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CHAPITRE XXXIII

A peu de distance de l'Arc-de-Triomphe, le couple s'arrêta.

— Déshabillons-nous, — ordonna le philosophe.

Il quitta son manteau, l'étendit sur le sol.

Cette action bizarre attira l'attention et les badauds commencèrent à s'amasser.

Le père Diogène dépouilla sa tunique et la déposa sur le manteau.

— Le lit ne sera pas trop dur, — dit-il en tâtant d'une main joyeuse.

Dora, tremblante, nouait des cordons qu'elle croyait défaire.

La foule voyant un homme 'nu — il ne

lui restait que ses sandales — se mit à crier plus fort que si elle eût été témoin d'un meurtre. Et les chaises tombaient, entières ou brisées, sur le cynique.

— Dora — cria-t-il — nous ne sommes pas à Athènes. Nous sommes dans une ville de fous forcenés et brutaux. Ne te déshabille pas. Ces ennemis de la nature te tueraient.

DoraTentendit-elle?... Où était Dora?...

Perdue dans la bousculade, sans doute, regardant avec angoisse si le bien-aimé sortirait vivant de l'aventure. Ou peutêtre fuyant au hasard, parmi ses larmes.-

Sans prendre le temps de se revêtir, le père Diogène saisit son bâton, fonça au plus épais des ennemis, en renversa quelques-uns. Mais ceux qui auraient voulu fuir ne pouvaient pas. Les vagues des arrivants les reportaient, malgré des efforts éperdus, vers le bâton terrible et impuissant. La foule moutonnait comme une mer sans bornes. Il semblait que toute la population parisienne accourût vers ce point des Champs-Elysées.

L'homme nu embrassa un arbre, grimpa aussi prestement que l'eût pu faire un singe. Puis il cria, glorieux, du haut de son perchoir:

— Voyez comme la Nature rend agiles ses fils reconnaissants.

Un agent, nouveau, plein de zèle, fier d'un prix de gymnastique obtenu jadis à l'école primaire, vQulut suivre le chemin du philosophe. Gomme l'agent atteignait la première branche, le philosophe, le frappant au front d'un pied vigoureux, le fit tomber meurtri sur le sol.

Nul ne reprit la périlleuse tentative. On emporta le blessé, on improvisa un service d'ordre. La foule fut tenue à distance et, autant qu'on le put, on fit respecter les chaises. Cependant on appelait les pompiers.

Les pompiers arrivèrent parmi les rauquements solennels de la trompe. Ils appliquèrent contre l'arbre des échelles que l'assiégé renversa. Ils les dressèrent «le nouveau et des hommes nombreux les maintinrent.

Deux pompiers enfin réussirent à monter.

— Voyez, — cria le philosophe, — comme la Nature rend ses fils robustes.

Le gigantesque cynique saisit les deux pompiers, sauta, d'un souple bond, sur le sol, jeta à terre ses prisonniers et, parmi

la stupeur causée par cet exploit, prit la fuite.

Effarement, peur, désir de voir durer le spectacle : la foule s'ouvrait devant lui. Il se jetait sur la place de rArc-de-Triomphe, toute grouillante d'autos et de voitures. Il se glissait, rapide et sinueux, entre les véhicules.

On le suivait de loin, prudemment.

Agents ni pompiers ne tenaient à se faire écraser. Aucun même désirait il arriver le premier et se trouver seul, ne fût-ce qu'un instant, en face d'un adversaire aussi redoutable ?

A l'Arc-de-Triomphe, le cynique urina contre le monument. Tandis qu'une de ses mains aspergeait la pierre, l'autre se levait en un geste emphatique. Et il clamait:

— Regardez et comprenez... L'homme véritable compissant la fausse gloire!

Malgré la prudence de la poursuite, les agents envahissaient en nombre le terreplein. Les poings et les pieds de l'Homme- Nature firent merveille. Mais l'Homme- Nature finit par être le captif des hommes sociaux; l'homme nu fut enlevé par les hommes en uniforme.

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