Le jour où la Convention votait la loi des suspects
2. Hébert qui « ne marquait » pas seulement € les victimes »,mais encore la ace de leur sacrifice, avait demandé (Le Père Duchesne, n°286) que « le mairetie fût raccourci à l'entrée du Champ-de-Mars > .
— Mais, objecte un officier municipal, on ne peut refuser l'entrée de la mairie au public ; une femme, jeune ou vieille, laide ou jolie, a droit de venir dans les bureaux payer ses contributions, acheter des domaines nationaux...
Hébert interrompit brusquement son contradicteur pour reprendre son réquisitoire contre les beautés aristocrates ; et ce dût être une joie ineffable pour le procureur Chaumette, qui s'était donné la mission de pourchasser la galanterie vénale dans toutes les classes de la société, aussi bien sous les galeries du Palais-Royal que sur la voie publique. Quoi qu'il en soit, l'éloquence d'Hébert, de ce joli homme qui parlait si bien, fut acclamée de toutes les vieilles et de tous les laiderons des amphithéâtres.
Puis, commença le défilé traditionnel des sections, tambours et musique en tête, présentant leurs volontaires, réclamant des armes et venaut jurer, par la voix d'un orateur, « de nettoyer le sol de la liberté des satellites et des despotes, de renverser tous les tyrans de leurs trônes, de cimenter de leur sang l'édifice de la liberté ». Le président Lubin, fils d'un boucher de la Porte Saint-Honoré, répondait dans la même note, et terminait son allocution par les couplets de la Marseillaisey que toute la salle reprenait avec vigueur, en l'agrémentant du Ça ira.
Un soldat blessé vint discourir au pied de l'estrade: «c Citoyens, j'ai-t-été à l'armée et j'ai-t-eu une blessure que h v'ià (il découvrit sa poitrine) et l'on m'a-t-envoyé faire mon serment que je jure de mourir à mon poste et d'exterminer les tyrans. » Par trois fois, ce vaiDant guerrier recommença son allocution ; dans la crainte d'un retour offensif, le président lui accorda les honneurs de la séance et le fit rester debout à ses côtés.
11 fut suivi de trois déserteurs autrichiens qui jurèrent eux aussi, de servir la République française et d'exterminer les tyrans. Le président les serra sur son cœur.
Enfin, l'heure a sonné des certificats de civisme. A l'appel I de son nom, chaque solliciteur descend de sa tribune, monte sur l'estrade présidentielle et fait face aux membres du Conseil. La cérémonie est simple et courte.
— Y a-t-ii quelqu'un qui connaisse le citoyen et réponde de son civisme ? demande le président.
Si personne ne prend cet engagement :
— Ajourné, dit Lubin.
— Accordé, prononce- 1— il, si Pun des conseillers atteste le républicanisme de « l'impétrant ».
Or, le nom de Morellet ne reçoit d'autre accueil qu'un silence glacial. Parmi les membres de la Commune alors présents, il ne s'en trouvait pas un qui fût de la section de l'abbé; et, par une singulière coïncidence, le président, qui était de cette même section, ne connaissait nullement Morellet. Il renouvelle sa question, mais il ajoute presque aussitôt :
— J'entends murmurer à mon oreille que le civisme du citoyen est suspect.
L'abbé sut, en quittant l'Hôtel de Ville, quel était l'honnête homme qui lui avait rendu le signalé service de le dénoncer si vilainement. Son domestique, qui l'avait accompagné jusque dans la tribune et n'en était pas sorti, avait reconnu le dénonciateur : c'était ce misérable écrivassier, grand ami et teinturier d'office de la comtesse Fanny de Beauharnais, que nous avons déjà vu à l'œuvre, en qualité le secrétaire de la Commune, Dorat-Cubière. Il avait concouru plusieurs fois sans succès pour les prix académiques ît il voulait faire retomber sur Morellet tout le poids de sa aucune. Il avait attendu que le solliciteur eût tourné le d&s tu président pour venir glisser dans l'oreille de celui-ci sa •erfide insinuation, puis, il était retourné discrètement s'aseoir à son bureau, où il s'était remis à barbouiller du apier de l'air le plus innocent du monde. Mais à peine Lubin a-t-il signalé l'observation du délaîut, qu'un membre du Conseil se lève et fait cette déclaraon:
— Je m'oppose à ce qu'il soit délivré un certificat de vis me au citoyen Morellet, parce que, à ma connaissance, a écrit une apologie du despotisme.
