Soles et pièce* justificatives
Nous la croyons sans peine ; elle était alors dans le cinquième mois d'une grossesse très pénible; et, de son appartement, elle pouvait entendre les cris effroyables des meurtriers et des victimes, sur le seuil de la Force. Elle ajoute :
« Je crois que la loi seule peut frapper les coupables et jusque-là je les couvrirais de mon corps. Tout ce qui peut me consoler dans ce tragique événement, c'est que, pour la justification de mes concitoyens, les noms de ceux qui en sont les auteurs, sont déjà en exécration et que l'Histoire, en les transmettant à la postérité, justifiera le peuple de Paris, qui n'a rien perdu, il faut le dire, de son urbanité. »
A lire entre les lignes, on sent que « l'Histoire » avait déjà commencé pour « les bommes de proie », suivant l'énergique expression d'un de leurs contemporains, qui avaient, sinon frappé, du moins « marqué les victimes », — le mot de M"' Roland sur Hébert,
Que celui-ci n'ait donc pas présidé, en personne, aux massacres des prisons, c'est fort possible. Et, plus que les arguments présentés par Tridon ou par M. Mater, le silence des contemporains et même des témoins oculaires les plus hostiles à la mémoire d'Hébert nous persuade. Ce qui est en tout cas indiscutable, c'est que le rédacteur du PèreDuchesne n'était pas parmi les assassins, alors que la tuerie avait déjà commencé dans plusieurs prisons. Les Souvenirs du général comte Dumas nous en fournissent une preuve indéniable.
Mathieu Dumas faisait alors partie de l'Assemblée Législative ; et son loyalisme monarchique lui avait attiré la haine de la démagogie. Le Père Duchesne le comprenait parmi les aristocrates qu'il vouait aux fureurs populaires et qui, sagement, évitaient de s'y exposer. « J'avais renoncé, dit le député, à habiter l'hôtel de mon beau-père, M. de la Rue, rue Thévenot, parce que le fameux Hébert... qui dominait ma section, était un de ceux qui m'avaient dénoncé ! »
Le 2 septembre, Dumas était allé dîner chez son ami Théodore de Lameth,dont l'hôtel de la rue Notre-Dame-des-Champs touchait à la rue de Vaugirard, en face l'église des Carmes.
Au moment où il sort de l'hôtel, vers les sept heures du soir, Dumas entend pousser « des cris affreux » : c'étaient les
prêtres que leurs bourreaux égorgeaient. Il se rend à V Assemblée Législative ; et bientôt il y voit arriver le valet de chambre de son beau-père qui lui apporte les plus fâcheuses nouvelles. L'hôtel de M. de la Rue est envahi par des officiers municipaux qui procèdent à une visite domiciliaire. Dumas y court, et, chemin faisant, alors qu'il passe près de l'Abbaye, il entend le tumulte et les cris de la foule ameutée autour de la prison.
« Il était nuit lorsque je parvins à la rueThévenot. Je trouvai en effet la maison entourée de sentinelles ; je me nommai, elles me firent passage. Je montai dans mon appartement; et le premier individu que j'y rencontrai fut Hébert, qui m'exhiba l'ordre de la Commune de mettre les scellés sur mes papiers. 11 était accompagné de deux officiers municipaux et de quelques membres de la section. Ils avaient déjà apposé les scellés sur ma bibliothèque et sur les tiroirs de mon bureau.
« Heureusement, mon secrétaire, M. Si monot, ancien sousofficier du régiment de Condé, avait montré beaucoup de fermeté et n'avait pas souffert qu'on touchât à aucun papier. Il avait surveillé ces officiers de police pour s'assurer qu'on n'introduirait aucune pièce dont on pût se faire une arme contre moi. Certain qu'il ne pouvait s'y trouver rien qui pût me compromettre, rien qui eût même l'apparence de l'intrigue, rien que je n'eusse dit publiquement à la tribune, je dis à Hébert, en passant la main sous une des bandes dont on avait fermé mon bureau, qu'en ma qualité de député je pouvais arracher les scellés, ne reconnaissant ni à la Commune, ni à aucune autorité le droit d'ordonner une teUe violation de domicile, mais que, tranquille sur le résultat de mes recherches, je m'abstenais de m'y opposer et que j'allais en rendre compte au comité de surveillance de l'Assemblée. Us se retirèrent en s'excusant sur la nécessité où ils étaient d'exécuter les ordres qu'ils avaient reçus et dont ils n'étaient pas, disaient-ils, responsables1. »
Si le récit de Mathieu Dumas démontre une fois de plus
i. Souvenir* du général comte Dumas, 1839. Paris. T. II, p. 470.
quel odieux régime d'arbitraire, d'illégalité et d'inquisition, la Commune insurrectionnelle avait imposé à la population parisienne, il prouve également que, pendant la majeure partie de la nuit du 2 septembre, Hébert ne fut l'acolyte, ni du trop fameux Maillard, ni des officiers municipaux signalés dans les prisons par des témoins oculaires.
