‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 138 sur 165 · Moniteur, Séance du 6 frimaire an II (26 novembre · texte numérisé non relu

Moniteur, Séance du 6 frimaire an II (26 novembre

dernier club n'aient pas été recueillis aussi exactement que ceux des Jacobins, le peu qui en subsiste suffît — et les événements ultérieurs le démontreront de reste — pour préciser l'attitude hostile observée par les Néo-Cordeliers, séides de laCommune,à l'égard de la Convention et de ses Comités.

Le danger qu'ils avaient fait courir à la Révolution en « osant élever la voix contre Danton >, émut tellement Camille Desmoulins, qu'il chanta victoire « après le discours foudroyant de Robespierre > et qu'il jeta ce cri de reconnaissance à son collègue :

— « Hier, tu as sauvé seul la République l » Peut-être espérait-il, par l'hyperbole de ses éloges, autant que par le souvenir des périls affrontés en commun, éloigner Robespierre de ces fauves toujours assoiffés de sang. Car la grâce avait fini par le toucher, celui qui, dans son inexcusable légèreté de néophyte, s'était institué € le procureur général de la Lanterne» ! Depuis que le tragique spectacle des Girondins partant pour la guillotine l'avait dégrisé de son ivresse démagogique, Camille s'était juré de faire reculer les bourreaux.

Son deuxième numéro du Vieux Cor délier attaqua en face l'Hébertisme. Il en dénonçait résolument l'esprit de surenchère dans les essais de communisme, dans l'exagération de violences, dans les pratiques d'athéisme si fort en honneur auprès de la faction nouvelle.

D'autres Conventionnels, alliés des Dantonistes ou même indépendants, prenaient une part active à cette campagne de salubrité publique, au moment où l'Assemblée votait, sur le rapport de Billaud-Varennes, l'organisation définitive du gouvernement révolutionnaire (4 décembre). Leur effort se porta tout d'abord contre c le Conseil exécutif provisoire » — nous dirions aujourd'hui le cabinet — et plus spécialement contre le ministre de la Guerre, Bouchotte.

Or, le Conseil exécutif provisoire était sous les ordres du Comité de Salut public, à qui Merlin de Thionville avait voulu, comme Danton, au lendemain du 31 mai, donner le nom de Comité de gouvernement. Mais Barère et Billaud- Varennes, qui tenaient moins au nom qu'à la chose, avaient

fait rejeter la motion, € la Convention, disaient-ils, devant seule gouverner». Ils avaient accepté toutefois que larespon. sabilité des ministres fût étendue aux subordonnés de ces fonctionnaires.

En conséquence, le député Bourdon (de l'Oise) avait signalé à la Convention les commis de Boucbotte se rendant tous les soirs aux Cordeliers ou dans d'autres clubs, pour y demander la téte des représentants du peuple qui dénonçaient « les créatures du bureau de la guerre ». C'était, en réalité, un plaidoyer pro domo. Le 4 décembre, Bourdon demanda formellement la suppression du Conseil exécutif provisoire. Le Comité de Salut public se trouvait ainsi à découvert. Aussi Barère et Robespierre firent-ils passerl'Assemblée à l'ordre du jour. « Les ministres, déclara celui-ci, ne sont plus les agents du roi, mais de la Convention ».

Quoi qu'en aient dit des historiens de la Révolution, cette opposition visait moins alors le Comité de Salut public que la faction des Hébertistes, dont les partisans avaient envahi la plupart des administrations, et principalement celle de la guerre. Clauzel ouvrit le feu, le 10 décembre (20 frimaire), à la Convention. « Il y a, dit-il, des généraux qui se font traîner par des équipages à douze chevaux. » Bourdon de l'Oise demanda de nouveau la suppression du Conseil exécutif provisoire ; et ses coups portèrent en même temps sur la Commune de Paris. Tous ces abus, prétendait-il, sont autorisés par les agents des ministres, agents choisi parmi « les hommes les plus ineptes et les plus connus pour leur immoralité... Tous les mouvements contre-révolutionnaires qui retardent la Constitution partent des bureaux de la guerre et d'une municipalité qui fut autrefois mieux composée. Vous avez frappé la Commune de Paris, maintenant on manque de pain. Auparavant on avait bien quelque peine à en avoir; mais, aujourd'hui, c'est une vraie disette. »

Philippeaux tonna à son tour contre les bureaux de la guerre, « sources de tous les abus ; vous ne les verrez pas cesser, tant qu'on n'aura pas traîné à l'cchafaud les chefs et les bureaucrates ».

