‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 148 sur 165 · Moniteur, an 11, n · texte numérisé non relu

Moniteur, an 11, n

tre que la justice ». Car qu'était-ce donc que cette rigueur si amèrement reprochée au gouvernement révolutionnaire, à côté de la barbarie de l'ancien régime et même de la cruauté actuelle des monarchies européennes qu'à vrai dire, lui aussi, Saint-Just, exagérait singulièrement? Il condamnait donc la clémence des Indulgents et la généreuse pitié du Vieux Cordelier. Mais il repoussait la Terreur, « arme à deux tranchants dont les uns se sont servis à venger le peuple et d'autres à servir la tyrannie ». Et, après une série d'aphorisme* façon Robespierre, entre autres : « Celui-là seul a des droits dans notre patrie qui a contribué à raffranchir », Saint- Just faisait adopter à l'unanimité ce décret sanctionnant une fois de plus la toute-puissance des Comités :

« Le Comité de Sûreté générale est investi du pouvoir de mettre en liberté les patriotes détenus. Les propriétés des patriotes sont inviolables et sacrées. Les biens des personnes reconnues ennemies de la Révolution seront séquestrés au profit de la République ; les personnes seront détenues jusqu'à la paix et bannies ensuite à perpétuité. »

Sans doute, la dure et nébuleuse rhétorique de Saint-Just ne précisait pas la pensée de l'orateur, même quand il disait : « La Terreur a rempli les maisons d'arrêt, mais on ne punit plus les coupables. » Néanmoins, les Vincent et lesRonsin qui en étaient sortisses Grammont, les Savart, les Duret. et autres Hébertistes, qui s'attendaient à en sortir après de nouvelles septembrisades, savaient bien à qui s'adressait cette Apocalypse. Une telle obscurité était voulue pour laisser dans l'ombre les fortes têtes du parti, Carrier, Fouché, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois.

Celui-ci tenta de conjurer le péril. Le soir, aux Jacobins, il interprétait, dans une note optimiste, le décret rendu 1* matin par la Convention. La loi, dit-il, permettant au Comité de Sûreté générale de libérer les patriotes détenus, à char?? par eux de rendre compte de leur conduite depuis le l'nui 1789, va donner la force aux amis de la liberté «c de se replonger dans la Révolution pour en sortir avec une vigueur nouvelle ». Et, comme si les grands premiers rôles de 1* comédie hébertiste s'étaient entendus pour consacrer par ua

acte solennel ces conclusions imprévues du rapport de Saint- Just, une délégation des Cordeliers entre dans la salle pour* jurer union avec les Jacobins ». Ému jusqu'aux larmes, le président La Vicomterie « donne le baiser fraternel » aux Cordeliers. Que de baisers! Que de baisers!

Dès le lendemain (27 février), cette Société démontrait comment elle entendait « se replonger dans la Révolution». Elle votait l'impression et l'affichage, à ses frais, d'un de ses arrêtés expulsant les Dantonistes de la Montagne qu'elle baptisait, par parenthèse, « la Roche Tarpéienne ».

Le 12 ventôse (2 mars), une nouvelle décision de ces mêmes Cordeliers envoyait au Comité de Sûreté générale une députation chargée de réclamer l'élargissement du patriote Marchand. Cet honnête citoyen avait été arrêté, sur la demande du Comité révolutionnaire de la section, parce qu'il s'était < exprimé » au club des Cordeliers « avec la liberté d'un vrai républicain ». Lisez : produit une dénonciation calomnieuse.

Mais, où la mise en scène f ut, comme tant d'autres du même temps, grandiosement grotesque, où le « plongeon » (dans l'acception péjorative du mot) fut complet, parce qu'il trahissait la secrète politique de la faction, ce fut dans la séance du 14 ventôse (4 mars)*

Le président Momorolit le prospectus de Y Ami du peuple — cette résurrection réclamée par Hébert — moniteur de dénonciation dirigé surtout « contre les mandataires infidèles du peuple ». Puis il fait apporter « le tableau des Droits de l'Homme » qui est aussitôt « couvert d'un crêpe noir et restera voilé jusqu'à ce que le peuple ait recouvré ses droits sacrés par l'anéantissement de la faction ».

C'était, sans phrases, un appel à l'insurrection, sainte tradition que s'étaient pieusement et successivement transmise la Commune du 10 août, le club de l'Evêché, le Conseil général du 31 mai, tradition qu'avait recueillie l'Hébertisme aujourd'hui cristallisé dans le club des Cordeliers.

Au reste, tous les orateurs, en cette séance du 14 ventôse, proclameront, avec plus ou moins de véhémence, la nécessité de l'insurrection.

Vincent dénonce la nouvelle faction des Lnllier, des Dufourny et autres, qui veulent c établir un système destructif de modérantisme», et qu'il confond avec ses éternels ennemis Chabot, Bazire, Bourdon de l'Oise, Philippeaux.etc. Leur conspiration renversera infailliblement la liberté si ton ne déploie pas toute la terreur de la guillotine >.

