CHAPITRE XXXVI
Au seuil de son chapitre XXXVI, Fauteur de cette véridique histoire s'arrête, hésitant et embarrassé. Le voici tenté d'affirmer : « Pendant vingt mois, on perd de vue le père Diogène; impossible de savoir ce qu'il devient. »
Solution élégante, certes, autant que commode. Elle permettrait d'exposer avec abondance comment et pourquoi on n'a rien à dire. On expliquerait : l'attention était réquisitionnée militairement par tant de catastrophes, tant de craintes, tant d'espérances, tant de deuils, tant de nouvelles fausses ou vraies. L'auteur conterait, selon sa convenance, quelques-uns
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de ces deuils, telles de ces espérances, plusieurs de ces craintes, les plus émouvantes parmi ces catastrophes. Il comparerait, — et si la confrontation ne paraissait point piquante, c'est que l'écrivain serait bien maladroit — les bruits qui couraient et s'étalaient avec les réalités qui se cachaient. Mais pourquoi son patriotisme ne l'entraînerait-il pas à faire, comme d'autres, le récit de toute cette guerre terrible et, paraît-ii, glorieuse ?
Hélas ! l'auteur de ce livre est doué de ce qu'il appelle modestement un patriotisme modeste. D'autre part, quoiqu'il ne sache pas grand chose sur la vie de son héros entre août 1914 et mai 1916, il craindrait de mentir en déclarant qu'il ne sait rien.
Sur cette période de l'existence du dernier des cyniques, l'auteur ne possède, il l'avoue, aucun renseignement digne de foi, c'est à dire français. Il contera rapidement, tout rougissant de honte, et non sans les réserves nécessaires, ce que lui apprennent des documents bien suspects, puisque d'origine allemande.
L'amour de la vérité et la crainte de laisser dans mon récit une large lacune
me poussent, en effet, à une grave imprudence. Nos juges, si patriotiquement intelligents, seraient approuvés de l'opinion publique, non moins intelligemment patriote, s'ils poursuivaient et condamnaient le biographe trop zélé qui, par l'intermédiaire d'un pays neutre, eut de coupables relations avec l'ennemi. La sanction la plus sévère ne serait-elle pas la plus juste ? Le biographe trop zélé a remboursé généreusement les frais de poste de ses correspondants et il a payé, au prix fort, livres, brochures et journaux. La -léportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, voilà, tout bonnement ce qu'il mérite.
Une équitable sentence n'a-t elle pas prononcé pareille peine contre d'autres — et c'étaient honorables négociants qui continuaient leur métier — pour avoir fait du commerce avec l'ennemi ?
Le père Diogène, ancien professeur de littérature étrangère, n'est pas moins disert quand il s'exprime en allemand que lorsqu'il parle français. Après des difficultés et des dangers que le biographe ignore, mais qu'il suppose comme le lecteur et qui fourniraient à un écrivain
moins consciencieux émouvants récits et
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frémissantes descriptions, le cynique se trouva en face d'un gros de soldats bavarois. Jamais guerriers, affirment les documents, ne virent spectacle aussi risible. Ce géant vêtu en capucin et qu'on crut d'abord allemand à la pureté de sa langue, commença, devant l'ahurissement des troupes et des chefs, le plus étrange et le plus inactuel des prêches. Il racontait l'histoire d'un certain philosophe nommé Dion Bouche-d'Or qui, vers la fin du premier siècle de notre ère, empêcha, paraîtil, une guerre.
On écouta longtemps avec un respect mêlé de stupeur. La discipline allemande ne permettait pas d'admettre que l'homme se hasardât à parler sans ordre supérieur. Enfin les opinions exprimées parurent vraiment trop contraires aux décisions prises, on le savait, par l'autorité. On arrêta le bizarre orateur. On l'interrogea. Son déguisement incitait certains chefs à le faire fusiller comme espion. De plus raisonnables comprirent : un gaillard qui parlait de paix dans une guerre du vingtième siècle avant qu'on eût tué au moins un million d'hommesne pouvait être qu'un fou. Fou ou espion : on hésita. Quand on
balance entre deux opinions, on finit par s'arrêter à une décision qui ne concorde avec aucune. Le père Diogène fut expédié en Allemagne comme otage.
Il stupéfia ses gardiens par le mélange de science et de folie qui fermentait dans son cerveau et dans ses paroles. Médecins et psychologues l'observèrent avec intérêt et méthode.
— Voyez — disaient ces savants, — ce que produit la culture dans un esprit welche. Ce français a poussé la présomption jusqu'à vouloir porter un fardeau qui ne convient qu'aux fortes têtes allemande?. Le résultat est plaisant.
Parce qu'il arrive à la logique des fous d'être redoutable, il irrita bientôt les gens qu'il avait d'abord amusés. Ses réparties étaient, trop souvent, sanglantes. On ne pouvait les punir chez un homme déclaré officiellement fou. Quand on eut amassé sur son cas la matière d'assez de thèses, d'antithèses et de synthèses, on profita d'un échange de prisonniers civils pour le rendre à la France.