Robespierre supportait avec impatience ces attaques qui

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atteignaient indirectement le Comité de Salut public. Si elles triomphaient, c'était le retour à la Convention de l'autorité gouvernementale actuellement exercéepar la toute-puissante Commission dont il était le chef le plus écouté; c'était sans doute l'anarchie. Et peut-être voyait-il juste. Car l'unité d'action et la vigueur imprimées à la marche des affaires par le Comité de Salut public avaient été récompensées par d'éclatants succès. Mais pourquoi ce même Comité n'avait-il pas consommé la ruine des Hébertistes si bien commencée en novembre à la Convention? Ignorait-il qu'eux aussi conspiraient à sa perte, pour ressaisir leur influence, amoindrie, sur l'Assemblée Nationale ? Et comment s'obstinait-il à ne pas purifier les bureaux de la guerre qui avaient jeté dans les armées de Vendée un tel levain de désorganisation?

Or, ce même jour (20 frimaire), expiraient ses pouvoirs ; et qui sait si son indulgence aveugle pour d'aussi coupables errements ne pesa pas plus que toute autre considération sur la détermination de la majorité conventionnelle, lorsque Barère invita ses collègues, le 22 frimaire, à pourvoir, le lendemain, au renouvellement du Comité de Salut public? Le siège de l'opposition était déjà fait ; des listes étaient prêtes ; et le 13 décembre (23 frimaire), l'appel nominal était réclamé, quand un obscur député, Jay Sainte-Foiï signala, avec une éloquence communicative, à l'Assemblée, tous les périls d'un changement « dans le centre du goovernement révolutionnaire » à cette heure critique. Les hommes les moins clairvoyants ou les plus prévenus ne pouvaient nier la force des conceptions du Comité dirigeant, ni U rapidité qu'il apportait à l'exécution de ses décisions. Aoss la Convention eut-elle la sagesse d'en proroger les pouvoirs Pourquoi le Comité de Salut public, maître ainsi de se* destinées, ne voulut-il pas profiter de l'épuration qui poursuivait sans relâche aux Jacobins pour se débarrasse: d'un personnel aussi compromettant ? Certes, Robespierre l'oracle de la société, aurait pu, aurait dû se donner à cefo utile besogne. Mais il savait, et Camille Desmoulins 1 avait assez dit, quel était « le parti dominateur > aux Jacobin*. Il n'eut pas le courage de lui tenir tête. Hébert gagna àcetie

pusillanimité d'être « épuré > brillamment. Robespierre avait honni l'athée, il applaudit au politicien. Et, dans la séance extraordinaire consacrée aux conventionnels, où Billaud-Varennes et lui eurent les honneurs du triomphe, ce fut Pin offensif Anacharsis Cloots qui paya, nous l'avons vu, la rançon de l'Hébertisme.

L'épuration s'étendit aux Corps constitués. Le 13 décembre, c'était le tour du tribunal révolutionnaire. Le 14, sur la proposition de Couthon, inspirée sans doute par Robespierre, à qui plaisait ce jeu de bascule entre les Hébertistes et les Dantonistes, la Société invitait la Comité de Salut public, par deux de ses commissaires, à se faire représenter les noms des employés au département de la guerre. Puis, il fut décidé que toutes les administrations seraient soumises au scrutin épuratoire. Le même jour était admis le dantoniste Fabre d'Églantine, suivi bientôt de Camille Desmoulins.

La défense de celui-ci fut l'homme même : ardente et faible, sincère et embarrassée, mais toujours émue et généreuse. « Je chéris la République, s'écria-t-il, je l'ai toujours aimée, mais je me suis trompé sur beaucoup d'hommes tels que Mirabeau, Lameth... Une fatalité bien marquée a voulu que de soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage, il ne me reste plus que deux amis, Robespierre et Danton. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre étaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc, dans cette occasion, bien pardonnable. »

Robespierre demanda l'admission de Camille, à la façon d'un pédagogue qui tance un écolier d'un bon naturel, mais d'esprit léger. « J'engage, dit-il avec onction, Camille Desmoulins à poursuivre son œuvre, mais à n'être pas aussi versatile, ni aussi précipité dans ses jugements. >

Le lendemain, 15 décembre, paraissait ce troisième numéro du Vieux Cordelier, immortel monument du journalisme révolutionnaire, où, sous prétexte de peindre l'atroce tyrannie des empereurs romains, l'auteur flagellait, dans des pages restées classiques, toutes les turpitudes et toutes les horreurs de la plus basse démagogie. Bien que Camille se

défendît d'avoir cherché le moindre rapprochement entre le prétendu tableau de Tacite et l'actuel spectacle de la Terreur, les ennemis de la Révolution soulignèrent les allusions transparentes et brûlantes de ce régime impérial, où la délation en honneur, au service de tribunaux sans conscience, envoyait à la « boucherie > des milliers de < suspects >.

