‹ Le Père Duchesne d'HébertChapitre 3 sur 47 · À AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

À AVANT-PROPOS

Samson, ou le carrosse à trente-six portières. Voici les détails que nous avons pu nous procurer sur la vie de cet homme. ‘ Avant tout, nous prions M. le comte de la Bédoyère et M. Ch. Ménétrier d'agréer nos remerciments. Le premier a bien voulu nous communiquer les numéros du journal qui nous manquent ; le second nous a fourni sur Hébert

plusieurs renseignements qui nous ont été fort utiles.

LE

Jacques-Réné Hébert naquit à Alençon, le 15 novembre 1757, du mariage de Jacques Hébert, maïître-orfévre, avec Marguerite Bonaiche de la Houderie ‘. Il fit ses études dans cette ville, avec quelques succès, au collège des Jésuites, qu'il quitta en 1775 ou 1776, et où 1} était regardé comme hargneux et querelleur. |

Peu après, il eut un procès criminel dans des circonstances dont on trouve la relation

‘ Ces renseignements furent donnés par le maire d'Alen-

çon, à l’occasion d’un procès. (Voir le Droit, journal des Tribunaux, du 1°" juillet 1842 ) ‘

ES

dans les Souvenirs de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième, par R. des Genettes.

« La veuve d’un apothicaire d'Alençon, y « raconte Hébert, qui avait été accusé de biga- « mie, avait à son tour beaucoup d'amants.

« On comptait en première ligne un médecin « qui était un très-bel homme, et après lui, et « logeant sous le même toit que la dame, son « premier garçon, comme on s’exprimait alors, « celui qui dirigeait la pharmacie, très-acha- « landée. Une rivalité qui existait sourdement «entre le médecin et l’apothicaire éclata un « jour avec tant de fureur, que le médecin « assassina son rival. Il prit un pilon en fer ou « en cuivre, et il en donna plusieurs coups « fortement assénés sur la tête et au travers de « la figure de mon pauvre ami L...., que l’on « fut sur le point de trépaner.

« Cependant, avant même que, sur la rumeur « publique, le procureur du roi fût saisi de « cette affaire criminelle, elle était assoupie ou « plutôt étouffée par une transaction que l'on

LE PÈRE DUCHESNE. 7 « attribua à l’esprit conciliant de M. des Ge- « nettes père. Le docteur Cl... avait pourtant « aggravé son crime; car, serré de près et « poursuivi, il est vrai, l'épée à la, main, par « le frère de L..., employé dans les Fermes, « il avait brûlé deux amorces sur la poitrine « de celui-ci, et par conséquent essayé de le « tuer. Qutré de rage en apprenant qu’une « juste vengeance allait échapper aux frères «a L.... et à leurs amis, je rédigeai un placard « qui fut affiché de nuit aux portes de l'église « principale, de l’Intendance, des Juridictions «et autreslieux Ce placard portait : Sentence « rendue au tribunal suprême de l'honneur, « qui condamne au pilori de l’infamie le doc- « teur: Cl..., en réparation , etc. Puis j'avais « dessiné en sautoir deux couteaux ensanglan- « tés, avec cette devise : Olim veneno, nunc « cultro..... L’assassinat est done toléré par « une juridiction qui venait de faire pendre « deux malheureux, pour avoir volé avec ef- « fraction quarante sous dans un tronc d'église, « que j'appellerais volontiers provocateur, puis-

« qu’il faisait saillie sur un grand chemin. On « étend le voile de l’oubli sur un crime que de- « vait punir le supplice de la roue, et me voilà, « pour un placard qui réparait les torts de la « justice, me voilà poursuivi extraordinaire- « ment, et, pour commencer, décrété d’ajour- « nement personnel, » etc.

Hébert fut condamné au bannissement par le parlement d'Alençon ; maïs cet arrêt fut cassé par le- parlement de Rouen'.

1 11 parla de ce procès dans le club des Cordeliers, le 2 brumaire an IT, ,en se plaignant de ce que le comité de surveillance de Paris arrêtait son journal et refusait de le laisser circuler dans les départements.

