CHAPITRE XXXIV
On renferma dans un asile d'aliénés.
Ici comme partout, il regardait choses et gens avec des yeux qui semblaient deux rires.
— Qu'est-ce qui vous amuse à ce point, père Diogène ?
— Le peu d'originalité des Tous qu'on enferme. Je les constate presque aussi bêtes que ceux qu'on laisse libres. Leurs rêves ressemblent aux occupations les plus basses. L'argent y tient la même place, et les honneurs, et les femmes, et les espoirs religieux, et les angoisses religieuses.
Les députés ne sont pas beaucoup plus canailles que les songes qui peuplent ces lieux ; ni les académiciens, beaucoup plus
stupides ; ni les fidèles agenouillés, beaucoup plus tremblants de terreur sans cause ou baveux d'avidités vers le vide ; et je trouve ici presque autant de banalité que sur les Boulevards.
Bientôt il se mit à prêcher :
— Qu'importe l'endroit où tu es. Ce qui seul importe, c'est ce que tu es, ce que tu penses, ce que tu fais. La société n'enferme-t-elle pas tous les hommes dans des préjugés et des mœurs plus ridiculement infranchissables que les murailles qui nous entourent?...
Le Directeur écoutait, appuyé sur l'épaule d'un interne. Trop grand pour intervenir personnellement, il envoya le jeune homme en ambassade.
— Père Diogène — dit l'ambassadeur — ne sentez-vous pas, devant un tel public, l'inutilité de vos paroles?
— Croyez-vous la vérité plus efficace sur ceux que vous négligez d'enfermer?
— Vous n'avez peut-être pas tort. Mais...
— Croyez-moi. Les aliénés vraiment incurables, ceux auxquels un fou essaierait seul de faire entendre la voix de la raison, ce sont les malheureux qui glorieusement s'intitulent aliénistes.
L'interne, bon garçon très gai, s'éloignait en pouffant de rire.
Le père Diogène reprenait :
— Sans la présence de messieurs les médecins, je me sentirais dans l'asile même de la philosophie. Pourquoi suis-je ici, que pour avoir offert à mes contemporains un spectacle de sagesse trop fort et qui écrasait leurs esprits débiles ? Eh! quel est le sage qu'on laisserait libre aujourd'hui ? Socrate, Diogène et tous les cyniques, s'ils vivaient dans notre siècle, seraient nos joyeux compagnons. Ma parole! on enfermerait jusqu'à des demisages et des mélancoliques. En vérité, en vérité je vous le dis, on pousserait la prudence jusqu'à interner Jésus, homme assez banal et vulgaire pour qu'on ait pu faire de lui un dieu... Vous, mes amis, qui, sans être des sages, ne poussez pas du moins la folie jusqu'à vous proclamer des dieux ou des guérisseurs, félicitezvous d'avoir rencontré le bon refuge. Ici même, sans doute, vos rêves et vos paroles expriment la démence. Mais vous êtes à l'abri des gestes fous qui font aux villes et aux villages une atmosphère empoisonnée. Ici pas de vol, pas de meurtre par
intérêt ou de crime passionnel; pas de rampement vers la croix d'honneur. De même que les hommes ordinaires réussissent à rester vertueux en prison et que grandir leur liberté et leur pouvoir, c'est grandir leurs crimes; de même que le ministre ou le grand industriel commettent plus de pillages et, par ces pillages, plus d'homicides sournois...
Le Directeur, malgré sa grandeur sereine, ne put contenir un cri :
— Pas de politique, je vous prie.
— Sans la politique, seriez-vous ici — j'entends, dans les conditions où vous y êtes — Monsieur le protégé de Bibiani ?
— Je saurai châtier vos insolences!
— Vraiment, Monsieur! Est-ce moi qui pousse Pinsolence jusqu'à vous enfermer ou jusqu'à prétendre soigner par des moyens matériels vos multiples manies d'arriviste et de systématique ? Mais ne manifestez-vous pas la plus basse démence en m'appelant insolent, moi qui pousse la politesse jusqu'à ignorer volontairement telle absence plus qu'évidente ? Je vous prie de croire, Monsieur, que, lorsque je feins de m'adresser à votre bon sens, ce n'est pas naïveté, c'est courtoisie.
254 LE PERE DIOGKNE
Le Directeur marmonna une phrase inintelligible, mais où Ton saisit les mots « douche » et « camisole de force ».
Le père Diogène éclata d'un vaste rire. Le pétillement noir de ses yeux défiait l'adversaire. Il ostentait un poing lourd comme marteau de forgeron. Relevant sa manche, il faisait rouler un biceps de géant athlétique. Cependant il clamait, et son rire devenait à chaque mot plus méprisant :
— Je ne vous conseille pas d'essayer, car je saurais échapper aux valets du tyran le temps nécessaire pour occire le tyran.
Il ajoutait, en dodelinant joyeusement de la tête :
— Je puis vous exécuter gratis, cher Monsieur, sans craindre même vos pauvres lois et leur boiteuse vindicte: vous avez eu l'aimable folie de me reconnaître fou.
« Le tyran », tout pâle, affecta de s'éloigner en haussant les épaules. Il n'osa jamais imposer au cynique douche, camisole de force ou autres brimades par quoi ces messieurs ont accoutumé d'affoler ou d'abrutir ceux que le père Diogène appelait « les fous officiels ».
LE l'EKE DIOGENK 255
La crainte inspirée par la force herculéenne et la décision du philosophe n'était pas le seul sentiment qui le protégeait. Ce diable d'homme intéressait beaucoup de monde. Les autorités le visitaient; aussi, nombre de curieux influents. On ne pouvait prendre avec lui les mêmes libertés qu'avec un pauvre bougre dont personne ne s'occupe et qui ne saura que gémir dans son coin.
Le Directeur résolut de se séparer de l'encombrant personnage. D'autant plus que « le fou éloquent » prenait sur ses camarades une influence grandissante, réussirait un de ces jours, qui sait ? à les entraîner dans quelque « action héroïque ».
Impossible de le prétendre guéri. On était trop certain qu'il recommencerait ses excentricités.
On avoua donc une chose que messieurs les Directeurs d'asile se résignent rarement à avouer. On déclara que l'internement nuisait au malade, aggravait son cas.
Il fut relâché après deux mois de captivité.
— Bonne affaire — disait-il — de passer par une maison de fous officiels. Bonne
affaire et qui facilite certaine sagesse. N'a-t-on pas eu la gentillesse d'inscrire sur mon livret militaire que je suis désormais impropre à tout service ?