Courrier Universel, no du 13 mars
2. Schmidt. Tableaux, etc.. t. II. (Situation du 22 ventôse.)
quand les meilleurs patriotes sont persécutés et que leurs défenseurs éprouvent le même sort S »
Ce fut le chant du cygne du Père Duchesne. Le 23 ventôse (13 mars), Saint-Just montait à la tribune lire, au nom du Comité de Salut public, son rapport « sur les factions de l'étranger et sur la conjuration ourdie par elles dans la République française pour détruire le gouvernement républicain par la corruption et pour affamer Paris ».
Saint-Just ne variait pas sa manière. C'était toujours ce ton âpre et dur,cette argumentation compacte,ce flux d'aphorismes, souvent obscurs mais toujours gourmés, qu'il semblait avoir empruntés à la rhétorique de Robespierre, en les teintant d'une vague mélancolie mystique et funèbre, sorte de Dies irae à l'intention 'des victimes que son inexorable fanatisme désignait au tribunal révolutionnaire.
Saint-Just, à l'entendre, parlait, au nom de « la vertu » et de « la probité ». Mais ses premiers mots trahissaient son irritation, et l'animosité de ses amis contre les hommes qui les avaient menacés, sans avoir osé toutefois les appeler par leur nom. On sent que cette velléité de rébellion n'a pas été sans inquiéter le Comité de Salut public, quand le rapporteur s'écrie : « L'insurrection est la garantie du peuple qui ne peut être ni défendue, ni modifiée ; mais les gouvernants doivent avoir aussi leur garantie ; elle est dans la justice et dans la vertu du peuple. »
Et Saint-Just, qui se sent autorisé par les récriminations de sections parisiennes, qui a sous la main l'enquête de Fouquier, accumule et précipite les griefs d'accusation contre les Hébertistes. Ces conjurés sont des Sybarites qui s'offrent des repas à cent écus par tête et qui échangent des signes de reconnaissance dans les spectacles. Ils n'attendent plus que « le chef » nécessaire et qu'ils « porteront en triomphe ». Ces prétendus successeurs de Marat (ils avaient ressuscité Y Ami du peuple), ce sont des hypocrites dont « rougit l'ombre » du grand citoyen. « Il est artificieux, dit l'orateur, le
1. Schmidt. T&hletux, etc., t. II, p. 150. (Situation du 22 ventôse.) — Le Père Duchesne, n» 355 et dernier.
parti do l'étranger qui, sous prétexte d'une plus grande sévérité que nous, n'attend qu'un moment de tumulte pour ouvrir les prisons. »
Saint-Just n'a d'indulgence pour personne. Il instruit le procès des sociétés populaires « où il y a trop de fonctionnaires et trop peu de citoyens. Aujourd'hui, des lettres répandues dans les Halles demandent un roi. Une autre classe de corrupteurs, c'est « le ménage des fonctionnaires». Et, par cette transition, il arrive jusqu'à Hébert : < Quel mérite avez-vous, lorsque vous êtes comblé de biens, lorsqu'un pamphlet vous rapporte trente mille livres de rente, que vous opprimez les citoyens, que vous êtes libre et puissant ? »
La philosophie amère de l'austère républicain n'épargne pas plus les Indulgents que les Hébertistes : « Chaque folie a ses tréteaux. L'une porte le gouvernement à l'inertie ; l'autre veut le porter à l'extravagance ». Et l'homme d'État ne s'affirme pas moins, triste et découragé, dans cet apophtegme qu'a de tout temps proclamé la sagesse des nations: € Tout le monde veut gouverner, personne ne veut être citoyen. >
Mais Saint-Just n'a cessé d'avoir l'œil fixé sur Hébert ; il revient à l'homme qu'il déteste : « Un écrit sans naïveté, mais sombre et guindé, où, par un piège tendu peut-être depuis longtemps, la liberté est burlesque, est-ce donc là tout le mérite du patriotisme ?... C'est l'étranger qui tend à la destruction du gouvernement présent pour lui substituer un chef unique. »
Et, comme le jeune tribun maniait volontiers, à l'occasion, l'arme à double tranchant du sophisme: «Les factions, disaitil, étaient un bien pour isoler le despotisme et diminuer l'influence de la tyrannie ; elles sont un crime aujourd'hui parce qu'elles isolent la liberté et diminuent l'influence de peuple. »
C'était la condamnation des Hébertistes et de tous ceux que la fable ingénieuse d'un < Régent », comme dit Mébé* de la Touche, allait amalgamer au Père Duchesne. Aussi Saint- Just obtient-il, sans difficultés, de la Convention le vote de ce fameux décret :
«Le tribunal révolutionnaire continuera d'informer contre
les auteurs et complices de la conjuration ourdie contre le peuple français et sa liberté.
€ Sont déclarés traîtres à la patrie et seront punis comme tels, ceux qui seront convaincus d'avoir, de quelque manière que ce soit, favorisé dans la République le plan de corruption des citoyens, de subversion des pouvoirs et de l'esprit public ; d'avoir excité des inquiétudes à dessein d'empêcher l'arrivage des denrées à Paris ; d'avoir donné asile aux émigrés ; ceux qui auront tenté d'ouvrir les prisons; ceux qui auront introduit des armes dans Paris dans le dessein d'assassiner le peuple et la liberté ; ceux qui auraient tenté d'ébranler ou d'altérer la forme du gouvernement républicain *. »
Le Comité de Salut public fut chargé de surveiller l'exécution de ce décret et d'en rendre compte à la Convention. L'Assemblée en vota l'impression et l'envoi aux sociétés populaires, aux armées, aux départements. Legendre fit étendre cette disposition aux municipalités et ordonner la lecture du décret, chaque décade, dans le Temple de la Raison.