A o lard. La Société des Jacobins. Séance du 21 novembre
Après avoir donné cette leçon aux Hébertistes, Robespierre voulut en atténuer quelque peu la rudesse par un hommage rendu « au patriotisme d'énergiques magistrats » tels que Pacheet Chaumette '.Et ce furent encore les contre-révolutionnaires « soudoyés par les cours étrangères », qui furent convaincus « d'avoir réveillé le fanatisme pour donner à la Révolution le vernis de l'immoralité qui est le caractère de nos lâches et féroces ennemis ».
Robespierre enta sur cette péroraison une proposition qui lui permettait d'enlever à Hébert le bénéfice de sa manie dénonciatrice et de prendre une initiative, dont jusqu'alors le substitut de Chaumette s'était chargé partout ailleurs qu'aux Jacobins. Robespierre fit voter par cette société le principe de l'épuration entre ses membres. Ce n'était peut-être pas une menace contre Hébert, mais c'était sûrement un surcroît d'influence pour Robespierre, nettement résolu à rester seul au premier plan.
L/Hébertisme tenta un dernier effort pour conserver ses positions si compromises. Le bataillon sacré du Conseil général devait être son plus précieux auxiliaire dans cette nouvelle, mais très courte campagne. Et ce fut Chaumette, avec son humeur prédicante et moralisatrice, qui le mena à l'assaut. Le 23 novembre, dans une séance de la Commune, associant la répression <c des filles de joie devenues dévotes» à la persécution des prêtres, nécessairement empoisonneurs et incendiaires, il fit arrêter que tout édifice voué au culte serait fermé et que quiconque en demanderait la réouverture serait considéré comme suspect ". Bien mieux, il ne lui suffit plus d'inviter la Convention à interdire l'accession des fonctions publiques au prêtre : il voulut que celui-ci fût mis au ban de la société. Il eut cependant un remords au dernier moment ; il fit rayer de l'arrêté l'article qui condamnait à mourir de faim tout ministre d'un culte religieux; et, comme pour témoigner en même temps de ses tendances socialistes, qu'il affichait ou dissimulait suivant les nécessités de l'heure présente, il accepta deux arrêtés, dont l'un obligeait les
1. Annales de la République française, n* du 24 novembre. 9. Journal de France, d'Et. Feuillant, n* 428.
LE PÈRE DOCHESNE
boulangers à ne plus cuire qu'une seule espèce de pain, celui de l'égalité et dont l'autre taxait les riches au profit des pauvres.
De son côté, Hébert luttait pour raffermir son autorité si fortement ébranlée par Robespierre. Il était arrivé, le 22 novembre, à l'Hôtel de Ville, vers la fin de la séance, avec Chaumette et Pache, plein de courroux contre Chabot et Bazire, qui les avaient dénoncés tous trois au Comité de Sûreté générale, comme « ayant trempé dans la conjuration de l'Angleterre ».Mais, disait-il, les traîtres avaient été démasqués et pleine justice avait été rendue aux patriotes ; ainsi avaient procédé, la veille, Robespierre et les Jacobins, en chassant de leur sein Dubuisson, Desfieux et Pereyra ».
Pour rentrer en grâce auprès du Conventionnel et pour satisfaire en même temps à ses bas instincts de policier, Hébert avait adopté avec transport le principe d'épuratioE demandé par Robespierre. Le 26 novembre, il voulut que la société des Jacobins en arrêtât le mode, séance tenante. D'accord avec Camille Desmoulins, déclarant qu'un «homme proscrit par l'opinion publique était à moitié chemin de la guillotine », Hébert annonce qu'aux termes d'un arrêté de la société, « l'épuration se fera à la tribune, à haute voix >. 11 obtient enfin «qu'une séance par décade soit consacrée à cette opération et que la liste des membres qui composent la société des Jacobins soit envoyée à toutes les sections, à toutes les sociétés populaires et affichée »... dans le but de provoquer les dénonciations.
Ce fut une victoire pour Hébert ; car il n'avait jamais compris autrement l'épuration. Et il put constater qu'en dépit de son conflit avec Robespierre, il n'avait rien perdu de son crédit auprès de la Société. Car, bien qu'il se défendît d'être inscrit parmi les commissaires chargés de procéder au scrutin épuratoire, sous prétexte qu'il « ne se croyait pas jacobin depuis assez longtemps, quoique cordelier », il n'en fut pas moins nommé, aux applaudissements de l'Assemblée tout entière. Celle-ci avait tranché la question
1. Moniteur Universel, n* «5, 25 nov. 1793 (Séance du J frimair©-12 nor.).
en arrêtant que « le civisme serait seul consulté et que le plus patriote serait censé le plus digne 1 ».
