CHAPITRE XXXV
Trois semaines après que le père Diogène était sorti de Sainte-Anne, la guerre éclatait.
Monté sur un banc, il criait :
— Il s'est trouvé des agents pour arrêter ma nudité belle, forte et sincère; il s'est trouvé un asile où m'enfermer parce que j'obéissais à la chaste nature. Il ne se trouvera aucun agent en France ou en Allemagne, en Autriche ou en Russie, pour arrêter gouvernants et états-majors, pour enfermer les quelques fous qui vont causer d'immenses massacres, qui vont multiplier les agonies, les deuils, les misères. Gouvernants et états-majors trou-
blent donc moins ce que vous nommez ordre et paix publique, que la vue d'un homme tel que l'ont fait sa mère et le temps!...
Nul passant ne s'arrêtait. On hâtait le pas, pour échapper aux paroles pestilentielles. Plusieurs se bouchaient les oreilles, fermant ainsi toute entrée au poison.
— Gourez, — ironisait le cynique parmi des rires funèbres et méprisants — courez vous faire tuer par lâcheté. Trop couards pour refuser de frapper les pauvres gens qui ont le tort de parler une autre langue que la vôtre et d'habiter de l'autre côté de la montagne; trop couards même pour hésiter à tuer les compatriotes qu'un homme à galons vous ordonnera de fusiller : courez, courez donc tuer et mourir par peur de mourir.
Les gens fuyaient. Ils ne fuyaient pas épaules rétrécies sous le cinglement d'un fouet senti. Ils passaient en montrant leur front d'un geste qui accusait un autre front.
— Quelques jours encore et vous délirerez tous, tremblants d'une fièvre qui vous semblera nouvelle et qui est une des plus anciennes parmi les fièvres humaines.
LE PÈKE DIOGÈNE 259
Partout vous découvrirez des espions et des traîtres; La même démence agitera la grave Allemagne, la libérale Angleterre, la sainte Russie. Vous fusillerez, coupables et innocents môles, des milliers d'hommes comme traîtres à la patrie. Mais nul de vous ne songe, nul allemand non plus, à fusiller les gouvernants des deux pays, traîtres à la patrie et à l'humanité. O plus fous que la folie même...
Des agents venaient en nombre. Ils ne s'étaient pas hasardés à se présenter par couples. Les plus proches avaient couru chercher du renfort. Maintenant ils étaient une vingtaine. L'un des brigadiers qui se trouvaient parmi eux affirma:
— Le temps des plaisanteries est passé.
— Vous dites mieux que vous ne croyez. Le rire se portera un peu rouge cette saison.
— Descendez. Et plus vite que ça. Si vous ne voulez pas vous faire emballer.
Il descendit en ricanant :
— C'est trop de folie, en effet, de donner une vuix à la raison là où personne n'écoute la raison.
— Comment voulez-vous qu'on vous écoute ? Il n'y a que de bons Français
ici... Si vous avez quelque chose à dire contre la guerre, allez porter vos boniments chez les Prussiens.
— J'y vais, — s'écria le père Diogène. Je crains qu'on ne soit là-bas aussi bête qu'ici. A coup sûr, on ne peut l'être davantage.
Et il partit, lui aussi, pour la froatière.