Annales de U République française, n* du 15 octobre
Acharnoment d'Hébert, comme journaliste, contre les Girondins — Le Pire Duchesne, le pire des confrères. —Un pont d*or. — Hébert, collectionneur de petits papiers. — Le Père Duchesne envoyé aux armées. — Son admiration pour le journal du sapeur Audouin, gendre de Pache.— Conflit avec Laveaux, rédacteur du Journal de U Montagne. — Dialogue avec Jacqueline sur les théâtres parisiens.
Hébert ne devait pas apporter un moindre acharnement à la perte de cette femme supérieure, qui fut une des plus grandes victimes de la Terreur: M"* Roland. Cette Romaine, qui s'était trompée de siècle et de pays, avait retrouvé sa sérénité souriante et sa belle tranquillité d'âme à Sainte- Pélagie. Le léger dépit qu'avait éprouvé la femme des injures ridicules du Père Duchesne s'était évanoui dans un accès de douce gaité, sous la plume de l'héroïne. Sa métamorphose en « vieille édentée » ne lui semblait plus qu'amusante 1 ; et, dans l'antichambre môme de la mort, la stoïque Girondine conservait tout son calme et toute sa fierté. C'est ainsi qu'elle écrivait, le 27 octobre, à son fidèle Bosc : « Dans les heures d'attente que j'ai passées au greffe, au milieu de dix personnes, officiers, juges de l'autre section, etc., etc., entendue d'Hébert et de Chabot, qui sont venus dans la pièce voisine, j'ai parlé avec autant de force que de liberté ". »
Le procédé n'a rien qui doive surprendre chez Hébert. En sa qualité de fonctionnaire de la Commune, il avait ses
1. Lettres de M"* Roland (éd. Perroud, 1902). Lettre à Montané,H septembre 1790.
a. Lettres de M-" Roland (édit. Perroud).
entrées dans les prisons ; et il en abusait, autant pour dérober à l'impatience des détenus quelque révélation compromettante, que pour jouir des angoisses ou du désespoir de ses futures victimes. Les fantastiques apparitions du Père Dwchesne, sous les travestissements les plus variés, dans les cellules des prisonniers de première marque, ne trahissent que trop l'ignoble métier du pourvoyeur de Sanson.
Mais ce qu'il n'est pas indifférent de signaler dans le procès de M~ Roland, comme d'ailleurs dans celui des Girondins,— tous deux sont connexes — c'est l'intervention d'Hébert, à titre de journaliste. Aussi bien nous n'avions étudié son attitude, dans ses rapports professionnels avec ses confrères, qu'à l'époque où il n'était pas encore investi d'un mandat officiel. Nous avions constaté, à travers le dédale, souvent inextricable, des Père Duchesne, avec quelle violence et quel cynisme Hébert vitupérait les journalistes qui avaient pris pour leurs feuilles le nom et la langue du marchand de fourneaux, alors même qu'ils en avaient eu, les premiers, l'initiative et le droit.
Hébert avait toujours été un fort mauvais confrère. Longtemps, il avait frondé Marat. 11 ne cessa que le jour où il comprit le danger de s'attaquer à Y Ami du peuple. Dès lors, il devint son satellite. Et Marat, assassiné, fut proclamé par lui le premier des journalistes.
Avant et après le 10 août, le Père Duchesne dénonça nominativement à la fureur populaire les principaux organes de la presse royaliste ; et, parfois, ce fut moins peut-être pour assurer le triomphe de ses opinions politiques que pour supprimer une concurrence dont il jalousait les brillants bénéfices. Nous l'avons vu, au Palais-Royal, menacer les cafés où se lisaient les feuilles contre-révolutionnaires *.
Quand Hébert entreprit contre la Gironde une campagne dont il est permis de dire qu'il en fut le véritable vainqueur, il semble qu'il ait réservé ses plus atroces insultes et ses plus noires calomnies aux journalistes qui figuraient dans les rangs ennemis. Gorsas, Brissot, Carra, Fauchet n'en fu-
i. Le Père Dachesne, n° 181.
reat pas les moins honnis. Et cet homme, qui protesta si énergiquement contre son arrestation, au nom de la liberté de la presse, n'eut de cesse qu'elle ne fût violée dans la personne de ses adversaires I
Le procès des Girondins met bien en lumière cette animosité et cette vilenie... confraternelles *.
Dans sa déposition, Hébert reproduit une assertion,plusieurs fois avancée, avec force commentaires, par le Père Duchesne. A l'entendre, Gorsas lui aurait dépéché l'orateur populaire Gonchon, pour souscrire à six mille exemplaires du Père Duchesne, mais à la condition que Roland, alors ministre, et que « son bureau d esprit public» en dirigeraient la publication. Mais, lui, Hébert aurait refusé net ; d'où les « persécutions > qui l'avaient assailli. Au reste, conclut-il, « Gorsas défigurait tout ce qu'il écrivait » *.
Roland fit-il réellement des ouvertures au rédacteur du Père Duchesne ? Son « émissaire > crut-il s'aboucher avec Lemaire, dont la feuille existait encore et ne manquait, comme nous l'avons démontré, ni de bon sens, ni de droiture, sous sa forme grossière ? Ou bien le ministre ne mitil pas à cette collaboration occasionnelle le prix qu'il fallait, quoique Hébert ait affirmé que Roland lui avait « fait un pont d'or »? En tout cas, aucun document autre que cette déclaration, à bon droit suspecte, n'est venu établir que l'homme d'État girondin ait jamais sollicité le concours politique du Père Duchesne.
Par contre, il est prouvé, de l'aveu même des principaux intéressés, que des journaux amis reçurent des subventions sur les fonds ministériels, tant que la Gironde détint le pouvoir. La Sentinelle, journal-affiches fondé par l'auteur de Faublas, vécut de cette manne, de 1792 à 1793, disent les Mémoires de M— Roland. Cette feuille, qui fut tirée parfois jusqu'à vingt mille exemplaires, touchait d'assez fortes sommes sur les fonds secrets, mis à la disposition de Dumouriez, alors ministre de la Guerre. Roland émargeait pour le compte de la Sentinelle dont il surveillait la publication. La rédactionen