BibU Nat. L"b
J. Bibl. Nat. L"b 4681.
». Numéro de juin 1791.
Ces mômes épisodes marquent le commencement de la désaffection du populaire pour ce général qui avait été pendant plusieurs mois son idole, alors qu'il paradait sur son cheval blanc, aux yeux d'une foule hypnotisée, comme le rappellera si souvent plus tard le Père Duchesne. Tout indécis et tout faible qu'il fût, La Fayette comprenait qu'il était temps de réagir contre l'anarchie qui entraînait la France aux abîmes ; aussi, les démocrates lui reprochaient-ils de favoriser les intrigues et les trahisons de la Cour. Le courant d'émigration devenait chaque jour plus intense ; et le Père Duchesne est assurément l'interprète du mécontentement général, à l'époque du départ de « Mesdames, tantes du roi », qui vont peut-être solliciter l'intervention armée des puissances étrangères en faveur de leur neveu qu'on prétend prisonnier. Hébert veut qu'on en finisse avec cet exode : « Conservons donc le reste do cette famille, que la Nation a comblée de bienfaits et qui, à l'exception du Roi, s'en montre si peu digne ; empêchons que le Dauphin, que la femme du pouvoir exécutif, que Monsieur délogent quelque matin. Redoutons surtout qu'on enlève le Roi ; le jour de son départ... serait celui du meurtre et du carnage ». »
On sent que, sur cette question, Hébert est en communion d'idées avec ses coreligionnaires politiques ; après « Mesdames », c'est « Capet le Roux, ci-devant prince de Condé, qu'il met en cause et qu'il condamne « à la peine de Favras' >. 11 n'est pas jusqu'à Mirabeau qu'il ne sermonne d'importance, parce que l'illustre tribun repousse le décret d'une loi contre les émigrés. La mort seule désarma le Père Duchesne, désespéré et exaspéré, parce qu'il a découvert la véritable cause de cette fin prématurée : aussi, exhale-t-il € sa grande colère contre les aristocrates qui ont résolu de poignarder ou d'empoisonner les grands citoyens 9 ».
Ces « aristocrates » lui offriront, au même titre que les dévots, un inépuisable sujet de récriminations et d'invectives,
2. Le Père Duchesne, n* 43. Favras avait été pendu, comme convaincu d'avoir voulu enlever le Roi.
tantôt facétieuses, tantôt furibondes. Son Poisson d'Avril 1 s'égaie sur « les aristocrates de la Cour, de PAsseniblée Nationale et delà Municipalité attrapés... »; et, fidèle à un procédé littéraire qui trahit l'imprégnation enfantine des Contes de la Mère /'Oie, Hébert se métamorphose, grâce à une bague magique, en duchesse de Polignac, pour « tirer les vers du nez à la reine » qui exècre la nation, etc., etc... Déjà perce la haine du journaliste contre Marie-Antoinette, haine qui ne tardera pas à se déverser sur Gapet, dont la perfidie a trompé tous les patriotes *. Cette volée d'injures et de menaces, commune à tant d'autres feuilles démocratiques, suffirait à expliquer, sans l'excuser, l'évasion du 2i juin 1791.
Les préparations du 17 juillet 1791. — L'autel de la Patrie. — Massacres de Ghaillot. — Le club des Cordcliers au Champ-de-Mars. — La fusillade. Enquêtes et poursuites. — Un autre Père Duchtsne. — Responsabilités et jugement.
Mais l'aventure de Varennes a pris fin. Le triste cortège est rentré aux Tuileries.
Et le Père Duchesne donne libre carrière à ses fureurs. C'est la note brutale, mais exacte, des espérances, voire des exigences du parti. — « Qu'allons-nous faire, s'écrie-t-il, à propos de l'imbécillité de Gilles Gapet,de ce gros cochon... qui ne fait que se saouler »?
Les poissardes et les forts de la Halle, qu'Hébert met si volontiers en scène, veulent que le Père Duchesne remplace le « f... pourceau >. Il aura, par suite, pour successeur le fils du roi «qui aura été élevé dans le travail et dans la misère programme que, dix-huit mois plus tard, le cordonnier Simon se chargera de remplir.
