‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 4 sur 165 · A. Hébert etc.* i C Desmoulins et Compagnie · texte numérisé non relu

A. Hébert etc.* i C Desmoulins et Compagnie

*. Correspondance inédite de C. Desmoulins (édit. Matton), 1936.

LE PÈRB DUCHKSNE

bienfaiteur des petites gens qui lui furent accueillants et hospitaliers en ces jours d'épreuves. C'étaient le coiffeur Parisot et sa femme, de la rue des Noyers, un couple qui évoque, en son esprit de classique, un gai souvenir du Lutrin de Boileau . Et les filles du charcutier établi non loin de la rue Jean de Beauvais ! Et... — mais une observation malicieuse de M"* Hébert sur « les bonnes amies » des deux compatriotes tombe à faux — cette personne, demeurant dans le même quartier, qui « aimait tant Desgenettes » était une vieille dame delà tournure la plus grotesque. Elle tenait un bureau de tabac et logeait deux ou trois étudiants dans une maison petite et étroite, mais haute de cinq étages, sise rue des Noyers, près de la rue des Anglais, Une maison en quelque sorte historique ! Elle avait vu naître Jean-Baptiste Rousseau, qui en avait été propriétaire ; et la logeuse avait fait graver sur la porte cette inscription, d'une poésie... d'hôtel meublé :

C'est ici que naquit Rousseau, De son siècle le flambeau.

Hébert le prend sur un autre ton avec Camille Desmoulins qui Ta plaisanté sur l'humilité de ses origines, en lui attribuant des capacités professionnelles dont il se défend.

— Non, dit-il, je ne fus jamais « un pauvre frater faisant des saignées pour douze sols, profession aussi utile qu'honorable », car je ne sais « faire œuvre de mes dix doigts ».

Et, tout naturellement, il rappelle cet « hôtel de la frugalité, où nous nous sommes trouvés ensemble, k côté de braves maçons et de pauvres ouvriers qui valaient mieux que toi et moi » .

Il est peut-être moins à l'aise, quand l'ami de Danton, vivant toujours dans son rêve étoilé du 13 juillet 1789, demande à ce chacal qu'est le Père Duchesne, où il rôdait aux heures de la lutte en plein air et au grand jour : « Tu n'étais pas avec nous dans le cheval de bois. » Car il faut le reconnaître, et c'est le trait caractéristique de la vie d'Hébert, ce perpétuel aboyeur, acharné à réclamer des têtes, ne fut jamais un combattant d'avant-garde dans les journées révo-

lutioDDaires. Il n'était courageux et vibrant qu'au sein des assemblées populaires, au Conseil général de la Commune, au club des Cordeliers ou des Jacobins, entouré de son escorte habituelle de sectionn aires, que fanatisaient les ignobles invectives du Père Duchesne.

Hébert avait peur de la rue et de ses tumultes, où figurent si rarement, à la tête de l'émeute, les pires agitateurs.

Aussi ne fait-il qu'une réponse des plus vagues et des moins compromettantes à l'interpellation du glorieux Camille. Le 13 juillet, il fut le premier, dit-il, à s'enrôler parmi les citoyens du district des Carmes. Puis, il rentra dans « l'obscurité >.

Les premiers pas dans la carrière. — Indigence et bassesse. — Genèse d'un pamphlet et d'un vol. — Le Petit Carême de l'abbé Maury. — Le chien et le chat : les deux Mirabeau. — La vie privée de l'abbé Maury.

Ce n'est pas sans raison qu'il laisse ainsi dans l'ombre cette nouvelle période de sa vie. L'ingrate Fortune, qui l'avait déjà si cruellement maltraité, épuisait sur lui ses dernières rigueurs, jusque dans le commencement de 1790, à cette époque même où les révolutionnaires de la première heure avaient acquis déjà une si retentissante notoriété.

Malesuada famés ! a dit le poète. Et, de fait, ce fut sous le coup d'une atroce misère, qu'Hébert commit un abus de confiance, et bien réel celui-là ; car il l'avouera devant le tribunal révolutionnaire.

Un pamphlet qui suivit de près l'exécution du condamné, présente, sous un jour burlesque, la détresse navrante de cet homme, assoiffé de luxe et de pouvoir avant d'avoir pu trouver sa voie. On sent, dans cette étude, complaisamment fouillée, d'un pauvre diable mourant de faim, la joie maligne d'un adversaire politique, pour qui misère et vice sont synonymes. Le caricaturiste doit être un aristocrate, ravi d'ajouter à un nécrologe, soigneusement mis à jour, le nom odieux d'un de ces démagogues de haut vol, sortis, misérables et tarés, des bas-fonds révolutionnaires. Et notre auteur anonyme est bien renseigné ; car sa documentation

1. Vie privée et politique de J.-R. Hébert, auteur du Pire Duchesne, pour fairo suite aux vies de Manuel, Pétion, Brissot et d'Orléans. Paris, an II.

n'est qu'une variation de virtuose sur un leit-motiv facile à retrouver.

Donc, à ce tournant de son existence, Hébert, d'après son biographe, atteint les dernières limites de l'indigence. Il n'a plus ni souliers ni chemise ; et n'était un claque, d'aspect fantastique, dont il couvre les défaillances de sa culotte, cet inexpressible n'exprimerait que trop le comble de cette grande infortune.