« Pour vous faire voir que ceci est un système contre moi, « on ne s’est pas contenté d'arrêter mon journal, mais des « intrigants de ce pays-ci ont envoyé dans mon pays natal « d’autres intrigants pour prendre sur moi des renseigne- « ments sur toute ma vie. Ils ont découvert qu’à l’âge de « seize ans j'eus un procès criminel pour un de mes amis « indignement persécuté et maltraité, dont je pris la cause. « On vit que j'avais tenu tête à un des anciens parlements, « quoique alors il y eût quelques dangers. On vit que j'avais « toujours été libre, on vit que j'étais républicain à seize ans, « et que je m’exerçais déjà contre les despotes. On y vit de « telles choses, que l’homme qu’on envoyait * s’écria : Il est

* C'était Fabricius, autrefois dit Deroi, ancien greffier du tribunal criminel, et depuis employé au comité de surveillance.

Ïl vint à Paris vers 1780, sans doute pour y chercher fortune; mais il n'y trouva que les déceptions ordinaires. Après y avoir vécu pendant un certain temps, sans qu’on sache au moyen de quelles ressources, 1l obtint en 1786 un emplei de contrôleur de contre-marques au théâtre des Variétés (qui fut plus tard théâtre de la République), dirigé alors par Dorfeuille et Gaillard. 11 quitta cette place à la fin de 1788*, renvoyé pour cause d'infidélité.

Ce fait lui fut rappelé dans la Société des Jacobins (séance du 16 nivôse an Il), par Robespierre le Jeune , qui dit : « Depuis cinq « mois que je suis absent, la Société me paraît « étrangement changée. On s’y occupait à mon « départ des grands intérêts de la République. « Aujourd'hui ce sont de misérables querelles «a bien malheureux qu'on ne puisse obtenir prise sur ce co-

« quin-là. »

1 Dans les Petits Spectacles de Paris, ou Calendrier historique et chronologique de ce qu'ils offrent d'intéressant, années 1786 et 1787, Hébert figure, dans l'administration du théâtre des Variétés, comme contrôleur et chargé de la location des loges.

# Voir sa lettre à Camille Desmoulins.

« d'individus qui s’agitent. Eh ! que nous im- « porte qu'Hébert ait volé.en donnant des con- « tre-marques aux Variétés? (On rit. Hébert, - « qui est à la tribune, lève les yeux au ciel, « frappe du pied, et s’écrie : Veut-on m'assas- « siner aujourd'hui? » Vialents murmures.)

Camille Desmoulins lui reproche ouvertement ce méfait dans son numéro 5 du Vieux Cordelier :

« Est-ce toi qui oses parler de ma fortune, « toi que tout Paris a vu, 1l y a deux ans, « receveur de contre-marques à la ‘porte des « Variétés, dont tu as été rayé pour cause « dont tu ne peux pas avoir perdu le sou- « venir. »

En janvier 1790, Hébert, manquant de tout, mème de logement, vint trouver un médecin de ses amis, nommé Boisset, pensionnaire chez la dame Victoire Guingré, femme du sieur Dubois, imprimeur , lui exposa ses besoins, et en reçut des secours.

Peu de temps après, Hébert disparut pendant deux ou trois jours, emportant matelas, che-

mises et autres effets au même homme qui l'avait recueilli dans son indigence*.

Il s'était mis à écrire pour la Révolution, à . la sollicitation du médecin Boisset. Ce fut alors, en 4790, qu'il publia les premières feuilles du Père Duchesne, ainsi qu’une brochure intitulée la Lanterne magique. ° /

__ Comme beaucoup d’autres aventuriers, 1l se

lança avec ardeur dans cette carrière, espérant s'y créer une position et sortir de la misère qui l'écrasait

C’est au club des Cordeliers qu’il se fit connaître et qu'il acquit une certaine réputation. I y domina, avec Monmoro et autres, mais alors que Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine avaient abandonné ce club.

