‹ Le père DiogèneChapitre 25 sur 39 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Lorsque l'éloquent chanoine Février arriva, d'une marche compassée, au pied de la chaire, il fut étonné, et tous les assistants, d'en trouver les degrés occupés par des jeunes gens ironiques, hérissés, qui tendaient vers lui leurs poings fermés. En même temps, comme, en certain jouet enfantin, surgit d'une boîte qui s'ouvre un diable imprévu, une manière de capucin, besace sur l'épaule, se dressait, là-haut, gigantesque. Et, parmi le plus retentissant des rires, une voix tonnait :

— Notre-Dame va entendre enfin, pour la première fois, des paroles chrétiennes.

— Malheur à celui qui cause le scandale! — s'écria l'éloquent chanoine Fé-

vrier en levant vers l'intrus et en secouant des bras d'anathèine. Il vaudrait mieux pour lui n'être jamais né.

— Le scandale — répliqua le père Diogène — sera plus grand que vous ne l'attendez. Le temple, dont vous avez fait une caverne de voleurs, entendra aujourd'hui, dégagées de tout commentaire mensonger, des paroles authentiques de Jésus.

Hilare et menaçant, il ostentait un petit volume où dépassaient de nombreux signets de papier. C'était le texte grec des Evangiles.

Il annonçait :

— Entendez les paroles éternelles contre le prêtre éternel.

Et il traduisait :

— « Malheur à vous, docteurs de la loi, parce que vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter, et vousmêmes n'y touchez pas d'un seul de vos doigts. »

Il ricanait longuement et, après quelques rapides commentaires sur « l'hypocrisie, seule vertu du prêtre, » il citait le passage contre ceux « qui dévorent les maisons des veuves en affectant de faire de longues prières. »

— Vous reconnaissez-vous, — clamait-il — impudents marchands de messes pour âmes du purgatoire?

Puis il comparaît la soutane, le surplis, tous les ornements ou, comme disait ce pauvre fou, « tout le fastueux carnaval sacerdotal, » avec les « larges phylactères » et les « longues franges » des pharisiens raillés par Jésus.

Son rire devenait plus amusé et plus injurieux pendant qu'il prononçait :

— Mon Père, mon Révérend Père, le Saint-Père.

Et il traduisait, dans Mathieu :

— « N'appelez personne père sur la terre. Car vous n'avez qu'un père, et il est dans les cieux. »

Il reprenait :

— Hypocrites, race de vipères, sépulcres blanchis, vous êtes ceux à qui Jésus applique la parole d'Isaïe « ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Et c'est en vain qu'ils m'honorent, eux qui enseignent des doctrines et des commandements venus des hommes. » Vous avez toujours, malgré vos respects apparents, méprisé votre prétendu dieu. Déjà saint Augustin osait dire : « Je ne croirais pas

à l'Evangile, si l'autorité de l'Eglise ne m'y déterminait. » Combien de choses contraires à l'esprit et à la lettre de l'Evangile l'autorité de l'Eglise vous détermine à croire. Ah ! Jésus et Isaïe sont de vrais prophètes : ils ont prévu et condamné dans les « commandements venus des hommes » tous vos oppressifs et ridicules « commandements de l'Eglise. »

Plusieurs prescriptions l'égayaient. L'interdiction de manger de la viande à certains jours l'amusait particulièrement.

-— Ecoutez Jésus : « Tout ce qui entre dans la bouche (vous pouvez chercher; il ne dit nulle part : excepté le vendredi) s'en va dans le ventre et de là dans les lieux secrets. Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c'est là ce qui souille l'homme. »

L'homme, - affirmait l'orateur, — a été souillé par les paroles des prêtres plus que par toute autre chose sortie de la bouche de l'homme. Et il citait plus d'un texte odieux de théologien.

— Mauvais arbres qui ne sauriez porter de bons fruits, — continuait-il, —vos gestes répandent la même puanteur que vos paroles. Ah ! le long des siècles, tous vos

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fruits de pourriture ; persécutions, inquisitions, bûchers, guerres religieuses...

Ensuite il multipliait, presque sans commentaires, les citations de l'Evangile.

