‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 146 sur 165 · Aulabd. La Société des Jacobins · texte numérisé non relu

Aulabd. La Société des Jacobins

HÉBE rt et la commune

avec les gros négociants de Rouen. J'ai regretté cette association des deux représentants en mission, mais je n'ai rien dit contre Legendre.

— Si, si, crie-t-on de tous côtés.

Legendre fait remarquer, non sans dédain, qu'Hébert se défend bien mal. En réalité, son adversaire Ta diffamé à la tribune ; son système est la manœuvre actuelle des ennemis de la République ; et lui, Hébert, n'est qu'un vil intrigant.

Momoro demande que les deux adversaires échangent le baiser fraternel. Legendre s'y refuse : peut-on conseiller à Brutiis d'embrasser César ?

En dépit de ces blessures d'amour-propre, Hébert et sa faction, étroitement unis et marchant d'un commun accord & l'assaut du pouvoir, trouvaient des encouragements et des alliances au sein même des Comités de Salut public et de Sûreté générale.

Déjà le parti ultra-révolutionnaire de ces deux Comités avait fait mettre en liberté, le 12 janvier, Mazuel, un sousordre des Vincent et des Ronsin, alors que, la nuit suivante, leur dénonciateur, Pabre d'Eglantine, était incarcéré. Aussi, le $8 janvier, aux Jacobins, les Hébertistes voulurent-ils frapper un grand coup. Un des leurs, Léonard Bourdon, qu'on avait surnommé Léopard, ce qui permettait de ne pas le confondre avec Bourdon (de l'Oise), invita la Société à réclamer de la Convention la mise en liberté de Vincent et de Ronsin. Robespierre s'y opposa, car les intrigants ne manqueraient pas de dire qu'on a forcé la main au Comité de Sûreté générale ; il fallait donc laisser agir celui-ci, qui proclamerait l'innocence des prisonniers, du moment qu'il en serait convaincu. Et, pour ne pas en perdre l'habitude, Robespierre exhortait les frères et amis à reprendre la discussion sur les vices du gouvernement britannique.

Les Cordeliers, trouvant la diversion de mauvais goût, présentèrent eux-mêmes le lendemain, 29 janvier (10 pluviôse), leur requête à la Convention. La pétition, renvoyée au Comité de Sûreté générale, fut rapportée le 14 (2 février) par Vouland, qui se prononçait pour la prise en considération, aucune charge contre les prisonniers n'étant venue corro-

borer les dénonciations de Fabre.Tous les Dantonistes, Bourdon (de l'Oise), Philippeaux, Legendre, Lecointre (de Versailles), refusèrent d'accepter les conclusions du rapport, tant que le Comité n'aurait pas établi les preuves de la non-culpabilité des détenus. Et Bourdon relevait une prétendue prévarication de Vincent, lequel aurait gagné 40.000 francs sur un marché préjudiciable aux intérêts de la République. Ce fut encore le trop aveugle Danton, obéissant aux mêmes mobiles ou aux mêmes craintes, qui enleva le vote de la Convention en faveur de Vincent et de Bonsin, que leurs « services constants rendus à la liberté » devaient recommander à la bienveillance de l'Assemblée, d'autant que les preuves alléguées contre eux étaient fausses ou insuffisantes.

Le portrait de Vincent sous les verrous, puis délivré, tel enfin que Ta fixé Y Histoire des Prisons, veut être connu :

« Ce petit homme les injuriait tous (les prisonniers) de but en blanc. Quand on amena le général O'Hara et plusieurs autres prisonniers de marque, tant Anglais qu'Espagnols, il entra en fureur contre eux, et, après les avoir accablés d'injures, il les aurait frappés, sans la contenance ferme des gendarmes. Son épouse avait la permission d'entrer et de le voir. Un jour qu'assise sur son lit, elle l'entretenait tout bas de ses affaires, il saute à terre en écumant de rage, prend un couteau et, courant à un gigot cru et saignant qui était suspendu à la fenêtre, il en coupe une tranche et la dévore, en disant :

— « Que ne puis-je ainsi manger la chair de mes ennemis'.

« Hébert venait souvent le voir; et, tous les jours, de nouvelles députations, tant de sociétés populaires que de Comités révolutionnaires1, venaient le consoler et s'enivrer avec lui.