L'apparition de ce trop véridique pamphlet précéda de deux jours la reprise des hostilités à la Convention contre les Hébertistes, c'est-à-dire contre les bureaux de la guerre qui étaient une des plus fortes citadelles des Néo-Cordeliers. Plusieurs députés vinrent signaler à la tribune les manœuvres coupables des agents du Conseil exécutif, qui, méconnaissant le caractère sacré dont étaient revêtus les représentants du peuple, arrêtaient ceux-ci pour de vaines formalités, ou les courriers porteurs de dépêches à l'adresse de la Convention.

— Tant qu'il y aura un conseil exécutif, protesta Bourdon, le gouvernement révolutionnaire ne pourra marcher.

Il appuyait ainsi la motion de son collègue Charlier qui réclamait la citation immédiate des ministres à la barre de la Convention.

Soudain, Fabre d'Égiantine, d'ordinaire plus circonspect, d'autant qu'une accusation capitale pesait déjà sur sa tète, se joint aux assaillants et précise leurs accusations dans un discours des plus violents contre les agents de Bouc hotte. C'est Ronsin, le général de l'armée révolutionnaire, livrant Paris à ses tratneurs de sabre, aussi insolents et féroces qu'ils sont moustachus. Ils vont jusque dans les foyers des théâtres menacer les spectateurs qui les regardent avec mépris de les « hacher » comme chair à paté. C'est encore ce Maillard (l'ancien héros des massacres de Septembre) « soi-disant agent de police militaire », que le bureau de la guerre a fait sortir de prison où il était détenu par ordre du Comité de sûreté générale. C'est enfin le secrétaire général du ministre lui-même, Vincent, qui a inondé Paris d' « horribles affiches » signées Ronsin, et qui souffle la discorde entre les Jacobins et les Cordeliers.

Fabre d'Égiantine demande l'arrestation de Vincent. Bout-

don la réclame non moins impérieusement, Vincent ayant osé le dénoncer aux Cordeliers, pour avoir suspendu, de concert avec Goupille au, l'incapable Rossignol de ses fonctions de général.

— « Et moi, dit à son tour Lebon, je déclare que, sur la fin d'un repas dont j'étais ainsi que Vincent, j'entendis ce dernier dire : nous forcerons bien la Convention à organiser le gouvernement aux termes de la Constitution. Aussi bien nous sommes loin d'être les valets du Comité de Salut public. »

On ne fait pas vainement appel à l'orgueil de grandes assemblées. La Convention décréta l'arrestation de Vincent et, en même temps, celles de Ronsin et de Maillard. D'autre part, le vœu* de Bourdon était exaucé. Bien que Voulland, membre du Comité de sûreté générale, eût cherché, dans les difficultés de l'heure présente, la justification des maladresses ou des abus de pouvoir commis par les agents des ministères, la Convention avait décrété que « sous les trois jours, le Comité de Salut public lui présenterait un rapport sur la suppression du Conseil exécutif ».

Explosion de colère contre les Hébertistes incarcérés. — L'armée rérolutionnaire,< ramassis de brigands ». — Appels à la clémence de la Convention repoussés par Robespierre. — Camille Desmoulins réclame au contraire l'indulgence, mais sans faiblesse. — Indignation des Hébertistes, — Apologie de la Terreur et de la Sensibilité parCollot d'Herbois. — Hébert l'applaudit aux Jacobins et dans le Pire Dachesne, et réclame, par contre, la disqualification des Dantonistes. — Discours de Robespierre à la Convention sur les principes du gouvernement révolutionnaire : il condamne le modérantisme.

Le soir, la séance de l'Assemblée se prolongea en quelque sorte aux Jacobins1. Bourdon y reprit ses invectives contre cet exécrable Ronsin, qui avait demandé la tête du Conventionnel, coupable d'avoir méconnu le génie de Rossignol. Ronsin était dans la salle : il en sortit. Laveaux dit, à son tour, tout le mal que Ronsin et ses amis avaient fait à la République, principalement Vincent qui traitait « des g-ens de mérite comme des polissons ».

— Mais qui a introduit Vincent aux Jacobins ? demanda Fabre d'Églantine.

— Hébert 1 ! répondit-on.

Hébert avait associé, en effet, à ses projets et à ses destinées cette « tête non moins ambitieuse et plus déréglée que la sienne » ; et tous deux avaient « demandé l'organisation du Conseil exécutif constitutionnel, afin de régner sur le dérangement général que devait occasionner cette véritable désorganisation*. >

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