Carrier monte à son tour à la tribune. S'il n'a pas de certitude absolue « sur les intentions des futurs modérantistes », puisqu'il est éloigné depuis longtemps du théâtre de la Révolution, il n en a pas été moins « effrayé des nouveaux visages qu'il a vus à la Montagne et des propos qui sont arrivés à ses oreilles ». Et sa voix s'élève, s'enfle, éclate furieuse :

— « On voudrait, je le vois, je le sens, faire rétrograder la Révolution... On s'apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi... Les monstres 1 ils voudraient briser les échafauds ! Ceux-là ne veulent point de guillotine! »

Le journal de Marat ne suffit pas pour combattre ces traîtres, € c'est Pinsurrection, la sainte insurrection...» qu'opposeront « aux scélérats » les Corde tiers : car c'est dans le cœur des Cordeliers qu'a toujours « brûlé le feu sacré du patriotisme 1 ».

Cette péroraison est couverte d'applaudissements.

Hébert prend alors la parole. Et son discours sera peutêtre la plus importante manifestation de sa vie politique comme de sa vie littéraire ; car, dans cette mémorable journée, le Père Duchesne jouera, lui aussi, son rôle, machiné et truqué, à l'exemple de tous les premiers sujets ou des simples comparses qui participèrent à cette tragi-comédie.

Hébert va, dit-il, « arracher les masques », bien qu'il ne lui semble guère possible « d'ajouter à l'énergie du prospectus de YAmi du peuple ». En homme qui ne craint pas de se répéter, pour mieux faire pénétrer ses idées dans l'esprit de son auditoire, il revient à la charge contre les complices de Brissot et les soixante et un députés qui ne sont pas en-

1. Archives Nationales. W. 76. Déclarations Jarry, SoaUrd, etc«

core livrés au bourreau ; mais c'est afin de dénoncer les « intrigants » empressés à les soustraire « au glaive vengeur », et parmi ces intrigants « Monsieur Amar, noble, trésorier du roi de France et de Navarre ».

— « 11 est temps, déclare-t-ii, que le peuple apprenne aux fripons, aux voleurs que leur règne ne durera pas longtemps... »

ici, l'action se corse ; le dialogue s'engage entre l'orateur et la salle ; les compères vont lui donner ou provoquer la réplique. Car il faut en finir, attaquer en face l'bomme malade, qu'Hébert, toujours poltron, n'osera pas encore nommer, mais qu'il désignera assez clairement pour être entendu de tous :

— ... Les ambitieux I les ambitieux, ces hommes qui mettent les autres en avant, qui se tiennent derrière la toile, qui veulent régner ! Mais les Cordeliers ne le souffriront pas.

— Non, non, non, hurle toute la salle.

— Les hommes qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires, je vous les nommerai...

Mais, aussitôt, Hébert bat en retraite :

— Depuis doux mois, je me retiens, je me suis imposé la loi d'être circonspect, mais mon cœur ne peut plus y tenir.

Et, de plus en plus « circonspect » comme il vient de le dire, Hébert entend s'associer des gardes du corps.

— Je sais ce qu'ils ont tramé, mais je trouverai des défenseurs.

— Oui, oui, oui, crie de nouveau la salle. Et Boulanger, cet honnête compère :

— Père Duchesne, parle et ne crains rien ; nous serons nous, les Pères Duchcsne qui frapperont.

Momoro appuie le serment de Boulanger :

— Je te ferai le reproche que tu te fais à toi-même, Hébert, c'est que depuis deux mois tu crains de dire la vérité ; parle, nous te soutieudrons *.

Vincent avait précisément apporté — coïncidence étrange — un numéro du Père Duchesne, déjà vieux de quatre mois;

1. Abchiv. Nation. W. 76. Déclaration Jarry. \V. 78. Déclaration» Brochet, etc.

et la comparaison qu'il en établit « avec ceux d'aujourd'hui * lui fait dire :

— J'aurais cru que le Père Duchesne était mort.

Rien n'est plus juste. Dans ces derniers numéros, la verve ordurière du journaliste a singulièrement pali. Hébert le reconnaît. Il accepte le blâme, mais il s'en sert comme d'un tremplin pour mieux rebondir.

Il signale le système d'oppression dont il a été victime dans une « société très connue », où il s'est vu refuser par trois et quatre fois la parole. On « étouffe sa voix », tandis qu'un Camille Desmoulins, ce traître vendu au parti de l'étranger, « chassé, rayé par les patriotes... >

— Oui, s'écrie Hébert, € un homme égaré sans doute », autrement je ne saurais comment le qualifier, se trouve là fort à propos pour le faire réintégrer, malgré la volonté du peuple... »

L'orateur a retenu encore sur ses lèvres le nom de Robespierre. Mais il se retourne contre les journaux dont pas un « n'ose dire la vérité ». On lui a reproché les « douze mille numéros » achetés parle ministre de la Guerre: « On a cherché à faire regarder cela comme une affaire d'argent de ma part, moi qui me soucie d'argent comme de rien, mais qui suis seulement jaloux de propager les bons principes... >

Mais il Test aussi, ce grand patriote si désintéressé, de satisfaire ses rancunes professionnelles et politiques. Il rappelle que « dans un temps » ses journaux étaient arrêtés alors que ceux de ses confrères circulaient librement.

— Ah ! clame-t-il avec amertume, je vous dévoilerai tous ces complots, car je n'ai rien dit encore... Gomment est composé le ministère ? Un Paré...

Gette fois, le politicien a trahi ses plus secrètes rancoeurs. S'il n'a pas osé lancer à la bande d'énergu mènes qui lui fait chorus le nom redoutable de Robespierre, il ne craint pas de lui jeter tout d'abord celui de l'homme qu'il accuserait volontiers de l'avoir supplanté. Et Vincent d'appuyer d'un mot qui « marque » pour la guillotine :

— C'est un nouveau Roland.

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