L'abbé proteste. Il ne sait quel est l'ouvrage auquel son cusateur fait allusion, car lui, Morellet, n'a jamais été que pologiste de toutes les libertés.
— Ajourné ! ajourné ! conclut le président, qui nomme en même temps trois commissaires, Vialard, Bernard et P âris, pour examiner les écrits de Fex-académicien.
Nous ne suivrons pas celui-ci dans son odyssée, vraiment comique, à travers Paris, tramant derrière ses chausses un sac plein de ses livres, et s'engageant en des dialogues d'une haute fantaisie avec ses juges littéraires et politiques, le coifleur Vialard, Bernard le prêtre défroqué et Pâris l'universitaire. Ces purs, entre les purs, et surtout le perruquier, qui avait appuyé la dénonciation de Dorat-Cubière, ne voyaient pas d'un œil favorable l'abbé More lie t. « Tous les académiciens, disait l'un d'eux, sont ennemis de la République. » Et puis ce candidat au certificat de civisme, l'avait-il jamais prouvé son civisme le 10 août, le 2 septembre, ou le 31 mai? Cette démonstration eût été bien autrement péremptoire que l'étude, difficile pour Vialard et Bernard, de ces vieux bouquins, dont ils parcouraient quelques pages ou dont ils consultaient seulement les titres.
Et l'infortuné Morellet revenait chaque soir à l'Hôtel de Ville, où les commissaires lui donnaient rendez-vous, lui laissant espérer une solution conforme à ses désirs.
Mais il n'avait pas le courage d'entrer dans la salle. Il restait dans le bureau du secrétaire, d'où il entendait les clameurs de la foule, les applaudissements des tribunes, et surtout la voix de fausset du président Lubin, un mélomane incorrigible, entonnant, pendant des heures entières, sur l'air du « moineau qui te fait envie » des hymnes patriotiques, auxquels répondaient les glapissements enthousiastes de ses fidèles clientes.
— Ah ! çà, dit une brave femme, qui tenait compagnie à Morellet dans l'antichambre, vont-ils passer tout leur temps à chanter ; est-ce qu'ils sont là pour ça ?
De guerre lasse, Morellet entrait, vers les dix heures, dans la salle ; mais il y défilait tant de sectionnaires brandissant leurs piques, tant de jeunes citoyens débitant des couplets sur la nécessité de massacrer, séanco tenante, € les prêtres rassasiés de crimes, de les ensevelir sous leurs autels ensanglantés, et de faire subir à tout noble et à tout prêtre
la rigueur des lois », qu'il fallait renvoyer au lendemain les affaires sérieuses.
Un soir cependant, la Commune trouva le temps de s'occuper des cartes de civisme. Deux cents pétitionnaires attendaient dans les tribunes, avec Morellet, la délivrance de leurs certificats. Un incident imprévu vint tout d'abord interrompre Tordre du jour. Hébert signalait la protestation des habitants de Passy contre l'incarcération de Gojard, un ancien premier commis des finances.
Aussitôt le perruquier Vialard se lève, comme s'il était mu par un ressort, et s'indigne de voir défendre, avec autant de chaleur, un homme qui est le pire des aristocrates, s'il est le même que l'ex-agent de Marie- Antoinette, la tigresse d'Autriche, qu'on tarde bien, par parenthèse, « à punir de ses crimes ». Et le féroce Vialard profite de la circonstance, pour exposer « d'une voix mordante et avec des gestes furibonds » ses opinions personnelles contre les nobles, les prêtres et les muscadins tout prêts à égorger les bons républicains.
« Il y a, dit-il, un abus criant à dénoncer, c'est que beaucoup de mises en liberté se font par les Comités de Salut public, non renouvelés, comme ils devraient l'être, par le scrutin épurateur qu'a décrété la Commune ; jusqu'à ce renouvellement, il faut suspendre toutes les mises en liberté et regarder comme nulles celles qui ont été prononcées par les Comités actuels de chaque section; il faut exiger ce renouvellement sous deux fois vingt-quatre heures et que, faute par elles de l'exécuter, la Commune nommera elle-même les membres des nouveaux Comités. >
Cette exigence de Vialard n'était que le rappel au décret de la Convention prescrivant l'épuration des Comités révolutionnaires par les soins du Conseil général.