Le porte-parole du Père Duchesne n'en reste pas moins, devant cette «Histoire», si malencontreusement invoquée par Françoise Goupil, un des instigateurs du € tragique événement » qui jeta l'épouvante dans le monde entier, un des applaudisseurs de prétendus justiciers que, deux mois après, les révolutionnaires eux-mêmes désavouaient.
S'il est vrai, comme l'affirme, avec d'autres historiens, M. Mater, qu'un comité d'exécution, sous les ordres de Marat, Panis et Sergent, « organisa, dirigea et solda des tueries », que le Conseil général de la Commune avait « froidement concertées pour terrifier l'ennemi extérieur », il n'est pas moins exact qu'une presse abominable réclama impérieusement, comme autant de mesures de salut public, les perquisitions, les incarcérations et l'anéantissement des prétendus conspirateurs, avant le départ des volontaires parisiens pour la frontière.
Hébert et Marat — nous l'avons vu — s'attelèrent à cette infâme besogne. Le crime commis, ils exultèrent et piétinèrent les cadavres. Est-ce là cette « justification» qui, d'après Françoise Goupil,devait faire éclater l'innocence de son époux?
Le Père Duchesne admire « le bras du peuple qui a purgé la France de tous les scélérats... recrutés pour nous égorger ». Mais « ce n'est pas assez f... que d'avoir fait justice de tous lesbrigands qui garnissaient les prisons »,il faut mettre dans l'impuissance de nuire « les feuillantins, royalistes, fayettistes, signataires de pétitions » qui, « pendant que les patriotes seront aux frontières, auront beau jeu avec ceux qui restent dans les sections 1. »
Mais, déjà, au lendemain même des massacres, Hébert, qui, en bon journaliste, y trouvait matière à copie, avait publié,
i. Le Père Duchesne, a" 168 et 169.
sous sa signature, dans un de ces canards populaires dont il accompagnait souvent son Père Duchesne, une apologie fort précipitamment écrite ; car son ardent désir de ne voir aucun prisonnier échapper au fer des assassins lui fait compter parfois plus de victimes qu'il n'en est tombé réellement.
Cette feuille — une spéculation de librairie — est intitulée :
« Grand détail de l'exécution de tous les conspirate urs et brigands détenus dans la prison de l'Abbaye Saint-Germain, de la Conciergerie, du Châtelet, de l'hôtel de la Force, de Bicêtre et autres lieux, etc. 1 »
Après avoir rappelé que Louis le traître « a contraint le peuple à tourner contre lui ses armes » et qu'après l'extermination de « ses infâmes satellites » il fut fait prisonnier avec sa * race impure », Hébert signale « les indices d'un nouveau complot pour exciter une contre-révolution à Paris ».
...< Avant de partir et de se précipiter comme un torrent sur l'ennemi, le peuple a voulu purger Paris des brigands qui l'infectaient. Irrité de la lenteur des juges à punir les crimes du 10 août, il s'est fait justice lui-même et a massacré toutes les personnes contre-révolutionnaires. »
A l'Abbaye... « tous les autres sont mis en pièces; de ce nombre sont le valet de chambre Thierry, l'intendant de Bouillé, les officiers suisses, les juges de paix Buob et Boquillon, Sainte-Palaye commandant le bataillon Saint- André ; en un mot, tous les chefs de la Ligue et les plus mortels ennemis du peuple, au nombre, dit-on, de 288...
« Le bras populaire écrasait en même temps des serpents plus venimeux ; plus de 150 prêtres réfractaires sont immolés à la maison des Carmes du Luxembourg où ils étaient renfermés.
...« Avant de perdre la vie, un des brigands de cette prison (la Conciergerie) s'est écrié : « Je meurs justement, je dois dire la vérité. Vous faites bien de nous immoler, car nous en devions faire autant de vous dix heures plus tard ; vous étiez f... et nous étions libres. Les prisonniers de toutes