En 17914 , il signa la pétition du champ de Mars, « Hébert, écrivain, rue de Mira- « beau. »

Il épousa, avant 1792 (probablement en 1791), Françoise Goupille, ex-religieuse du couvent de

1 Voir le procès d’Hébert, déposition de la femme Dubois.

la Conception Saint-Honorëé. Elle accoucha d’une fille le 7 février 1793.

Cette femme, républicaine ardente, était restée très-attachée au christianisme. « Je « prêche aux Jacobins, dans la Société de nos « sœurs, disait-elle à des Genettes, la même « doctrine que l’abbé Fauchet prêche à nos « frères dans leurs réunions. »

Sur un mot de son mari parlant de son procès d'Alençon , elle dit : « Vous n’ignorez pas que « toute justice émane de Dieu; mais l'inter- « vention possible du diable dans un jugement « rendu par les hommes est une superstition « que je repousse, quoique vous m'ayez parfois « regardée comme superstitieuse. Nul n’est plus « pénétré que moi et de la puissance de Dieu, «et des ineffables bienfaits de la religion de « Jésus-Christ. N'est-ce pas le Sauveur qui a « dit aux hommes : Vous éles les enfants de « la femme libre"? Je n'ai jamais rougi de mon

‘ Celle qui professa ces doctrines et ne les démentit jamais fut condamnée à mort et exécutée comme complice de la faction de la Commune et des Athées. (Note de des Genettes.)

« premier état, et l'avoue devant tout le monde. « Je conserve encore, continue-t-elle en s’a- « dressant à des Genettes, et vous l’avez sous « kes yeux, le lit que j'avais à l’Assomption ; de- « venu celui d'une mère , il ne changera ni de « forme ni de couleur. Mes principes sont en- « core les mêmes que ceux de la sœur Goupille. » Hébert fut d’abord membre de la Commune du 40 août. Bientôt après, le 22 décembre 1792, il fut nommé deuxième substitut-adjoint du procureur de cette assemblée , en concurrence avec Lebon, qui, en 1797, publia également un Père Duchesne. Hébert dut-il, comme on l’a dit, son élévation à la part qu'il aurait prise aux Journées de septembre ? Le fait n’est pas prouvé. Nous devons toutefois faire remarquer que, dans la brochure intitulée : Grand détail de tous les conspirateurs el brigands détenus dans les prisons de l'Abbaye, etc. (voir plus loin la bibliographie), 1l se’ fait l'apologiste

de ces horribles massacres.

Il avait naturellerent pris parti dans la lutte entre la Commune et la partie dominante de la . p

Convention connue sous le nom de la Gironde, ou des Hommes d'État, comme Marat les appelait par dérision. Des Genettes, dans ses Souvenirs, rapporte ces paroles d’Hébert : « Les « Hommes d'État ont parlé de nos têtes, la Mu- « nicipalité demandera les leurs, au besoin, et « le peuple les leur accordera. » Quelque temps avant le 31 mai, 1l avait formé, avec le maire Pache et quelques autres, une association des plus fougueux Jacobins, dont le but était d’anéantir la Convention en assassinant tous les députés du parti républicain modéré qui formaient la majorité, et en y substituant une nouvelle assemblée qui aurait été composée des membres de la Commune , des principaux conspirateurs, et de ceux des conventionnels sur lesquels ils pouvaient compter.

La Convention fut informée officiellement de ce complot par Guadet, qui, dans la séance du 18 mai’, se plaignit des autorités de Paris qu’il représenta comme étant en état d'insurrection

1 Voir Moniteur du 20 mai 1793.

contre la Convention. Guadet proposa de casser les autorités de Paris et de remplacer provisoirement et dans les vingt-quatre heures la municipalité par les présidents de section.

Barère reconnait qu'il se prépare à Paris, et, par des ramifications, dans toute la République, un mouvement pour perdre la liberté. Il a été informé que quelques hommes se rassemblaient dans un certain lieu où ils traitaient des moyens d'enlever à la Convention vingt-deux fêtes. 1] appuierait la proposition de casser les autorités conslituées de Paris s’il voulait l'anarchie ; il a vu la Commune exagérant ou commuant les lois à sa fantaisie, organisant une armée révolutionnaire. Il propose de nommer une eommission de douze membres, chargée d'examiner les arrêtés pris par la Commune depuis un mois.

