CHAPITRE XXVIII
Personne, ce jour-là, ne reconnut l'hirsute Homme-Nature dans un Monsieur aussi élégant qu'athlétique qui, devant le Palais-Bourbon, descendit d'une automobile passable. Les cheveux courts se coiffaient d'un magnifique huit-reflets. Un complet de bonne coupe formait avec des bottines en cuir chromé et des gants neufs une harmonie discrète. L'homme ainsi vêtu se mêla sans gêne ni effort à la foule qui s'entassait devant les portes, curieuse d'assister à ce que l'hyperbolique argot parlementaire appelle naïvement « une grande séance. » L'aimable et puissant élégant était visiblement de ceux qui ne
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bousculent personne, de ceux aussi que personne ne se hasarderait à bousculer. Il présenta au passage une carte d'entrée régulière et se trouva bientôt^ joyeusement pressé comme anchois dans son tonneau, dans une des tribunes destinées au public. A sa droite, un vieux provincial qui, quoique vieux et provincial, venait pour la première fois, lui demanda quelques renseignements. L'élégant répondit avec une facile autorité, comme un habitué, et, pour rendre plus claires certaines explications, il tira de son portefeuille, parmi un vol de parfum, un petit plan du Palais-Bourbon. Un silence d'attente et de respect envahit les tribunes. M. le Président fait son entrée parmi ce noble apparat militaire qui émeut les cœurs généreux et dont les sceptiques ne rient pas tout haut. Mais, — objecterait le père Diogène, — le rire gaillard et franc est il encore chose française ? Le seul rire que nous entendions aujourd'hui — - affirmait souvent ce pauvre fou — celui dont la Presse de toutes nuances nous donne chaque malin de subtiles leçons, c'est un pauvre rire aigre et prudent, un rire qui bravement s'attaque aux petits et aux faibles.
Le silence du peuple n'est pas imité par ses représentants. Ils sont peu nombreux dans l'hémicycle. Cependant, parmi une monotone et bourdonnante rumeur de conversations, le Président lit et t'ait adopter, sans que personne entende un mot, divers projets d'intérêt local.
— C'est une honte! — dit le vieux provincial en posant une main tremblante entre son cœur et sa rosette violette. Ces députés se tiennent comme des élèves sans conscience.
— Vous appartenez sans doute à l'enseignement? — interroge avec bienveillance le grand Monsieur tout en quittant des gants que la chaleur rend peu tolérables.
— Depuis trente-six ans. Et jamais je n'ai rencontré garnements aussi dissipés et inattentifs que ceux-ci.
— J'aurais cru messieurs les universitaires plus respectueux des autorités constituées.
Le vieux professeur sent vaguement
qu'il est persiflé. Il n'est pas certain,
d'ailleurs, de n'avoir point commis pour
le moins une imprudence. Il rougit. Il
sent qu'il rougit, ce qui le fait rougir
davantage. Sa plus grande honte est d'avoir honte. Il ne cherche pas à excuser sa faute. Mais il tient à expliquer la couleur de ses joues. Il dit, grincheux et sans emphase :
— Je rougis pour la France.
Dans la mesure où l'entassement le permet, il tourne un dos dédaigneux vers « le jeune snob » qui vient de se manifester impertinent.
Bientôt l'hémicycle se remplit. Le leader socialiste est à la tribune. Il développe une interpellation que, depuis huit jours, les quotidiens de tous les partis déclarent « historique. » Est-il nécessaire de remarquer que l'histoire, même la plus complaisamment diffuse, ignorera ce combat de paroles aussi parfaitement que la lutte hurlante de deux fauves aux profondeurs d'une forêt?
Un orateur admirable, le leader socialiste. Si ses vastes périodes savamment équilibrées et ses larges images de fresque, au lieu de magnifier des passions d'un jour et « d'élargir des débats » d'une heure, illustraient quelque intérêt durablement humain, cet homme aurait des chances d'immortalité. Ses adversaires
même l'écoutent dans un enchantement.
On ne l'interrompt point, car sa force s'enveloppe de grâce. Sa puissance chante, semble-t-il, sur les hauteurs en ces lieux ou l'éloquence ordinaire paraît aboyer dans des cavernes. Ses attaques les plus ardentes s'ornent de courtoisie et de générosité. Sans doute, c'est surtout précaution oratoire, habileté parlementaire, gâteau dans les gueules de Cerbère. Voici néanmoins une nature supérieure à sa besogne, une parole trop grande pour les petites tactiques à quoi la contraint le terrain et pour les étroites oreilles où elle s'efforce de pénétrer; voici un être qui, s'il existait quelque part un milieu noble, ne serait pas trop déplacé dans un milieu noble.
