‹ Le père DiogèneChapitre 29 sur 39 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

La séance continue devant un très petit nombre de députés. La foule quitte l'hémicyle, se répand dans les couloirs. Les commentaires, partout très animés, tournent sur quelques points à la querelle.

Entouré d'un gros de collègues, le leader socialiste se trouve sur le passage de certain groupe tumultueux formé par le père Diogène et les huissiers.

La voix du leader socialiste s'élève. Elle conseille, puissante comme un ordre :

— Relâchez cet homme. On ne l'a ni arrêté ni poursuivi quand il a exercé sa verve insolente contre l'Académie ou contre l'Eglise. Ne permettez pas aux anti-parle-

mentaires de prétendre que les députés ne songent qu'à eux-mêmes et, indifférents à tout ce qui ne les touche point, deviennent implacables dès qu'on égratigne leur amour-propre. Pour l'honneur de la représentation nationale, relâchez cet homme.

Les députés qui entourent le leader socialiste reprennent, en agitant des bras emphatiques, quelques-unes de ses paroles.

Deux demi-chœurs mal réglés et cacophoniques crient. Les uns répètent :

— Pour l'honneur de la représentation nationale!...

... Et les autres :

— Relâchez, relâchez cet homme!

Les huissiers ahuris ont une hésitation qui desserre leur étreinte. Plusieurs dirigent vers les députés un geste qui s'étonne, ou qui interroge, ou qui proteste, ou qui s'en fout.

Avec un gaillard décidé et vigoureux comme le père Diogène, il n'en faut pas davantage. Les huissiers bouscules font quelques pas chancelants. Pour ne pas tomber, ils s'accrochent instinctivement, au hasard, à ce qu'ils rencontrent. Ce qu'ils rencontrent est souvent un représentant du peuple.

Pourtant nul vêtement de député ne sortît de l'aventure en aussi piteux état que le costume, si élégant tout à l'heure, de l'Homme-Nature.

L'Homme-Nature, couvert de loques et de sang, bondit et court, court et bondit. Le voici hors de la Chambre et l'air libre remplit ses poumons heureux.

Le soir, à l'Action Héroïque, devant les reporters curieux et aguichés, devant les compagnons boudeurs et joyeux, fiers de leur grand ami, mécontents d'avoir été privés de leur part de danger et de gloire, le cynique commençait le plus étrange des discours et le plus incertain :

— Malgré peut-être quelques réserves de détail, Diogène de Sinope, maître de l'action héroïque et de la parabole mise en scène, m'approuverait, je crois. En revanche, je le crains, Antistliène, maître de Diogène l'ancien, me blâmerait.

Le discours tâtonnant cherchait, dans la nuit d'une histoire sans documents, à établir entre deux hommes, dont l'un nous est presque inconnu, dont l'autre est déformé par la légende, les différences de méthode et de nature.

— Ce n'est pas sans motif qu'Antisthène

refusait d'abord Diogène pour disciple et que son bâton s'efforçait de le chasser. Ce n'est pas sans motif que Diogène comparaît Antisthène à une trompette vaillante mais qui n'entend point les bruits ardents quelle sème. Il y a des raisons de préférer le geste, et Diogène leur était particulièrement sensible. Il y a des raisons de préférer la parole, et Antisthène subissait leur poids victorieux. Le geste, même le plus ingénieux, est condamné à n'attaquer que le présent. Mais la parole peut critiquer sous l'aspect de l'éternité. Les canailles et les nigauds que j'ai raillés tout à l'heuio méritent mes brocards autant, pas davantage, que leurs prédécesseurs; autant, pas davantage, que leurs successeurs. Tel partisand'une politiquedifférentepeututiliser mon geste comme une arme. Seuls la parole et ses calmes développements savent repousser les faux alliés, ennemis de demain, comme les ennemis d'aujourd'hui.

Elle dit, rayonnement vers tous les horizons et vers tous les temps :

« Notre ennemi, c'est notre maître.

« Nos maîtres d'aujourd'hui, sans s'apercevoir qu'ils reposent et s'étalent sur nous, nous dévorent avec la stupidité du

catoblepas. Des gens plus avisés et plus prudents seraient-ils moins dangereux ? Un Napoléonle Grand cause-t-il moinsde maux qu'un Napoléon le Petit? Le génial Bismarck est-il un moindre malfaiteur que Tinepte Emile Olivier?... Dans un dialogue perdu, mais dont nous connaissons le sens général, Antisthène condamnait en bloc tous les hommes d'Etat. Le vulgaire, — jeunes gens ivres, vieillards baveux, historiens serviles, poètes prébendes ou éblouis, — en vante quelques-uns. Aux yeux du philosophe, ils ne sont pas moins néfastes que les autres. Au mieux aller,

ils procurent à leur patrie puissance et

richesses. Funestes présents. Antisthène les compare, ces présents, à cette toison d'or dont la possession, après avoir déchaîné entre Athée et Thyeste une lutte fratricide, sema, le long de plusieurs siècles, crimes et malheurs.

« Après donc que j'ai imité les gestes du vaillant Diogène, que tes accents, noble Antisthène, retentissent sur mes lèvres.

Que parfois je suive le chemin et la pente de l'action; que, plus souvent, debout sur le sommet, je sonne vers tous les points de l'espace la trompette de la raison, »

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