CHAPITRE XXXVII
De retour à Paris, le père Diogène se montrait indifférent à toutes choses.
— Je ne veux pas devenir fou comme tout le monde — disait le pauvre fou. Aussi je vis en dehors de mon temps et de mon pays.
Essayait-on de lui parler de la guerre ? Il répondait par quelque anecdote sur ce siège de Gorinthe où Diogène l'ancien, pour ne pas rester oisif au milieu de l'universelle activité patriotique, roulait de carrefour en carrefour son tonneau et ses railleries.
Il rencontra Dora. La jeune fille étaitelle guérie de son amour? Assez, semble- 1il, pour refuser énergiquement de jouer
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les Hipparchia. Pas assez pour se refuser d'entraîner le père Diogène dans certaine petite chambre solitaire.
Le cynique se laissa emmener sans savoir où il allait. Assis sur l'unique chaise, il ne regardait pas la jeune femme à demi étendue sur le lit dans la plus invitante et la plus gracieuse des poses. Il déclarait en secouant une tête railleuse et découragée :
— Rien à faire en ce moment. Trop fous, tous les hommes. Mais, comme l'éclair illumine un paysage qui existait avant lui et qui ne disparaîtra pas après son passage, cette crise ne rend-elle pas visible une folie de toujours? Rien à faire, jamais, pour les hommes ni avec les hommes.
Il se leva, fit les deux pas que l'espace permettait.
— Je voulais deux choses, petite Dora : le salut de l'humanité et la gloire d'être son sauveur. Il faut renoncer à la première. Quant à la gloire possible, vous comprenez combien elle devient différente de mon ancien rêve... Etre soi magnifiquement et réfractairement...
Sa tête nue frôlait le plafond bas et ses
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cheveux secoués emportaient une araignée avec sa toile.
— Le grand exemple, petite Dora; être l'exemple éclatant et inutile, l'exemple trop beau pour que personne soit tenté de le suivre. Ou peut-être, dans vingt siècles, je serai imité par un héros que ses contemporains déclareront fou... Etre, petite Dora, la statue aux nobles formes parmi les pauvres académies ridiculement habillées... C'est des âmes que je parle, petite Dora, et c'est mon âme qui marche nue à travers la cohue des masques funambulesques. Mais je ne crois plus que la vue de ma beauté ait la puissance de redresser les bossus. Et je n'exige plus que les êtres mal faits étalent leurs tares dans la lumière injuriée... Eh ! si les hommes d'aujourd'hui voulaient vivre selon la nature, elle aurait honte,, la nature. Le soleil se cacherait devant les pustulences soulevées par sa générosité.
Il ouvrit la porte.
— Etre la statue, la statue, la statue... 11 descendait l'escalier. Sa voix arrivait
encore:
— Je serai la statue, gloire de l'humanité et honte des hommes.
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La petite Dora, tête entre les mains, corps secoué de sanglots, versait des larmes. Elle n'avait pas eu le courage de retenir l'ancien bien-aimé. Jadis les mêmes paroles l'auraient soulevée d'admiration et de vibrant désir. Aujourd'hui, elle les entendait, si l'on peut dire, par le revers ; leur résonnance lui arrivait folle et lamentable.
Plutôt que sur son amour irréalisé, la petite Dora ne pleurait-elle pas sur son amour évanoui ?...
Malgré son indifférence dédaigneuse pour ses contemporains, le père Diogène se laissa entraîner, une fois encore, à la parole publique.
Le dimanche 28 mai 1916, le hasard avait conduit le cynique sur la place du Panthéon. Autour de la statue de Corneille, il aperçut une foule et, machinalement curieux, il approcha.
Un académicien disait, telles qu'on les devine, les banalités cornéliennes et patriotiques que lui inspirait, comme à tout autre, l'émouvante actualité. Les auditeurs applaudissaient avec un enthousiasme d'au tant plus sincère qu'ils auraient
exprimé, ils le sentaient, les mêmes émotions dans les mêmes termes.
D'indécents éclats de rire troublèrent la noble communion. Quelques-uns se retournaient indignés mais, voyant que le rieur était ce fou d'Homme-Nature, ils haussaient les épaules. Et ils recommençaient à écouter, charmés, de merveilleuses paroles qui leur semblaient, oui, vraiment, monter de leur propre cœur à leur propre bouche.