— Quel dommage — songe le père Diogène — qu'un pareil nageur, si fort et si harmonieux, soit enlizé dans toute cette boue.
L'émotion va grandissant. P^s un souffle ne s'entend dans toute la salle. Les yeux convergent vers l'orateur. Les bouches haletantes semblent attendre. Gomme si quelque chose pouvait se produire ici, comme si le remplacement d'un minis're par un ministre offrait quelque intérêt
pour d'autres que le remplacé, le remplaçant et leurs clientèles respectives.
L'attention redouble. Le leader socialiste est descendu de la tribune parmi les acclamations de son parti et le silence inquiet de la majorité. Le Président du Conseil lui succède, orateur moindre, tacticien plus habile et qui n'a aucune peine, lui, à se mettre au niveau de ses auditeurs. On connaît son adresse. La plupart regardent comme certain qu'il « se tirera d'affaire ». Tous se demandent passionnément par quel moyen il s'en tirera.
Comparons des objets d'une égal e et aussi magnifique noblesse. Ainsi le député lettré qui emprunta à la Bibliothèque de la Chambre les émouvants chefs-d'œuvre de Ponson du Terrail n'ignore pas que Rocambole, même sous le mancenilier dont l'ombre mortifère est assiégée par un strict et profond troupeau de tigres, échappera au péril. Le romancier sans peur, le descendant du chevalier Bayard, sait arracher ses personnages à tous les dangers. Mais le député lettré se demande quelle géniale invention sauvera le grand Rocambole, tant le grand Ponson a fermé minutieusement toutes les issues.
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Les regards ardents du député d'opposition frémissent comme des filets sur le ministre, proie bien enveloppée, mais si glissante et subtile et qui échappa déjà à des difficultés non moins étroitement entrelacées.
Les yeux fervents du majoritaire sont sur le ministre des prières où s'inquiète l'espérance. « Seigneur, — disent les prières — tu m'as donné ce matin un bureau de tabac et un de ces rubans verts qui trompent l'attente des petits renards pour qui le violet reste encore « trop vert ». Donne-moi, Seigneur, oh ! donne-moi le moyen de te sauver. Apporte-moi l'ingénieux prétexte, le prétexte acceptable à la balourdise de ceux devant qui je me présenterai sans bureau de tabac et sans ruban même vert. Tu connais mon dévouement, Seigneur, et que, si j'étais riche, je te sauverais sans prétexte. Hélas! les pots de vin ont peu donné cette saison. Je ne puis, comme mon voisin le millionnaire, tenir sur les fonts du baptême tous les nouveaux-nés de ma circonscription.
Je ne puis non plus, comme cet autre représentant opulent, traverser sans émoi le défilé que notre géographie appelle « pé-
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riode électorale » en offrant pour arrhes de ma réélection un soulier au pied droit de chaque électeur qui en veut et en promettant de chausser les pieds gauches dans la nuit de gloire aux accents de la Marseillaise. »
Ce n'est pas la seule ardeur des passions qui rend l'atmosphère de la salle torride et lourdement fiévreuse. Dans sa tribune, l'élégant trop grand s'évente un instant avec son mouchoir, et il semble sur le point de s'évanouir. Enfin, brusquement, prenant un parti, il se lève, se glisse entre les curieux en les dérangeant le moins possible :
— Pardon!... Malade ... Etouffe littéralement... Besoin de sortir.
Il passe parmi de vagues grognements.
L'attention est de plus en plus exclusive qu'excite le magnifique duel. Le ministre fait preuve d'une' souplesse qui, en ce moment même, enthousiasme la majorité, soulève à l'extrême gauche des cris et des ricanements.
Applaudissements, cris et rires se sont tus. L'habile discours reprend, enchaînant tous les regards aux lèvres de l'orateur. Qui donc se préoccuperait de ce député
très grand, très élégant, qui se tient debout dans un coin de l'hémicycle? Pourtant un huissier le remarque, qui n'est pas bien certain de le reconnaître. Mais le moment serait mal choisi pour créer un incident. Le zèle est comprimé par le respect. Il n'ose remuer, le bon huissier. Il attend. Tout à l'heure, quand de nouveaux applaudissements interrompront le discours émouvant, il se rapprochera du grand Monsieur, constatera si c'est bien un député. Dans le cas contraire, il expulsera doucement l'indiscret avant que le ministre ait repris son merveilleux exposé.