« Enfin, il partit au bruit des instruments et des chants de victoire d'une députation nombreuse qui le porta en triomphe chez lui. »

Le Père Duchesne avait bruyamment applaudi à Télar-

1. AacHivBS Nationales. P&rquei da Tribunal révolutionnaire. Déclarations frey, Bàldr&nd, Dupain, W. 76. Déclaration Ogier.

gissement de ses amis, qu'il représentait comme fort humiliés « d'avoir été confondus pendant deux mois avec les ennemis du peuple et contraints à manger à la gamelle des aristocrates ». Ce n'était plus seulement la justification de Ronsin et de Vincent accusés d'être « agents de Pitt et de Gobourg » ; c'était leur apothéose l.

Robespierre devait être sous l'impression désagréable de cet insolent triomphe, quand, le 17 pluviôse (15 février), il lut à la Convention son rapport sur la politique intérieure qu'il importait à la Révolution d'adopter — pendant de son discours sur les relations extérieures de la République ; — car, tout en flétrissant la faction des Indulgents, il stigmatisait, avec non moins d'énergie, la démagogie à outrance. Mais, fidèle à son esthétique familière, il se perdait dans une phraséologie aussi creuse que solennelle pour arriver à cet aphorisme : que la « vertu » était le « principe fondamental de tout gouvernement démocratique ou populaire ». Néanmoins, elle n'était puissante que par la Terreur qui «n'est autre chose que la Justice, prompte, sévère, inflexible ».

Rhéteur à qui plaisait le jeu de l'antithèse, il reprenait volontiers son thème des deux factions : « L'une, disait-il, nous pousse à la faiblesse, l'autre aux excès ; Tune veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée. » Mais, s'il était impitoyable pour les « royalistes », il se montrait également inexorable pour le € faux révolutionnaire... donnant beaucoup aux formes du patriotisme et très attaché, comme les dévots dont il se proclamait l'ennemi, aux formes extérieures, mais aimant mieux user cent bonnets rouges que de faire une bonne action ».

Son inapaisable rancune stigmatisait l'orateur du genre humain : « L'étranger hypocrite qui, depuis cinq années, proclame Paris la capitale du globe ne faisait que traduire dans un autre jargon les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à la destruction. »

Enfin il visait directement Hébert en rappelant une des

maximes favorites du Père Dtichesne : « Un de leurs principes est qu'il ne faut compter pour rien les hommes, principe d'origine royaliste, qui veut dire qu'il faut leur abandonner les amis de la liberté. »

Toutes ces manœuvres, déclarait-il, avaient pour but de semer la division entre les représentants envoyés en mission dans les départements et le Comité de Salut public, diversion utile aux ennemis de la République.

Et la Convention décréta l'envoi aux autorités constituées, aux sociétés populaires et aux armées, d'un rapport qui consacrait par c la Vertu » le dogme de sa souveraineté.

Robespierre el c Monsieur Brichet ». — Candidature, ajournée, de Vincent aux Jacobins. — Représailles aux Cordeliers, l'arche sainte des Hébertisles. — La sensibilité de Collot d'Herbois. — Un rapport de Saint- Just. — Comment les Cordeliers entendent « se replonger dans la Révolution »- — Séance du 14 ventôse aux Cordeliers. — Carrier y flétrit les ennemis de la guillotine. — L' « homme égaré » d'Hébert. — Appel aux armes. — Revue épura toire de Vincent.

Après avoir si longtemps louvoyé, Robespierre avait donc pris sa direction contre les Hébertistes. Pour qu'un homme, d'ordinaire si prudent, se fût résigné à cette décision, tout en ménageant des alliés du Père Duchesne tels que Fouché, Collot d'Herbois et Billaud-Varennes, il lui avait fallu, par un ensemble d'habiles et secrètes manœuvres, assurer sa prépondérance au sein du Comité de Salut public et consolider son influence dans le club des Jacobins.

Il y était enfin parvenu. Ses adversaires ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Deux jours après qu'il eut prononcé son fameux discours, un ami de Vincent, Brichet, employé au ministère de la Guerre, vint demander aux Jacobins qu'une délégation de la Société allât inviter la Convention à € chasser les crapauds du Marais qui avaient essayé de gravir la Montagne ».

