
Mais lui répondait :
— Si j'étais journaliste, j'aurais assez à faire de raconter exactement ce qui s'est passé sans essayer d'annoncer ce qui peutêtre ne se passera point. Un journaliste, messieurs, n'est pas précisément un prophète.
Gomme ils insistaient :
— Allez demander au généralissime son plan pour la prochaine guerre.
Enfin, aux plus tenaces :
— Je vous le dis en confidence. Je prépare la plus émouvante, la plus amusante et la plus terrible des manifestations contre ce que je connais et ce que vous connaissez de plus sale à Paris, contre la très elle-même Presse.
Les reporters ne sont pas faciles à décourager, plusieurs, malgré les'rebufïades, s'attachaient à ses pas.
A la première réunion de l'Action Héroïque, ils étaient bien une douzaine. Eux
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qui ne payent pas là où tout le monde paye trouvèrent plaisant de payer leur entrée là où personne ne payait. Chacun donna généreusement les deux sous qu'un jeune homme, derrière une grande table, réclamait sans conviction aux « camarades que ça ne gênerait pas. » Jamais l'Action Héroïque n'avait fait aussi héroïque recette. Il est vrai que ces messieurs se firent remettre « pour compte-rendu » les livres et les brochures publiés par les compagnons et ne parlèrent jamais d'aucun.
Le père Diogène, désignant les reporters, dit :
— Vous voyez, camarades, que nous sommes sous l'œil de la police. Heureusement nous n'avons rien à cacher. Nous ne caressons aucun de ces projets que leur divulgation rend inexécutables.
Et, se tournant vers les journalistes :
— Votre rôle, messieurs, est de raconter ce qui se passe. Je ne trouve pas de paroles suffisantes pour louer le zèle hâtif avec lequel vous remplissez votre rôle. Ce zèle est si grand, et cette hâte, que, si on vous laissait faire, vous détruiriez en l'étalant le moindre germe, le plus petit œuf d'événement. Aucun d'entre vous n'aurait-il
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donc assez de lettres pour avoir lu, dans son enfance une fable qui s'appelle La poule aux œufs d'or?...
Il ajouta, revenant aux compagnons:
— Mes chers amis, parlons philosophie.
Ces messieurs seront peut-être heureux de s'instruire.
Il commença le plus savant et le plus documenté des parallèles, le plus partial aussi, entre le cynisme et le stoïcisme. Malgré mille allusions amusantes aux gens et aux mœurs d'aujourd'hui, après un quart d'heure, « ces messieurs » étaient partis. Excepté deux. Têtes plus philosophiques que l'érudition du père Diogène intéressait?... Espérances plus tenaces qui attendaient si, après la discussion historique et doctrinale, on n'étudierait pas quelque prochaine manifestation?...
Devant la curiosité ' persistante de la Presse, le père Diogène crut nécessaire de laisser passer un peu de temps sans rien entreprendre. Les réunions officielles, si l'on peut dire, des « héros » devinrent semblables à toutes les réunions « éducatives » et anarchistes.
Mais, chez l'un ou l'autre des compagnons, on se retrouvait à quatre ou cinq
autour du cynique et on étudiait diverses actions.
Le plus malicieux des «héros» fut chargé de confier au plus discret des reporters, sous le sceau du secret, après promesse formelle et parole d'honneur qu'il n'en serait rien dit à personne, que la prochaine manifestation viserait « les macrobites du Luxembourg. »
Le lendemain, les compagnons riaient en se montrant un grand journal du matin qui annonçait le projet en termes énigmatiques. Les journaux du soir le dévoilaient nettement. Des commentaires accompagnaient l'inquiétante nouvelle. Quelquesuns étaient hostiles au sénat, la plupart injuriaient « ces misérables anarchistes » auxquels une police « indulgente jusqu'à la complicité » permettait de troubler l'ordre public.