Jusque-là, le bon huissier se promet de ne pas quitter de l'œil le représentant douteux.
Le suspect, en tout cas, est le plus tranquille est le plus in offensif des suspects. Le bon huissier sent diminuer son inquiétude. Un député, à coup sûr, un de ceux qu'on connaît mal parce qu'ils viennent rarement et ne parlent jamais, même pour interrompre. Il éprouve, le bon huissier, une manière de reconnaissance pour cette espèce qui ne rend pas le service pénible. Celui-ci est tout à fait charmant : il a la discrétion de rester debout dans son coin.
Il gagnera sa place ou les couloirs, tout à l'heure, à la fin du discours.
Le bon huissier se laisse distraire de sa préoccupation. Il regarde vers l'orateur, spectacle vraiment admirable. L'habile homme a fini ses tours de souplesse. Sentant sa majorité reconquise, il cesse des clowneries désormais inutiles, mais il pousse et bouscule ses partisans avec une hardiesse décisive :
— Pas plus que moi, messieurs, vous ne reculerez devant les nécessités et les responsabilités. Vous vous souviendrez que la France vous regarde et que vous êtes des hommes...
Pourquoi le ministre s'interrompt-il ?
pourquoi passe-t-il une main tremblante sur ses yeux éblouis, sur ses paupières qui frémissent? et d'où vient sur son visage cette brusque lueur?
La lueur voyage. Elle erre au hasard sur la gauche et le centre.
On entend un rire formidable comme un écroulement, un rire qui fait sursauter députés et public. Et le rire s'accompagne de paroles. Le rire semble reprendre, pour les faire sauter comme balles légères, les derniers mots du ministre :
— Des hommes, ah! ah! ah!... Des hommes ici!... Voyez! La lanterne de Diogène cherche un homme ; elle ne trouve, sur le cadavre de la France, que corbeaux et vautours.
Toute la salle est debout. La gauche, qui crie des injures, se hérisse de poings fermés et tendus. La droite regarde avec un effarement hésitant que peu de chose, semble-t-il, suffirait à rendre sympathique. A droite, des rires fusent et se contiennent, timides, honteux, comme chancelants, qui tout à l'heure peut-être s'enhardiront, soutiendront le grand rire et la grande voix accusatrice.
Mais l'équitable lampe électrique qui remplace la lanterne de Diogène ne veut plaire à aucun parti. C'est partout qu'elle fouille, cherchant en vain un homme. Les conservateurs, à leur tour, blêmissent de colère. Sur eux la lueur implacable. Et la voix tonnante les souffleté :
— Je cherche un homme, je ne trouve que des singes.
Les huissiers et de nombreux députés courent vers l'insolent. Les autres crient :
— Arrêtez donc ce fou !
Lui, fuite savante, bondit de place en
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place. Sur le point d'être saisi, il se jette en avant, ou de côté, et sa brusque attaque bouscule et renverse. Parfois son poing se lève, formidable marteau, et il assomme, comme s'il s'agissait d'un simple représenté, un honorable représentant du peuple. Et la voix continue :
— Votre opposition n'est que convention et grimace.
L'homme maintenant, qui apparaît fort et redoutable comme un géant, est à la tribune. Il court d'une extrémité à l'autre, repousse et fait rouler sur les degrés les assaillants qui montent par les deux escaliers. Et il clame, infatigable :
— Singes de la droite, vous n'oseriez dire les véritables crimes de ces hommes dont, malgré vos luttes truquées comme dans une baraque foraine, vous êtes les complices et les compères.
L'homme, si redoutable soit-il, est sur le point d'être forcé. Il jette sa lampe électrique au front du ministre qui attendait sur les marches qu'un lui rendît sa place et le moyen de parler. Ce front, qui semblait incapable de rougeur, rougit; une noble bosse s'élève au milieu et s'arrondit, bosse que Gall et Spurzheim prendraient, sinon
pour celle de l'indignativité, du moins pour celle de l'indignation.
Les huissiers, enfin, saisissent et entraînent le perturbateur, tandis que le Président fait travailler la sonnette et proclame :
— La séance... la séance... la séance continue.