Elle répondait trop bien aux visées despotiques de la Commune, de sa politique de mainmise sur les sections, partant sur l'Assemblée Nationale elle-même, pour ne pas obtenir son entière et immédiate approbation. Aussi le Conseil général décida-t-il, après avoir repoussé la pétition de Passy, « qu'il ne serait relâché désormais personne que par les
Comités révolutionnaires de nouvelle création ».De là à déclarer que ces mômes Comités viseraient les anciens certificats de civisme avant leur examen par la Commune,il n'y avait qu'un pas et Vialard s'empressa de le franchir.
Quel désarroi pour tous les pauvres gens qui,depui&trois mois, venaient chaque soir s'entasser sur ces banquettes et dans une atmosphère irrespirable, pour n'en sortir qu'à deux heures du matin, quand l'arrêté du Conseil général leur apprit que leur temps et leurs peines avaient été dépenses en pure perte l
Morellet se le tint pour dit ; et de sages avis, entre autres celui de Paris, lui laissèrent entendre que la demande d'un nouveau certificat de civisme pourrait l'exposer à de plus graves périls. Et l'avenir leur donna raison.
En effet, six semaines après, alors qu'Hébert festinait.eo compagnie de plusieurs amis, chez un traiteur des Tuileries, un des convives vint à parler de certificats de civisme.
— Ah l disait-il, on les délivre trop facilement; je pourrais citer tel individu qui en a bénéficié et qui est bien un des plus fermes suppôts de l'aristocratie : par exemple l'abbé Morellet, que j'ai fait chasser de l'Assemblée de la section des Tuileries, qui a écrit contre Jean-Jacques et qui s'est montré le zélé défenseur du despotisme.
— Tu te trompes, citoyen, répliqua Hébert. L'abbé Morellet n'a pas reçu de certificat de la Commune. Sa pétition a été soumise à trois commissaires ; et, sur leur rapport, il sera traité, quand il se présentera, comme il le mérite. Ao reste, ces vieux prêtres ne peuvent plus nous faire de mais ils seraient ravis, maintenant qu'ils n'ont plus le sou. d'être mis en état de détention, pour être nourris ; or, nous ne leur donnerons jamais cette satisfaction.
On pressent celle que leur eût réservée Hébert, s'ils avaient trop insisté ; Morellet préféra n'en pas courir la chance ; & se tint coi ; et il attendit la mort de Robespierre pour denucder au Comité révolutionnaire de sa section ua certificat de civisme qui lui fut accordé d'ailleurs sans difficulté.
Attitude d'Hébert devant los prisonniers du Temple. — Son ami Simon, gouverneur du « petit Capet >. — Méfiance incurable. — Persécutions mesquines. — Billet de Simon à Hébert. — Interrogatoires et dépositions infâmes.— Prétendue mission Atkins. — Exécution do Marie-Antoinette.
Les premières escarmouches de la Montagne et de la Gironde avaient quelque peu détourné l'attention publique des prisonniers du Temple. La surveillance s'en était relâchée ; et, sous l'oeil même d'officiers municipaux, chargés de cette mission, mais sensibles aux infortunes de la famille royale, s'étaient ébauchées des tentatives d'évasion que, suivant certaines versions, le hasard seul avait fait échouer.
Cependant Hébert veillait, Hébert qui avait voué à la reine une haine implacable, dont nous avons déjà indiqué le caractère sadique; Hébert qui insultait la captive dans ses feuilles et à la tribune, alors que chacun semblait l'oublier ; Hébert qui s'apprêtait à la torturer, non plus seulement comme souveraine, mais comme femme et comme mère, dans la conscience même de ses enfants.
Nous Pavons vu, sur la dénonciation de Tison et de sa femme, employés au Temple, y courir, et n'en rapporter, comme preuves de conspiration, après une perquisition dune brutalité révoltante, que des objets de dévotion, et des bâons de cire à cacheter.
La trahison de Dumouriez, qui proclamait l'avènement de x>uis XVII, réveilla les inquiétudes de la Commune. Hébert in profita pour faire voter au Conseil général des travaux de errassement et de construction, qui devaient, dans sa penée, décourager toute tentative d'évasion.