Le rire scandaleux se déplaçait, se rapprochait lentement de la statue.
Quand l'académique orateur se tut parmi les applaudissements qui crépitaient comme fusillade, le père Diogène était debout contre le piédestal. Avec un grand geste, mais d'une voix où frémissait un rire mal contejiu, il débuta:
— Je viens, moi aussi, immortel qu'injurièrent par ordre les valets d'Académie, te louer avec les accents d'aujourd'hui et démontrer, après l'autre, combien tu es d'actualité.
« Eire d'actualité, bon Corneille, fut sans doute ta grande préoccupation pendant ta vie. Tu vois que c'est ta grande gloire deux cent quarante-deux ans après ta mort. »
« Nous t'appelons à la rescousse dans tous nos combats. Nous crions : « Corneille, Corneille et les Horaces ! » comme tu criais, je suppose : « Montjoie et Saint- Denis f »
« Ton Cid louait les Espagnols à l'heure où les Espagnols, vainqueurs des troupes françaises, entraient dans Corbie et menaçaient Paris. Si tu vivais aujourd'hui, génie préoccupé de l'actualité patriotique, tu aurais peut être mis en scène, entre la bataille de Charleroi et la bataille de la Marne, des Allemands sympathiques et généreux. Mais quel théâtre eût joué ton nouveau Cid et tout Paris eût-il eu pour la Chimène germanique les yeux de Rodrigue ? »
Parce que la foule murmurait, le fou parla plus haut :
— C'est que, ô Corneille si actuel, nous vivons, nous, dans un temps de liberté. La liberté consiste, apprends-le, à imposer silence au génie ou à le contraindre de parler comme les imbéciles.
— Malgré vos ironies — cria quelqu'un — notre temps, oui, est un temps de liberté.
— Liberté, égalité, fraternité, magnifi-
que épitaphe inscrite sur toutes nos prisons et sur les casernes même...
Mais l'orateur, n'achevant pas sa phrase, revenait au poète:
— 0 Corneille d'actualité, nous t'honorons parce que tu as l'esprit d'être mort. Mais les seuls vivants dont on parle aujourd'hui sont nos braves et intelligents généraux. Un des plus avides de publicité parmi nos glorieux académiciens, se souvenant qu'à l'âge où l'on est enfant de troupe il fut enfant de troupe, regrettait, l'autre jour, de n'être pas resté soldat jusqu'à l'âge où un soldat devient généralissime. Il supposait, l'intelligent garçon, que les chances et les hasards sont les mêmes dans les lettres et dans les armes. Il sentait, le brave homme, que l'esprit d'indiscipline qui lui fit une précoce renommée lui eût valu tout aussi bien un rapide avancement.
« Eprouvais-tu, Corneille, de tels regrets ? Lorsque tu attendais, déchaux, que fût réparée ton unique paire de souliers, enviais-tu les bottes triomphales du sonore capitaine qui passait?... J'aime mieux croire que tu regardais plus loin que l'actualité, plus loin même que l'ave-
nir immédiat. Nul Fléchier ou nui Bossuet, tu le savais, ne prononcerait ton oraison funèbre. Mais peut-être, voyais-tu, à travers les siècles, les foules lointaines venir vers toi. Peut-être devinais-tu aussi que. malgré la sottise éternelle et l'éternelle lâcheté, nulle foule ne serait stupide et couarde au point de songer à commémorer un Gondé ou un Turenne. Rentrez dans la poussière, misérables soldats d'un jour... » Les cris de la foule couvraient la voix de l'orateur. Plusieurs braves couraient jusqu'au Commissariat de Police informer l'autorité ou peut-être s'irriter de son retard à intervenir.
. Mais le père Diogène s'arrêta brusquement. Haussant les épaules, il murmura :
— Suis-je donc le fou éternel qui s'obstine à parler devant les sourds éternels?
Il s'éloignait par la rue Soufllot. Le commissaire, qui sortait cerclé de son écharpe et entouré d'agents, le regarda, hésita.
— Bah! —dit le ventre tricolore— , encore deux minutes, et il sera dans le sixième...
Le Commissaire rentra s'occuper d'affaires moins vagabondes et qui appartenaient de façon durable au cinquième arrondissement.