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CHAPITRE XXXI

Deux jours plus tard, dans le jardin du Luxembourg, Dora aborda le père Diogène.

— Je suis allée à la Bibliothèque — ditelle — et je connais l'histoire que vous n'avez pas voulu me raconter.

Quel mélange, et si féminin, de peur et d'audace rosissait le satin dirvisage... Le jeune cynique sentit uneémotion sensuelle. La démarche de la jeune femme semblait, danse de séduction, alterner l'offrande et le recul.

Sans se rendre compte de son geste, le père Diogène prit le bras de Dora. Et il dit on riant :

— Vous avez lu l'histoire d'flipparchia ?

Alors c'est vous qui allez me la raconter.

— Elle n'est pas longue —dit doucement la jeune russe — et nous autres femmes nous n'aimons guère commencer une histoire qui ne promet pas de durer.

Le père Diogène, lâchant le bras pourtant savoureux :

— Puisque vous n'avez rien à me dire... Il allait s'éloigner. Elle le retint.

— Savez-vous, père Diogène, que vous êtes la pire des coquettes.

Il eut un mouvement étonné. Puis il comprit. Et il s'exclama :

— Gomme l'indifférence peut ressembler au calcul et à la malice...

— L'indifférence !

Il y avait de la souffrance dans ce cri. Dora reprit :

— Vous prétendez aimer tous les hommes tant que vous ne pouvez rien pour eux. Et, si un être se rencontre dont le bonheur dépende de vous, celui-là vous devient indifférent !

— Petite Dora, j'ai peur d'être votre maladie. Mais j'espère que le mal n'a rien de Profond. Restez seulement un mois sans me voir...

— Seulement !... C'est ma mort que vous demandez, seulement!

— Petite Dora, vous n'avez pas la force d'âme qu'il faut pour aimer un cynique. Ayez donc la force de secouer et de rejeter votre caprice.

— Un caprice! Ah! l'aveugle et l'ingrat... Jamais femme n'aima à des profondeurs aussi douloureuses.

— Vous reculez devant l'histoire d'Hipparchia. Les réalités de l'amour vous paraissent-elles moins redoutables?...

— J'aime assez, — dit-elle — pour ne reculer devant rien.

Elle courbait une tête de résignation.

Elle la releva bientôt et, avec un beau sourire :

— Ne vous enseignerai-je pas assez d'amour pour que vous reculiez, vous, devant certaines choses?

Il n'entendit pas la question délicate. Il répondit à l'affirmation vaillante et dolente:

— Je ne voudrais pas que l'esprit de la petite Dora fût la dupe de son cœur.

Elle, dans un rire moitié gai, moitié triste :

— Ne craignez rien de semblable, mon

ami. Je ne risque pas le malheur traditionnel contre lequel vous voulez bien me mettre en garde. C'est encore du cœur que j'ai là.

Elle montrait son front rosé, son jeune front que plissait l'émotion.

Elle ajoutait :

— Je ne pense pas, je sens. Je n'ai aucune opinion sur la pudeur en général. Si je n'aimais pas, peut-être en rirais-je autant que vous. Mais la pudeur fait partie de l'amour comme la peau veloutée et parfumée fait partie du fruit. Ne le sentezvous pas?

Il répliqua :

— Je ne sens pas. Je pense.

Et, la manie raisonnante le ressaisissant :

— Ce que vous appelez sentir et qui vous empêche de penser est une forme de la folie. Antisthène disait : « Je préfère la folie ordinaire à la démence d'amour. » Il affirmait que, s'il pouvait s'emparer de Vénus, ce ne serait point pour la couvrir de baisers, mais pour l'accabler de coups et la percer de traits.

Pendant qu'il parlait, Dora, comme il arrive, continuait de parler. De sorte que

l'amoureuse n'entendait point le philosophe, et que le philosophe finit par se taire pour écouter l'amoureuse :

— La joie de tout donner à celui qu'on aime se double de la joie de ne rien donner à nul autre. Depuis que j'aime, je voudrais qu'un nuage me rendît invisible, comme les déesses des anciens, à tous ceux qui n'émeuvent point mon cœur. Mais mon indifférence n'assemble-t-elle pas, en effet, autour de moi les voiles d'un nuage et ne colle-t-elle pas sur ma figure la froideur d'un masque ? Mon visage n'est plus vivant quand il n'est pas animé par la lumière de votre regard. Non, personne que vous n'a jamais vu mon vrai sourire ou mes vrais yeux... Pourquoi êtes-vous l'ennemi de ce qu'il peut, de ce qu'il doit y avoir de plus profond dans vos propres joies ?

— Vous êtes éloquente, petite Dora.

— Non, mais je souffre. Je souffre par votre faute.

— On ne souffre jamais que par sa propre faute.

— Oubliez un instant, je vous prie, cette glaciale philosophie...

— Et vous croyez m'ai mer !... Qu'aimezvous donc en moi, si cette philosophie,

par laquelle seule je vaux quelque chose, ne vous intéresse point?

— Elle m'intéresse, elle nie passionne, tant qu'elle ne déchire pas mon cœur.

— Racontez-moi plutôt, petite Dora, l'histoire d'Hipparchia.

— Elle n'aimait pas, votre Hipparchia I Une véritable amoureuse n'eût jamais consenti à l'accouplement public. Ou bien l'histoire raconterait qu'elle mourut sous Je baiser. Que voulez-vous que devienne une pauvre femme, et comment son cœur ne se romprait-il point, si le fou qu'elle adore exige, comme preuve d'amour, le sacrilège d'amour? Si elle aimait, cette Hipparchia, si elle n'était pas une vaniteuse de philosophie, elle mourut de désespoir pendant... Imaginez l'horreur, et l'angoisse, et l'agonie d'une sainte Thérèse à qui Jésus viendrait ordonner : « Crache sur mon visage et foule-moi aux pieds 1 »

— Jésus, s'il pouvait parler, exigerait, en eiïet, le mépris des images et qu'on foulât aux pieds le ridicule crucifix.

— Il ne l'exigerait pas de Thérèse!... Il savait, lui, ce que c'est qu'un pauvre cœur de femme.

— Il semble n'avoir accepté que les che-

veux qui s'enroulent autour des pieds. Il traîne dans l'Evangile des parfums de femme, mais on n'y entend nul bruit de baiser.

— Après les parfums répandus en public, il a caché, mieux que personne, ce qui se doit cacher.

— Rien ne se doit cacher. Tant que tu crois devoir cacher un geste, ne fais pas ce geste.

— Pauvre, pauvre Hipparchia!

Dora secouait une tête de désolation. Des larmes coulaient le long de ses joues, jusqu'à ses lèvres crispées. Pleurait elle sur une anecdote ancienne et sur une héroïne morte depuis vingt-quatre siècles?...

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