Au commencement de juin, après la victoire définitive de la Montagne, Hébert et Chaumette, délégués, disaient-ils, à la visite des prisons, allèrent demander à Marie- Antoinette si elle ne désirait rien et si elle n'avait point de plainte à formuler. La reine déplora € la difficulté qu'elle avait eue d'avoir un médecin pour son fils ». Mais Madame Elisabeth pria Hébert de lui restituer le chapeau du roi qu'il avait emporté. Le compagnon de Chaumette s'en défendit, « le Conseil général n'ayant pas jugé à propos de le lui rendre »... « Ils étaient ivres tous les deux », ajoute Madame, narratrice de la scène1* Après l'avortement du projet d'évasion concerté entre le baron de Batz et le commissaire municipal Michonis, le prétendu complot formé en juillet par le général Arthur DUlon dans le même but, c'est-à-dire l'enlèvement du dauphin, devait autrement préoccuper le Comité de Salut public. Le jeune prince hors de France, c'était un signal de recrudescence pour la guerre de Vendée, un gage inespéré entre les mains de l'émigration combattant sous les drapeaux de l'Europe coalisée, la partie compromise pour la Révolution et peut-être la mort sans phrases pour les républicains. Aussi, le 11 juillet, sur le rapport de Cambon, au nom du Comité, la Convention décidait-elle d'enlever l'enfant à la garde de la mère. Au « brave » Pache revint l'honneur de cette triste besogne.
<c La séparation, portent les registres du Temple, s'est faite avec toute la sensibilité (le mot à la mode !) que l'on devait attendre dans cette circonstance, où les magistrats du peuple ont eu tous les égards compatibles avec la sévérité de leurs fonctions. » Ce ne fut pas néanmoins, quoi qu'en dise un rapport de Drouet, le mattre de poste de Sainte- Menehould devenu député, sans une protestation énergiqae de Marie- Antoinette.
Hébert était dans le ravissement : l'éducation du jeune prince était confiée à son grand ami, le cordonnier Simon. Ce personnage, pour n'être pas tout à fait ce monstre à face humaine que les historiens de Louis XVII ont dépeint sons
i. Mémoires de U Dachesse oVAngouléme ou Relation de U captivité di Temple, Paris, 1862.
Je fuis le véritable pere Duché tne , foutre, • LE
DU PERE DUCESNE>
Planté ea réjouiflance de la liberté des Entrée*:
Les FERMIERS-GÉNÉRAUX obi'.gés de faire Ametdt honorable à la barrière de la COUR TILLE , et dç demander pardon au PEUPLE , de l'avoir si îong-rems rolt, pillé, gnigé.
Voila donc, enfin, une occafîon de fe réjouir! il y avoit fi long-tems, foutre , que
les plus sinistres couleurs, n'en était pas moins un être dur, brutal et grossier, qui croyait avoir bien rempli sa mission, alors qu'il avait inculqué, à force d'injures et de bourrades, la haine et le mépris de la royauté à son royal élève.
Cette satisfaction ne devait pas suffire au substitut de la Commune. Hébert ne fut vraiment heureux que le jour où marie- Antoinette fut transférée à la Conciergerie 1 : c'était une nouvelle étape vers l'échafaud. Et, depuis cette époque, le Père Duchesne ne laisse jamais échapper l'occasion de réclamer la mise en jugement du « veto femelle »,de « l'archi-tigresse * d'Autriche ». Il gourmande la Convention « qui s'amuse à la moutarde » et compte bien que < sous peu de jours le fonctionnaire Sanson jouera à la boule avec la tête de la louve autrichienne » 8. Or, à cette époque le chevalier de Rougeville tentait une nouvelle évasion, avec la complicité des concierges de la prison. Hébert, qui ne perd pas de vue sa proie, fait remarquer aux Jacobins qu'on « a trouvé dans la chambre de Marie-Antoinette un mur dégradé » indice d'une « évasion prochaine ». Et il demande qu'on aille, sur-le-champ, exiger du Comité de Salut public l'arrestation des concierges *.
Par intervalles, ses instincts de basse cruauté le ramenaient au Temple, où il savait qu'il lui restait d'inoftensives créatures à martyriser, en leur infligeant des vexations inutiles ou d'ignobles humiliations. Le 21 septembre, escorté d'officiers municipaux, il entre brusquement dans l'appartement où Madame Elisabeth et Marie-Thérèse avaient obtenu d'être réunies. La nièce, assise près de la tante, parcourait un almanach républicain.
— Si vos saints ne s'y trouvent pas, lui dit Hébert, vous y trouverez nos fêtes nationales. Nous aurons demain une cérémonie civique en l'honneur de l'anniversaire de la République. Le peuple sera notre Dieu ; il ne doit point y en avoir d'autres.
1- Le Courrier universel du 6 août publie la translation de Marie-Antoinette d'après le récit d'Hébert au Conseil général.