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CHAPITRE XXX

La première fois que le père Diogène était entré dans la petite salle de l'Action Héroïque, il avait vaguement aperçu, parmi les jeunes hommes, deux ou trois femmes.

Maintenant que les quotidiens parlaient du groupe et qu'on racontait ses exploits même dans des milieux qui n'étaient pas « les milieux », les femmes, les étrangères surtout, venaient en grand nombre, enthousiastes les unes, les autres simplement curieuses.

Toutes remarquaient les formes puissantes du père Diogène et ce qu'il y avait de gai et d'ardent sur sa physionomie aux traits heurtés.

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Il est probable que, s'il les avait recherchées, il aurait obtenu quelques succès auprès d'elles. Mais il avait une façon plutôt décourageante de ne les point voir.

Quelqu'une l'interrogeait-elle sur un point de la doctrine cynique, il répondait comme à un « compagnon » non comme à une compagne possible.

Dora Majerkoff se crut attirée vers lui mieux que par la curiosité, mieux que par un caprice passager. Elle fut persuadée qu'elle éprouvait le grand amour; le bonheur ou le malheur d<k sa vie lui parut dépendre du jeune philosophe.

Un soir, à la sortie d'une réunion, elle s'enhardit à lui dire son émoi.

Le père Diogène répondit qu'il croyait au désir, non à l'amour. Il était prêt à satisfaire les désirs à condition qu'on oubliât les rencontres, comme on oublie si le pain qu'on a mangé il y a trois jours était dur ou était tendre. Il n'admettait rien qui ressemblât à de la fidélité. Il riait à la seule idée d'un certain sens donné au mot « possession » et des sentiments de propriétaire que ladite « possession » semble faire éclore chez toutes les femmes, chez la plupart des hommes.

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Dora eut un soupir si douloureux que son interlocuteur qui, depuis Platanople, n'avait pas regardé une femme, regarda Dora.

Ni belle ni jolie. Face plate, nez camus, yeux légèrement bridés. Cette russe, par les traits, faisait songer à une chinoise. Mais des cheveux d'un blond délicat, un teint d'une blancheur éclatante et soyeuse. Le corps, d'une rare souplesse, gardait, dans l'immobilité même, 'on ne sait quoi de soulevé et de danseur.

Et, dans lesyeux légèrement bridés, étincelait, oui, vraiment, la petite flamme d'amour.

Le père Diogène fut-il ému par la petite flamme des yeux, par le satin caressant de la carnation, par le rythme joli du corps, par la manière de danse inconsciemment voluptueuse qui semblait soulever doublement, souvenir et promesse, chaque attitude de Dora? Ou le sourire qui entr'ouvrit les lèvres du philosophe était-il exclusivement philosophique ?

Ils marchaient, à l'heure de ce sourire, sur le boulevard Saint-Germain. La soirée d'automne était douce, tendre, mélancolique un peu.

Le père Diogène prit la main de Dora, fit asseoir la jeune femme près de lui sur un banc. Puis il dit :

— Ecoutez une histoire.

Et il commença l'histoire, peu édifiante, du bossu Gratès et de la belle Hipparchia :

— Hipparchia, noble, riche, recherchée de tous et délicatement belle, aima Gratès, pauvre, cynique, méprisé et bossu. Gratès consentit à ce que l'amour fît une femme philosophe non à ce qu'il défît un homme et un philosophe. Si vous avez bien compris certaines de mes paroles, vous savez déjà, petite Dora, que le centre du cynisme c'est la critique qui oppose la nature à la société, — les anciens disaient : à la cité. Mépriser la société organisée et ses préjugés, aimer la nature et ses vérités, voilà j toute la philosophie. Mais il ne s'agit pas ici d'un mépris et d'un amour qui s'expriment et se dépensent eh paroles; c'est chacun de nos gestes qui doit être anti-social et naturel. C'est chacun de nos gestes qui doit proclamer la vérité et flageller le mensonge. Or, parmi les ridicules inventions de la société, la pudeur est une des plus risibles.

— J'ai beaucoup réfléchi sur cette ques-

tion — interrompit Dora touterougissante. Et je vous avoue que je suis loin d'être persuadée.

Le père Diogène se leva. Et il s'éloigna en disant :

— Je vois qu'il est inutile de continuer mon histoire.

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