Mais Robespierre restait toujours le grand Pan. Hébert s'inclina .
A ce moment, son état d'âme se reflète, avec ses incertitudes et ses variations, dans les Joies et les Colères du Père Duchesne. Comme on sent l'impuissance de sa rage en cette allusion, si vague et si voilée cependant : « Ne craignez pas d'abattre l'idole du jour... C'est un crime de ne pas démasquer le traître qui se couvre du masque du patriotisme... », assertion qui aboutit à cette apologie de la délation : « Un vrai républicain doit dénoncer son meilleur ami, son père, quand il a des reproches à lui faire. > Et, s'inspirant toujours de Marat, au plus profond de «ses caves »,il dénoncera, lui aussi, jusqu'à son dernier soupir, bien qu'il soit menacé de la guillotine ou du couteau de Charlotte Corday *. Cette double préoccupation le hante fréquemment, lui « la dernière sentinelle de l'arrière-garde des sans-culottes » car ceux-ci, « après avoir détruit les lions et les tigres, ne doivent pas oublier les insectes >— on voit que le Père Duchesne possède son Beaumarchais \ — Il veillera donc sur les derniers des Brissotins 4.
11 n'en avait pas moins prononcé un fort mouvement de retraite, le jour où il écrivait : « 11 faut laisser le fanatisme mourir de sa belle mort... Bornez-vous à couper les vivres aux calotins... Qu'on soit libre de payer les charlatans... Chantez du soir au matin des hymnes à la Raison5 ».
L'amende honorable que fit Hébert, le 28 novembre, aux Jacobins fut plus humble encore. Il s'y plaignit des « processions et des cérémonies religieuses » en l'honneur de Marat, « comme on en faisait pour les saints ». La municipalité, dit-il, « prend des mesures pour empêcher cette profanation. Déjà on a dit que les Parisiens étaient sans foi, sans reli-
t. Aclard. La Société des Jacobins, t. V, p. 37. 3. Le Père Duchesne, n* 317.
3. On sait qu'une phrase analogue fil enfermer Beaumarchais, on 1786, à Saint-Lazare.
gion, qu'ils avaient substitué Marat à Jésus. Déjouons ces calomnies *. »
Le même jour, au Conseil général, Ghaumette — qui l'eût jamais cru ? — poussait plus loin peut-être la palinodie. « Ne nous informons pas, dit-il, si un homme va à la messe, à la synagogue, ou au prêche : informons-nous seulement s'il est républicain 1 > Et, comme conclusion, le procureur de la Commune, sans oser requérir la réouverture des édifices religieux qu'il avait si brutalement condamnés, ût voter que tout citoyen serait libre de louer des maisons pour l'exercice de son culte et d'en payer le ministre, et « qu'on ferait respecter la volonté des sections qui avaient renoncé au catholicisme pour ne reconnattre que le culte de la Raison, de la liberté et des vertus républicaines ». Le Père Duchesne n'avait pas dit autre chose Robespierre non plus.
Lui, par exemple, voulut donner une sanction éclatante à son triomphe. Au nom du Comité du Salut public, il proposa à la Convention, qui le vota par acclamation, un manifeste aux nations étrangères, réfutant l'accusation d'athéisme et d'immoralité que les cabinets européens portaient contre la Révolution : « Vos maîtres vous disent que la France a proscrit toutes les religions... Ils mentent. Le peuple français et ses représentants respectent la liberté des cultes... Ils honorent les vertus des martyrs de l'humanité sans engouement et sans idolâtrie ; ils abhorrent l'intolérance et la superstition, de quelque prétexte qu'elles se couvrent ; ils condamnent les extravagances du philosophisme comme les crimes du fanatisme. »
Puis l'Assemblée, sur une motion de Barère, décréta l'interdiction de troubler ou de menacer la liberté des coites, sous la réserve toutefois des mesures déjà prises ou à prendre contre les « prêtres réfractaires et turbulents ».
1. Aulard. La Société des J&cobins, t. V, p. 599 (Séance du 28 novembre).