Bûchez et Roux. Histoire parlementaire. T. XVII
Le Père Dnehe$ne inspire ou commente les actes de la Commune. — Servilité de l' Assemblée Législative. — Quelle fut la part d'Hébert et de la Commune dans les massacres de Septembre ? — Déclaration de Françoise Goupil. — Comment Hébert perquisitionnait. — Apologie des massacres par un canard d'Hébert et par une circulaire de la Commune.
On peut suivre désormais dans le Père Duchesne le déver loppement de cet état d'esprit, despotique et cruel, animant, au mépris de l'autorité administrative, la nouvelle Commune contre une partie de la population parisienne. Car c'était autant la haine de l'aristocratie que le souci de la domination qui réglait l'attitude du Conseil général devant l'Assemblée Nationale. Celle-ci s'était laissé imposer le décret dégageant la Commune de tout lien avec le Département suspect de royalisme et la mettant directement en rapport avec le Corps législatif. Les délégués, auxquels incombait cette mission, sans cesse renouvelée, l'accomplissaient d'un ton impérieux et menaçant : « Le comité de surveillance des représentants de la Commune provisoire, affirmaient-ils, prouvera bientôt l'existence de la conspiration royaliste- Tous les assassins sont dans les fers... La Commune s'occupe à former le nouveau tribunal martial », c'est-à-dire le premier tribunal révolutionnaire, celui qui devait connaître des « crimes du 10 août ».
Cette déclaration, n'est-ce pas le thème du « grand jugement du Père Duchesne qui condamne le scélérat à être raccourci avec l'infâme Marie- Antoinette et les bêtes féroces de la Ménagerie » 1 ? Et comme on retrouve dans cette paro-
die de la légalité, dissimulée sous une forme triviale, pour ne donner prise à aucun soupçon, la prétention autoritaire du démagogue, qui traitait en justiciables, souverains, princes, généraux, magistrats, hommes politiques et jusqu'aux législateurs! Car les députés, devant qui semblait s'incliner la Commune, Hébert les apostrophait avec la dernière insolence *, encouragé vraisemblablement par la complicité muette de ses collègues.
Vainement, l'Assemblée Nationale luttait contre des empiétements qui se doublaient d'illégalités. Elle n'avait plus ni cette autorité morale, ni cette confiance en soi qui brise les plus audacieuses résistances. Elle sentait se préparer l'irréparable, qu'elle devait subir, la mort dans l'âme, sans lui opposer d'autres outrages que de vaines protestations ou des décrets dont elle ajournait presque aussitôt l'exécution.
Les délégués de la Commune ne lui parlaient plus qu'en termes comminatoires. « Prenez garde, lui disaient-Us le 17 août, le peuple est las de n'être pas vengé ; craignez qu'il se fasse justice. » Quels signes précurseurs des massacres qui allaient bientôt ensanglanter Paris l
Si la préméditation dos tueries de septembre semble moins établie que celle de la Révolution du 10 août, il n'en est pas moins constant que l'effervescence populaire, portée à son paroxysme dans les clubs, dans les sections et jusque dans la rue, laissait prévoir les pires catastrophes.
L'Assemblée Législative parut s'en inquiéter. Les visites domiciliaires qui n'avaient pas discontinué depuis le 10 août; le pillage qui en était souvent le but et qu'on masquait du nom honnête de saisies ; les détournements constatés dans les maisons royales et dont un bouleversement général pouvait eftacer les traces ; les incarcérations illégales ; les usurpations de pouvoir ; les cris de haine et les menaces de terribles représailles, depuis que l'étranger foulait le sol sacré de la F rance i toutes ces violations des libertés publiques et da droit des gens qu'avait ordonnées la Commune insurrec-
tionneUe, l'Assemblée Législative les condamna, le 29 août, en prononçant la dissolution de cet organisme « né de l'anarchie, qui devait cesser avec l'anarchie», disait Barère. Mais la même Assemblée, par un de ces retours ne caractérisant que trop sa faiblesse, déclarait que la Commune avait bien mérité de la patrie.
