‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 47 sur 165 · FcuilU de Paris, n · texte numérisé non relu

FcuilU de Paris, n

menée, autant pour son maintien au pouvoir que pour la justification de l'administration usurpatrice dont il avait fait partie. Vingt-six officiers municipaux devaient être pris parmi les membres du Conseil générai provisoire, pour compléter les quarante-huit, représentant les quarante-huit sections parisiennes. Hébert arriva premier sur la liste ; Chaumette ne fut nommé que le second. Par contre, quelques jours après, c'était Chaumette, qui était proclamé procureur de la Commune ; Hébert en était un des substituts avec Real.

La famille royale au Temple. — Attitude du Père Dachesne . — Les hommes de confiance de la Commune et les amis d'Hébert. — Le sapeur Rocher : m littérature et sa pipe. — Raffinements do cruauté. — Proclamation de la République sous les fenêtres du Temple. — Réclusion plus étroite de Louis XVI. — Une scène historique. — Nouvelles facéties de Rocher. — Exigences indiscrètes de la Garde nationale. — Subite maladie du roi. — La douleur du Père Duchesne.

Une des causes qui avaient encore le plus contribué au développement de l'influence politique du nouveau fonctionnaire, dans le milieu, toujours en combustion, des sections, des clubs et des sociétés populaires, c'était l'action combinée, atroce autant que décisive, du membre de la Commune et du journaliste, contre les prisonniers du Temple. Hébert participait ainsi, dans la mesure de ses moyens, à l'exécution du plan général dressé par l'état-major des forces révolutionnaires contre l'ancien régime. L'insolent et ridicule manifeste de Brunswick, haineusement commenté par la plupart des feuilles royalistes et surtout par le Supplément des sabbats jacobites', avait précipité le mouvement. Mais la journée du 10 août ne parut pas une réplique suffisante, aux yeux d'un peuple indigné d'aussi outrecuidantes sommations. La vie des otages qu'il tenait entre ses mains était encore la meilleure des garanties contre les prétentions menaçantes des puissances coalisées. La Révolution voulait plus encore: elle exigeait l'irréparable. Et l'irréparable, c'était de creuser un abîme de sang entre la France, désormais délivrée de ses maîtres, et l'Europe décidée à les lui rendre.

1. Supplément aux Sabbats jscobites : les Grands Sabbats jacobiles, 179*.

Hébert fut un des initiateurs de cette politique impitoyable. Sitôt que la famille royale fut enfermée dans ce sombre donjon du Temple, dont les verrous ne parurent jamais à ses geôliers, ni assez nombreux ni assez résistants, Hébert réclama, sans trêve ni merci, et dans les termes les plus abominables, l'anéantissement d'une race qu'il estimait le fléau de la nation. Il semble qu'il se soit voué avec délices à cet office de bourreau et qu'il ait accepté avec enthousiasme la triste mission de torturer des malheureux réduits à l'impuissance.

« Mon tour est venu, écrit-il, d'aller garder la ménagerie du Temple, en qualité de municipal. » Il compare Louis XVI au « rhinocéros écumant de rage » ; et M"- Veto a pris la figure traîtresse d'une chatte... « Les petits sapajous, engendrés par cette guenon, font des petits sauts et gambades pour amuser ceux qui les entourent.... mais ces b... à poil savent qu'il faut en étouffer l'espèce, si on veut que la liberté et le bonheur régnent sur la terre. »

Le Père Duchesne a-t-il déjà la vision du cordonnier Simon, éducateur du Dauphin : c II faut réduire ces mangeurs d'hommes aux haricots et aux pommes de terre... fl faut élever à la Pitié le petit louveteau afin qu'il perde le souvenir de sa royauté ; il faut faire une couturière ou une ravaudeuse de la petite pimbêche, ci-devant royale, et lui faire connaître qu'il est bien plus beau de gagner sa vie à la sueur de son front que d'être une princesse bien huppée1...»

