CHAPITRE XXXIX
Dégoûté non seulement des hommes, mais aussi, semble-t-il, de la gloire qu'ils peuvent donner, le père Diogène avait quitté Paris et il errait par la campagne. Rarement il mendiait : le geste lui paraissait maintenant trop condescendant et fraternel. Il vivait de racines sauvages ou cultivées, de fruits, de légumes crus, de tout ce que Je hasard lui présentait d'à peu près comestible.
Il allait sans but, fuyant les autres et lui-même. Peut-être une volonté inconsciente, souterraine, obscure comme un instinct, le guidait. Il revenait, sans le savoir, vers son Dauphiné natal.
Il eut une manière d'étonnement quand,
du haut d'une montagne, il reconnut devant lui, allongée dans la vallée sur les deux bords de sa rivière, la ville de Platanople. Son premier mouvement fut pour s'éloigner. Mais l'attrait des souvenirs l'emporta.
La curiosité des hommes, au sortir de la grande guerre, était comme fourbue. Auparavant, le retour du Père Diogène eût causé dans la ville une manière de révolution. Aujourd'hui, c'est à peine si on regardait l'homme et le costume.
Il croyait marcher au hasard. Quelqu'un en lui savait où il allait.
Il se trouva assis sur un banc de la place Victor Hugo. D'une maison qu'il connaissait, deux femmes sortaient. Vêtues de deuil. Mais tant de femmes, à cette époque, étaient vêtues de deuil.
Elles reconnurent le costume qu'elles n'avaient jamais vu mais qu'elles avaient souvent entendu décrire. Elles se détournèrent, traversèrent la place en regardant d'un autre côté.
La guerre avait rendu les hommes rares et les mariages difficiles.
— Si nous avions été moins sévères pour le père Diogène, tu l'aurais peut-être
sauvé de la folie, — dit l'aînée des deux femmes.
— Peut-être, — répéta la plus jeune.
Un silence suivit, frémissant de pensées
qui hésitent, tel un arbre où, le soir, se réfugient des oiseaux.
Le père Diogène avait-il reconnu les passantes ? Il se secoua :
— J'ai les membres pleins de fourmis — dit-il à demi-voix. Je ne sais plus rester assis.
Au moment où il se levait, se produisit le plus banal et le plus inattendu des événements. Un vieillard s'arrêta devant l'homme qui allait fuir Dieu sait où. Et le vieillard interrogea :
— C'est bien à M. Julien Duchêne que j'ai l'honneur déparier?
Le père Diogène examina rapidement le vieillard.
— Je ne crois pas vous connaître, — répondit-il.
— Maître Burle, notaire... Voilà un mois que je vous fais chercher. Et le hasard me met brusquement en face de vous.
— Un notaire qui me fait chercher!
La chose paraissait si énorme que le cynique éclata de rire.
Le notaire, voulant montrer qu'il avait des lettres, déclama :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Puis il invita :
— Voulez-vous me faire l'honneur de venir jusqu'à mon étude?... Elle n'est pas loin... Sur la place même... Là, voyez.
Le père Diogène, ahuri, se laissa emmener par un notaire dans une étude de notaire.
Maître Burle fit asseoir le visiteur dans un fauteuil, en l'appelant :
— Mon cher client.
Le père Diogène, qui avait si fort étonné ses contemporains, était aujourd'hui le plus abasourdi des hommes.
Le notaire cherchait un dossier, lisait un testament.
C'étaient les dernières volontés de M. Lesage (Nestor) doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Platanople.
Etrange document que cet acte et tel que les officines des notaires en voient rarement.
Il débutait par une longue dissertation hérissée de textes grecs. L'auteur démon-
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trait subtilement que Diogène de Sinope n'a jamais mendié. Diogène possédait un esclave et sa pauvreté fut certainement exagérée par la légende. Mille traits postérieurs furent, comme il arrive aux héros populaires, reportés sur lui. D'après M. Lesage le premier cynique qui mendia fut cet impudent Cratès, exagération et caricature, auquel nous devons, d'ailleurs, une grande reconnaissance, puisqu'il dégoûta suffisamment son disciple Zenon pour produire la réaction du stoïcisme.
Après cette savante discussion, le testateur léguait ses biens meubles et immeubles — une maison et son contenu, un jardin, une prairie et une terre à blé, le tout situé sur le territoire de la commune de Maubec (Isère)— à M. Julien Duchêne, ancien professeur de Littérature Etrangère à l'Université de Platanople. — Sur le refus de M. Julien Duchène, les biens susdits reviendraient à la commune de Maubec.
Suivait une tirade frémissante destinée à prouver au légataire que le travail des champs est la destination naturelle de l'homme. Malgré son éloquence émue,
cette page crispait le visage du père Diogène en grimaces mécontentes. Il y reconnaissait des traits empruntés à Xénophon « le plus élégant et le plus stupide des officiers de cavalerie. »
Le bizarre document finissait, comme un discours, par deux résumés parallèles des arguments contre la mendicité, des arguments en faveur des travaux rustiques.
La péroraison engageait fortement M. Julien Duchêne à aller habiter le village.
Le père Diogône demanda trois jours pour réfléchir.