L'établissement de la commission demandé par Barère, au nom du Comité de salut public, est décrété dans la même séance.

La commission extraordinaire, chargée de l'examen des arrêts de la municipalité de Paris et de la recherche des complots contre l’ordre

et la liberté publique, fut composée des membres ci-après, nommés au scrutin dans la séance du 21 du même mois : |

Boyer-Fonfrède,

Rabaud-Saint-Étienne,

Kervelegan,

Saint-Martin,

Vigée,

Gommaire,

Boilleau,

Mollevault,

Hénri Larivière,

Gardien,

Lahordinière,

Bergoing. |

L'un des premiers actes de la commission des Douze fut d’ordonner l'arrestation d'Hébert et de deux autres individus. Le vrai motif de cet ordre fut sans doute la participation d'Hébert au complot, mais le prétexte fut la violence de son journal et les idées anti-religieuses qu’il y avait émises dans plusieurs numéros.

L'effet de cet acte d'autorité fut prodigieux.

LE PÈRE DUCHESNE. 17 Le conseil général de la Commune se constitua en permanence, et un grand nombre de secons réclama la liberté d'Hébert tant à la Commune de Paris qu'à la Convention. | Voici des détails assez curieux recueillis dans les séances de cette Commune :

NUIT DU 24 au 25 mai 1195.

Le second substitut de la Commune, Hébert, annonce au conseil que, pour prix des services qu'il a rendus à sa patrie, il vient d'être décerné contre lui un mandat d'amener par la commission extraordinaire de la Convention. Il déclare qu’il va obéir à la loi, et rappelle que le conseil a fait serment de défendre tous les opprimés, serment qu'il invoque, non pour lui, il donnerait volontiers sa vie s’il croyait ce sacrifice utile à la patrie, mais pour ses concitoyens prêts à retomber dans l'esclavage.

Chaumette l'embrasse, et luidit : « Va, mon « ami, j'espère aller bientôt te rejoindre. »

Le conseil général arrèle qu'il restera en permanence jusqu'à ce qu'il ait des nouvelles

de son collègue et ami Hébert. Il nomme Menessier et Simon pour se transporter au comité des Douze, afin d'avoir des renseignements sar Hébert, Marino et Michel.

À une heure et demie du matin, le conseil nomme trois nouveaux commissaires pour se transporter au comité des Douze, et arrête que , d'heure en heure, 1l en enverra de nouveaux jusqu'à ce qu'il ait une réponse.

À quatre heures du matin, les commissaires, de retour, annoncent qu'Hébert vient d’être mis dans les fers d'après un ordre de la commission des Douze. Le conseil arrête que tous ses membres seront invités à se rendre à leur poste ce matiñ à neuf heures précises, afin de déhibérer sur les mesures à prendre d’après

un événement aussi douloureux pour les bons citoyens. |

Nora. Hébert est enfermé dans la prison de

l'Abbaye; Marino et Michel ont été mis en liberté.

1 Voir le n° 240 de son journal.

e LE PÈRE DUCUESNE. 19

Le 25 mai, à onze heures du matin, la séance recommence. Chaumette annonce au conseil que, s'étant rendu ce matin à l’Abbaye, pour voir Hébert, 1l n'a pu lui parler, parce qu'il reposait. « C’est une preuve, ajoute-t-il, « qu'Hébert est innocent; car le crime ne som- « meille pas. » Ïl annonce que le seul objet sur lequel on inculpe Hébert ést la feuille du Père Duchesne.

Sur la proposition d’un membre, le conseil arrête qu'il dénoncera à la Convention l'atteinte portée aux droits de l'homme sur la liberté de la presse ‘,

1 Le même jour, 25, le club des Cordeliers prenait l’ar-

rêté suivant, dont nous possédons un exemplaire imprimé :

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