Et, comme si le spectacle d'un tel abaissement ne lui eût donné qu'une satisfaction incomplète, Hébert demande qu'après le jugement par le tribunal du 10 août « du tigre Capet et de la guenon d'Autriche », leurs enfants soient frappés d'une peine, dont il était réservé aux tribunaux révolutionnaires de faire par la suite une si large application :

« Que ce petit serpent et sa sœur soient jetés dans une: lie déserte. Je ne connais pas d'autre moyen raisonnable de s'en défaire ; et il faut pourtant qu'on s'en défasse à tel prtf

que ce soit. Au surplus, qu'est-ce qu'un enfant quand il s'agit du salât de la République ? Celui qui aurait étouffé dans leurs berceaux son ivrogne de père et sa gueuse de mère n'aurait-il pas fait la meilleure action qu'on puisse imaginer »? »

Des historiens ont prétendu que les hommes de la Révolution n'avaient jamais envisagé dans leurs spéculations l'éventualité d'une suppression systématique, pour dos enfants innocents et irresponsables des fautes de leur père. Cette simple citation suffit à démontrer comment, sous l'influence de la passion politique, le plus criminel des expédients put germer dans une âme aussi noire que celle du Père Duchesne. Au reste, Hébert s'était donné l'agréable tache d'insulter quotidiennement les hôtes du Temple ; et il avait su se choisir de dignes associés pour cette œuvre de haine et de persécution.

t Le Père Duchesne est resté muet quand M. et M"* Veto ont voulu lui parler. Ils savent pourtant bien qu'il ne l'est pas quand ils l'ont entendu chanter la Carmagnole et le Chant des Marseillais avec l'ami Resbecq et le sapeur Rocher, geôliers de la tour du Temple. C'est un drôle de b... que ce Rocher ; on le trouve partout, c'est un véritable Cerbère. Ses sourcils et ses crocs font trembler la volaille ; et c'est le loup gris pour M"* Veto \ >

Hébert en parlait, en connaissance de cause, de ce bon h... de Rocher. C'était un de ses fidèles compagnons. Même en villégiature, cet honnête sapeur adressait au membre de la Commune des dénonciations dans un esprit et dans une langue qui devaient réjouir le cœur du Père Duchesne. Ce post-scriptum, terminant un de ses réquisitoires contre le district d'Amboise, donnera un aperçu de la manière de Rocher :

P.-S. — «Tu ne croiras pas, vieux tonnerre de mes entrailles, que j'oubliais de te dire que, dans la ci-devant cathédrale d'Orléans, j'ai vu des endroits, f..., des endroits par-

i.U Pire Duchesne, a» 173.

semés de fleurs de lys, comme si nous n'avions pas des lois qui disent, ventre de ma mère, de les arracher I Que j'ai vu encore à Àmboise, dans la maison d'arrêt, ce vieux b... d'aristocrate de Penthièvre, en portrait de ma hauteur, avec de l'ordure, nom d'un boulet ramé ,tout autour, tenant dans sa vieille s... main un bâton d'amiral avec des fleurs de lys, n. de D..., encore des fleurs de lys. C'est son j... f... d'intendant qui est procureur-syndic du district, qui soufre cela. Juge, bon père Duchesne, du patriotisme de ces Messieurs du district d 'Amboise \ »

Signé : Rocher.

Cette fois, s'il faut en croire les contemporains, Rocher justifiait l'aphorisme de Bufîon : l'homme est le style même. C'était le geôlier classique, avec une figure farouche et rébarbative, que coupaient, au-dessus des lèvres, de fortes moustaches, le front caché sous un bonnet de poil, les reins sanglés d'une large ceinture, d'où pendaient un long sabre et un trousseau de grosses clefs *. Il agitait frénétiquement cette quincaillerie horrifique, chaque fois que le roi voulait sortir, et tirait sur lui les verrous avec fracas. Puis il descendait, à grandes enjambées, l'escalier de la Tour, pour venir se poster à la dernière marche et voir défiler la famille royale. Là, il se livrait à un exercice du meilleur goût, qu'il se plaisait à rappeler entre la poire et le fromage :

« Marie -Antoinette faisait la fière ; mais je l'ai forcée à s'humaniser. Sa fille et Elisabeth me font, malgré elle, la révérence : le guichet est si bas que, pour passer, il faut bien qu'elles se baissent devant moi. Chaque fois, je flanque à cette Élisabeth une bouffée de ma pipe. Ne dit-elle pas, l'autre jour, à un de nos commissaires :

— Pourquoi donc Rocher fume-t-il toujours ?

— Apparemment que cela lui plaît, répondit-il. > D'autres officiers municipaux et des gardes trouvèrent le

mot si drôle qu'ils s'esclaffèrent de rire. Certains, pour ne rien perdre de ce beau spectacle, obstruaient le passage, déjà

1. Campardoîi. Histoire du Tribunal révolutionnaire, l, p. 38. — Archive* nationales , W. 78.

Page 1