Le Père Duchesne adopte vis-à-vis de la reine une attitude encore plus odieuse. Il est censé aux Tuileries, surveillées plus étroitement que par le passé. 11 y fait son service de garde national ; et il y reçoit à bout portant les injures de Marie-Antoinette, qu'il dépeint sous les plus noires couleurs. Cotte « infernale furie», cette* Messaline » lui annonce l'invasion prochaine de hordes étrangères qui mettront la France à feu et à sang : « Je danserai, lui crie-t-elle, sur les ruines de Paris... Il n'en restera pas pierre sur pierre... »
HÉBERT BT LA COMMUNE
Ses imprécations rappellent le fameux couplet de la Camille de Corneille : € Que je voie le dernier Français à son dernier soupir ! » Pourvu que « son cher Trianon lui reste, sa petite Polignac... », peu lui importe que le « gros cochon vive ou ne vive pas». Si cependant il osait se fâcher, « un potage à l'italienne », une boulette d'opium auraient facilement raison de sa mauvaise humeur ».
A quelques jours de là, dans son « grand serment », également prononcé par « mille braves », d'aller égorger le prince de Condé, le comte d'Artois, le marquis de Bouillé, en un root les chefs de l'émigration, le Père Duchesne dit son fait aux monarques coalisés contre la Révolution : « Le Mandrin de Prusse a juré sur sa moustache que, si on voulait payer les frais de la guerre et lui donner quelques centaines de millions, et deux ou trois provinces, il ramènerait bientôt Louis Capeten triomphe sur les ruines de Paris... Mais nous n'en viendrons pas là ; tous les peuples se feront justice eux-mêmes. Avant dix ans, il n'y aura pas un roi, un souverain dans l'Europe... 1 »
Enfin, le vieux marchand de fourneaux n'y tient plus. Il dénonce l'indignité de l'Assemblée Nationale qui n'a pas encore prononcé la déchéance du roi. Co système de dénigrement, Hébert le renouvellera contre la Législative, contre la Convention, qu'il tentera, avec sa faction, de remplacer par une Assemblée à la dévotion de la Commune. « A l'heure présente, il ne resterait, dit-il, de la Constituante qu'une douzaine de braves b..., tels que Robespierre, Pétion, Prieur, Rewbel,Barèreot Bouche, que ce serait encore assez3. »
La déchéance du roi, c'était le mot d'ordre qui courait dans toutes les sections et dans tous les clubs révolutionnaires de la capitale. L'Assemblée Nationale estimait la proposition inconstitutionnelle et refusait d'y souscrire.
« Le 16 juillet, écrit Bailly 4,le corps constituant, instruit
a. Le Père Duchesne, n* 62.
A. Baiixt. Mémoires, t. I, p. 401. Bailly à se» concitoyens (éclaircissements et pièces officielles).
qu'il y avait des rassemblements dont il redoutait les suites, avait mandé à la barre le département de Paris, la municipalité, le ministre, les accusateurs publics des six tribunaux d'arrondissement.
< Le Président dit au département et à la municipalité que l'Assemblée était instruite qu'il se formait des rassemblements pour s'opposer au décret rendu la veille, que toute opposition qui prenait un caractère de résistance à la loi devenait répréhensible, que l'Assemblée ne voulait pas qu'on fermât les yeux sur de pareils désordres ; et qu'elle ordonnait au département et à la municipalité de dissiper les rassemblements par tous les moyens que la Constitution avait mis dans leurs mains, d'en poursuivre les auteurs et d'assurer la tranquillité publique. Elle a donné les mêmes ordres aux ministres et aux accusateurs publics. >
Ce jour-là, au cours d'une séance tumultueuse, les membres de la Société des Jacobins votaient, sur la proposition de Brissot, une adresse à l'Assemblée Nationale pour lui réclamer la déchéance du roi ; cette pétition devait être signée sur l'autel de la Patrie au Champ-de-Mars. Puis, réflexion faite, les clubistes la retiraient, « par respect pour la loi ». C'était le cliché d'usage, employé même par les gens qui la violaient. Hébert en abuse dans son Père Duchesne, chaque fois qu'il parle de la «c sainte » constitution.
Toutefois douze citoyens, entre autres Billaud-Varennes, Fréron, et C. Desmoulins, invoquèrent leur droit de pétition et en tirèrent le récépissé, vingt-quatre heures à l'avance, à l'Hôtel de Ville. « La loi vous couvre de son inviolabilité > , leur dit solennellement le secrétaire Desmousseaux
L'autel de la Patrie avait été édifié pour la grande fête de la Fédération, qui avait tenu ses premières assises le 14 juillet 1790. Et la piété publique l'avait religieusement conservé comme le Palladium de la liberté française.
C'était, au milieu du Champ-de-Mars, un énorme tumulus « élevé sur quarante-huit marches, formant quatre faces et trois terrasses ». Sur chacune de ses faces, deux piliers qua-