Le 30, une députation de la municipalité provisoire prétendit justifier sa conduite depuis le 10 août. Ce fut Tallien qui prit la parole en son nom. Manuel, qui lui succéda, démontra combien les deux décrets étaient contradictoires. L'Assemblée Législative suspendit l'exécution du premier, en raison des événements. Et, conclut G hou dieu, « la Commune provisoire ne crut pas devoir se retirer dans un moment, où, par son énergie, elle pouvait encore être utile ». »
Mais, pas plus que la Législative, elle ne sut empêcher des massacres, dont elle portera toujours la responsabilité devant l'Histoire. Car si elle ne les dirigea pas, elle les provoqua au même titre que le Père Duchesne.
Cette question a préoccupé nombre d'historiens et soulevé d'ardentes polémiques. Elle a été résolue, en général, dans le sens que nous venons d'indiquer. En ce qui concerne plus particulièrement Hébert, les conclusions sont identiques. Peut-être eussent-elles été encore plus défavorables à sa mémoire, si elles avaient été posées par des contemporains moins suspects de partialité que Peltier, le rédacteur des Actes des Apôtres, et que Bertrand de Molleville, l'ancien ministre, qui, dans ces heures funèbres, n'étaient plus, ni l'un ni l'autre, à Paris.
Tous deux, en effet, et après eux, la Biographie portative des Contemporains, ont accusé formellement Hébert d'avoir ordonné l'exécution de la princesse de Lamballe à la Force \
Tridon l'apologiste enflammé des Hébertistes, et, plus
1. Notes et Mémoires de Choudiea (édition Barrucand, 1897). Choudieu
blâme cependant l'illégalité et l'arbitraire de la prolongation du pouvoir.
2. Pbltlbr. Histoire da 10 août. — Bertrand db Mollbvillb. Histoire, etc., t. 9, p. 251. — Biographie universelle et portative des contemporains, 1834. Art. Hébert.
S. Tridon. Les Hébertistes, etc.
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récemment, M. Mater 1 se sont inscrits en faux contre cette légende. Avant eux, M. de Cadoudal M'avait déjà ruinée, mais par une autre légende. Il affirmait qu'Hébert, « ce Tibère de bas étage aimant encore plus l'argent que le sang», désirait sauver la princesse de Lamballe. Le duc de Penthièvre avait donné cent mille écus à des « agents secrets » pour « racheter les jours de sa belle-fille ».
Tridon et M. Mater, beaucoup plus voisins de la vérité, disent simplement qu'Hébert ne pouvait être parmi les assassins de la princesse, puisque, à ce moment, il siégeait à la Commune. Il est certain que, dans la matinée du 3 septembre, à l'heure où d'infâmes bourreaux égorgeaient et dépeçaient si monstrueusement l'amie de la reine, Hébert était nommé par ses collègues d'une commission qui devait se rendre à l'Assemblée Législative Mine résulte pas de ce fait qu'il fût alors à l'Hôtel de Ville; car il n'est pas nécessaire d'assister à une séance pour s'ytrouver désigné comme membre d'une délégation. Au surplus, le procès-verbal de la journée ne me ntionne ni la présence, ni l'absence d'Hébert.
D'autre part, nous savons qu'à cette époque le rédacteur du Père Duchesne demeurait encore rue Saint-Antoine et précisément en face d'un passage qui conduisait à la prison de la Force. Soixante pas à peine le séparaient du champ de carnage. Eut-il seulement la triste curiosité d'y jeter un coup d'œil ?
Parmi les curieux documents qu'a retrouvés et publiés M. Mater, la dernière lettre écrite par Françoise Goupil a sa belle-sœur serait peut-être un argument décisif en faveur de la non- culpabilité d'Hébert, si le témoignage d'une femme, toujours intéressée à plaider l'innocence de son mari, pouvait être pris en sérieuse considération.
« Ses mains, dit-elle, sont restées pures comme son âme et n'ont pas trempé dans le sang qui a coulé dans les prisons à Paris. Moi, j'en ai eu une si grande horreur que j'ai failli en perdre la vie... »