Mais, après Tune d'elles, il s'arrêtait :

— On vous traduit cela autrement, je le sais. Le catholicisme pousse le respect pour la parole de Jésus jusqu'à ne jamais la traduire directement. Vous n'avez droit de connaître, chers fidèles, qu'une traduction de traduction. Au lieu des vraies paroles de Jésus on vous enseigne les contre-sens, souvent tendancieux, d'un certain Jérôme.

Il continuait longtemps, entremêlant rires, citations et gloses. Et il ne s'inquiétait point de ce qui se passait autour de lui. Or il avait pu parler d'abord parmi un silence d'effarement. Mais sa voix maintenant dominait de plus en plus péniblement un tumulte qui grandit.

Un désordre fou, de* gens qui courent dans tous les *ens, des gens qui br indissent des « haises, des cris effrayés <le femmes que la curiosité seule empêche de s'évanouir, des cris vaillants de femmes qui excitent contre les impies. De jeunes catholiques tentaient l'assaut. On se battait sur les degrés de la chaire.

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— Vo}7ez votre œuvre, — cria un gros homme rouge d indignation. A cause de vous, on s'entretue.

Le père Diogène fit entendre, en réponse « le plus satanique des rires ». Et il répéta la parole inquiétante :

— Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre.

Une sorte de trêve et un demi-silence s'étaient produits. On écoutait le dialogue.

Le gros homme, agitant ses bras courts, interrogeait :

— Mais enfin qui vous a chargé ?...

— C'est la question que, voici vingt siècles, vous faisiez dans les synagogues à votre dieu futur : « Par quelle autorité fais-tu ces choses ? — lui disiez-vous. Et qui t'a donné cette autorité ? »

La fureur exalta le gros catholique, à tel point qu'il s'écria :

— Nom de Dieu de nom de Dieul Il ajoula •

— On te fera taire. On te descendra... mort ou vivant...

— Ainsi Jésus lorsqu'il parla 'dans la synagogue de Nazareth. « Tous ceux qui étaient dans la synagogue furent remplis

de colère en entendant ses paroles. Et, s'étant levés, ils le mirent hors de la ville et le menèrent sur le sommet de la montagne où leur ville était bâtie, afin de le précipiter. »

Le gros homme, entraînant une foule derrière lui, marchait à la chaire, apportait aux assaillants un renfort peut-être décisif.

Brusquement, il se ravisa :

— 11 vaut mieux chercher la police.

— Depuis quand, — cria le père Diogène, — en appelez-vous au bras séculier ? Ainsi les Juifs orthodoxes en appelaient aux Romains contre cet hérétique de Jésus. Prétendus adorateurs de Jésus, imitateurs de ses ennemis, paroles de respect mensonger, gestes qui à travers les siècles raillent et crucifient chacune de ses actions...

Maintenant, il avait beau hausser la voix comme un tonnerre. Le tumulte grossissait plus que sa voix. Le père Diogène eut un vaste éclat de rire. Le tumulte des catholiques couvrant le tonnerre des paroles de Jésus lui paraissait enfermer et condenser en un symbole étroit toute l'histoire du catholicisme.

Il jeta le petit livre dans sa besace, saisit son bâton, descendit les degrés. Il assomma quelques-uns des assaillants, mit le reste en fuite. Il sortit enfin de l'Eglise que plusieurs déclaraient profanée puisqu'elle avait entendu, répétées par un homme qui n'était pas plus prêtre que Jésus, des paroles de Jésus.

Un gros de jeunes catholiques sortit derrière les compagnons groupés autour du père Diogène. Enhardis par le petit nombre des adversaires, ils espéraient, en terrain découvert, en avoir bon marché. Pourtant ce n'était pas l'attaque franche.

C'était, à l'arrière et sur les ailes de la petite troupe, des injures, des défis, des projectiles aussi. Et c'étaient de flottants mouvements en avant suivis de flottants reculs. Une vaste et menaçante hésitation semblait hurler et aboyer. Brusquement le cynique fronça les sourcils. Bâton en avant, il se précipita sur l'ennemi. Ses effrayants moulinets multiplièrent blessures, cris de douleur, cris d'effroi. Plusieurs tombèrent sous ses coups. Plusieurs glissèrent ettombèrent dans la fuite. Le reste, rentré dans l'église, barricadait en hâte la porte sur laquelle le bâton du cynique

frappait comme un bélier, barricadait en hâte toutes les portes.

Quand enfin des hommes de courage osèrent ouvrir, le père Diogène et ses amis avaient disparu.

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