D'ailleurs, perché au sixième dans le plus infect des galetas, Hébert n'en sort que pour aller emprunter ou escroquer à ses amis des pièces de vingt-quatre sols ; et comme, depuis longtemps, il ne paie plus son loyer, il est expulsé de son tandis par son propriétaire. Désormais, sans gîte, ni cuisine, Hébert,désespéré, pense au suicide. Use décide pour un plongeon dans la Seine. Mais, au Pont-Neuf, il estime sans doute que l'eau doit être bien froide; car il se ravise et préfère passer sa nuit au charnier des Innocents. Entre temps, son estomac crie famine. Et notre homme se souvient d'un sien pays, docteur en médecine, qui prend pension chez un libraire. Il s'y présente dans le triste équipage que Ton sait. Le docteur, peu satisfait d'une telle visite, sermonne son compatriote, lui reproche vraisemblablement sa tenue, fruit amer de son inconduite, cependant que l'appétissant fumet d'un gigot cuit à point vient chatouiller l'appareil olfactif du solliciteur.

— Ce n'est pas, dit Hébert, les conseils qui me manquent, mais un morceau de pain. Si personne ne veut me le donner, je retourne à la rivière.

Le libraire prend pitié de cet affamé et lui offre une place à table. À son tour, le médecin ne sera pas en reste de générosité ; il propose au miséreux la rédaction d'un de ses ouvrages. Hébert accepte; et son compatriote l'installe dans une maison qu'il possède à BeUeville et dont il lui laisse les clefs. Son collaborateur y trouve linge et meubles; il se met à l'œuvre. Mais, au bout de six semaines, le médecin, n'entendant plus parler de son hôte, monte à BeUeville. L'oiseau était déniché et la cage était vide. Hébert avait déménagé par le jardin, à la cloche de bois.

Sur le premier moment, le volé voulut porter plainte. Mais il réfléchit. L'intervention de la police pouvait perdre Hébert. Il préféra rechercher son voleur ; et il le rencontra, certain jour, tout de neuf habillé, en < culotte bleue et en redingote élégante ».

Aussitôt il lui saute au cou... mais pour l'arrêter, pour lui reprocher sa conduite, et pour le menacer des foudres de la justice, s'il n'est promptement et complètement désintéressé. Hébert, soucieux de se débarrasser de ce créancier... malgré lui, s'empresse de lui remettre les reconnaissances des objets de literie et des meubles qu'il a engagés au Mont-de- Piété. Puis, il lui donne ce bon billet..., qu'il va commencer son journal du Père Duchesne.

Voici maintenant la genèse de cette anecdote racontée avec un tel luxe de détails. Elle tient dans la déposition de la femme Dubois, imprimeur, devant le tribunal révolutionnaire, au cours du procès des Hébertistes1. Cette femme avait chez elle, en qualité de pensionnaire, un médecin, nommé Boisset, qui travaillait à une Vie de Marie- Antoinette» Or, en janvier 1790, Hébert vint lui rendre visite et lui exposer sa déplorable situation. Sur le conseil du médecin, il entreprit de rédiger un pamphlet politique— le premier qu'il eût jamais écrit— la Lanterne magique ou le Fléau des Aristocrates. Boisset fît mieux encore ; il aida de sa bourse le désespéré, le logea à Belleville et le nippa de son mieux. Mais, quelques jours après, Hébert décampait, emportant avec lui « chemises, cols et matelas » ; et la seule chose qu'il rendit à son bienfaiteur, ce fut... les reconnaissances du Mont-de-Piété. Il avoua son indélicatesse devant le tribunal révolutionnaire; mais il déclara, pour sa justification, qu'en raison de sa détresse, il avait été autorisé par Boisset à se servir de son linge : en réalité, disait-il, il lui avait pris trois chemises, mais il n'avait pas touché au matelas.

C'était cependant une obligation bien autrement lourde

1. Procès instruit et jugé au Tribunal révolutionnaire contre Hébert et Consorts. Paris, an II.

qu'il avait contractée envers Boisset. Ne lui devait-il pas cette entrée dans la carrière, qui lui avait assuré, depuis, le vivre et le couvert chez la veuve Dubois, dans une fabrique de libelles contre la Cour, enrichissant, comme tant d'autres, beaucoup plus les éditeurs que les auteurs mêmes ?

Tels furent les véritables débuts d'Hébert sur la scène révolutionnaire.

La seule trace qui reste de la Lanterne magique est la mention qu'en a faite Feydel dans son Observateur *. Le journaliste en parle comme d'un almanach d'esprit démocratique, illustré de douze jolies gravures représentant les principaux événements de la Révolution. Évidemment, Boisset avait vu dans cette publication une spéculation de librairie, profitant de la réclame qu'avait faite à un nom d'assez sinistre aspect la verve mordante de Camille Desmoulins. Ainsi, à quatre-vingts ans de distance, une autre Lanterne, dont les reflets éclairent encore l'histoire du second Empire, devait allumer tant de... lampions à jamais éteints.

Et les deux noms d'Hébert et de Camille apparaissent pour la première fois, rapprochés par le hasard, qui se rejoindront bientôt, comme rivés par la plus féroce des haines.

Le néophyte avait pris goût à cette littérature. Le carême de 1790 commençait. Hébert en profite pour ouvrir une campagne qu'il poursuivra, et presque jusqu'à la fin de sa vie, contre un homme sur lequel il crachera son plus mortel venin, l'abbé Maury. Ce prêtre, à qui son talent de parole et de plume avait valu d'être prédicateur du roi et membre de l'Académie Française, ne brillait pas précisément par la dignité du caractère, ni par la pureté des mœurs. Mais c'était le champion de la monarchie, un aristocrate renforcé, en qui Mirabeau trouva son plus redoutable adversaire. Il était donc plus spécialement désigné aux coups des démocrates.Mais Hébert ne voulut pas voir seulement en lui l'homme politique, il y chercha, il y visa, il y frappa le prêtre — vieux levain de rancune que lui avait laissé au cœur sa quasi-excommunication d'Âlençon.

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