Robespierre se leva et déclara sa résolution de « combattre ces propositions, quoique extraordinairement populaires et révolutionnaires au dixième degré », d'autant que « le Marais s'unissait aujourd'hui à la Montagne pour prendre des décisions salutaires et vigoureuses ». Puis il démontra que € Monsieur Brichet » et ses semblables, si ardents à motionner contre des traîtres qu'ils ne désignaient pas, étaient

LE PÈRE DUCHE SNE

eux-mêmes les premiers traîtres, en qualité d' « agents des puissances étrangères ». Et, comme Sentex, regrettant que € la Société se laissât dominer par un despotisme d'opinion >, s'opposait à l'expulsion de Brichek réclamée par Robespierre, sans autres informations, celui-ci, piqué au vif, joua son jeu des grands jours. Il se dit « prêt à donner sa tête pour sauver son pays », et obtint, sur l'heure, la double radiation de Sentex et de Brichet.

La veille, à la Convention, une plainte des habitants de Roanne ot de Villefranche contre les atrocités de Lapallu, un des chefs de l'armée révolutionnaire, avait appelé l'intervention de Gouthon. L'ami do l'Incorruptible avait enveloppé dans la réprobation, frappant cet énergumène défendu i l'Hôtel de Ville par l'hébertiste Marino, le représentant Javogues qui, au dire deCouthon, avait « déployé la cruauté d'un Néron ». Toutefois Robespierre se défendit de traduire son collègue au tribunal révolutionnaire, pour n'y pas envoyer du même coup Carrier, Fouché, Collot d'Herbois.

Les Hébertistes n'en restaient pas moins inquiets. L'échec qu'ils venaient de subir aux Jacobins pouvait les laisser à la merci des Dantonistes; et ils tenaient à prouver qu'ils étaient encore assez forts pour qu'on y regardât à deux fois avant de les expulser de la Société. Aussi, le 11 février, y proposèrent-ils la candidature de Vincent, que fit ajourner le dantoniste Dufourny, en dépit des efforts de Momoro. La faction n'avait donc plus d'autre refuge que dans son arche sainte, le club des Cordeliers. Elle y réclamait le lendemain, à titre de représailles, la radiation de Dufourny et la communication de cette sentence à la Société des Jacobins, dont certains membres, prétendit-on, eussent été singulièrement gênés par l'admission de Vincent. Hébert rompit des lance* pour son ami.

« Si Vincent n'est pas digne d'être jacobin, disait-il, il ne mérite pas d'être cordelier. Mais, s'il est digne de siéger parmi nous, pourquoi ne serait-il pas reçu jacobin? Remarquez que tous les citoyens qui ont parlé contre Vincent ont des affaires personnelles avec lui et prétendent avoir à s'en plaindre. Il reste démontré qu'il existe une faction dirigée

contre Vincent. Je propose qu'une députation se présente aux Jacobins et demande les raisons pour lesquelles on semble vouloir l'exclure de la Société *. »

L'assemblée était à la dévotion d'Hébert : elle décida que des commissaires iraient aux Jacobins « s'expliquer sur la pureté de Vincent » et rechercher les causes de l'opposition faite à l'admission de cet irréprochable sans-culotte.

Mais cette séance tenue « dans le temple de la Raison » par « la société des Amis de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen * » prouvait encore que les Hébertistes étaient tout prêts à prendre l'offensive. Sans être nommé, Robespierre était clairement désigné comme l'obstacle qu'il fallait abattre. Momoro maudissait « les hommes usés en République... les jambes cassées en Révolution ». Vincent se proposait de démasquer les « intrigants dont on sera étonné ». Hébert s'attaquait bien aux partisans du Comité de clémence, mais il dénonçait en outre « ceux qui, avides de pouvoir, mais insatiables, ont inventé et répètent pompeusement, dans de grands discours, le mot ultra-révolutionnaire, pour détruire les amis du peuple qui surveillent leurs complots... Vincent n'est point jacobin, mais on peut être bon patriote sans cela. »

Une voix lui donna aussitôt la réplique : — Vincent est bon cordelier, cela vaut autant, sinon mieux.

Les Hébertistes avaient bien choisi leur moment pour dessiner ce mouvement offensif. Robespierre et Cou thon, malades, restaient chez eux. On serait tenté de croire à un de ces accès de fièvre dont s'accommodent volontiers les hommes politiques, si l'on ne savait que plusieurs sections allèrent prendre chaque jour des nouvelles de leur cher tribun. Les Cordeliers mirent à profit cette impuissance momentanée de leurs adversaires, pour continuer leur campagne d'insinuations malveillantes et d'allusions calomniatrices.

Le 2 ventôse, Hébert, reprenant une thèse qui lui avait

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