‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 52 sur 165 · Chronique de Paris, 22 novembre · texte numérisé non relu

Chronique de Paris, 22 novembre

un seul instant d'un individu qui n'a de supériorité sur les autres que celle de ses crimes *. »

Les débats les plus violents avaient précédé et suivi cette déclaration. Le président avait dû se couvrir ; mais la majorité avait voté la lecture du bulletin.

Hébert continua la querelle dans son Père Duchesne : c'était lui assurer une publicité dont il serait le premier à encaisser un bénéfice à la fois matériel et moral. Le marchand de fourneaux exhalait « sa grande colère d'entendre dire que le cochon du Temple était sur la litière ». Aussi avait-il pris € la figure et l'air patelin du D' Vicq d'Azyr, médecin d'Antoinette », pour aller vérifier le bien-fondé d'un € bruit que les brissotins font courir contre la Commune »... « A qui ferez- vous croire que les sans-culottes veuillent se défaire du trattre Capet avec un déjeuner du Pape ?... C'est sur l'échafaud qu'il doit terminer son abominable vie... Il n'y aura jamais de liberté et d'égalité sur terre, jusqu'à ce que nous ayons joué à la boule avec les têtes cornues des brigands couronnés \ »

Hébert donnait ainsi un libre cours à toutes ses haines. Il désignait à la vindicte populaire la Gironde suspecte de pitié pour le prisonnier du Temple ; il lançait une suprême insulte à la coalition des rois armés contrôla France ; mais il promettait surtout au peuple de Paris ce spectacle unique, savamment préparé par la Commune, du dernier des Bourbons jeté en pâture à la guillotine.

1. Courrier français (Conseil général de la Commune du 20 novembre).

Sections réactionnaires. — Réglementation de la cuisine municipale au Temple. — Vexations nouvelles infligées aux détonus : plus de couteaux ni de rasoirs. — Le sapeur Rocher chassé pour cause d'incivisme.

L'idée arrêtée de conserver Louis sain et sauf pour le dernier supplice continuait à préoccuper Hébert, alors que le nouveau Conseil général prenait possession de l'Hôtel do Ville.

A vrai dire, l'état d'esprit, encore mal connu, de cette Assemblée pouvait inspirer des inquiétudes à un homme tel qu'Hébert, qui comptait s'imposer à la Commune légale et la diriger dans le sens de ses visées ambitieuses. Certes, il lui avait fait voter < le scrutin épuratoire » pour l'admission de sès collègues ; mais cette procédure avait soulevé les réclamations d'un certain nombre de sections, dont les élus avaient été « ajournés indéfiniment pour avoir été des signataires (des pétitions des 8.000) ou des feuillantins ». Le rédacteur du procès-verbal crut devoir leur donner satisfaction, en modifiant la teneur de l'arrêté, ainsi conçu dans le principe : € Tout individu qui aura démérité de la Patrie ne pourra être chargé par le Conseil général d'aucune mission qui porte responsabilité. » Mais plusieurs membres protestèrent et demandèrent que l'arrêté c fût rétabli dans toute sa vigueur ». Il fut maintenu, après qu'Hébert, toujours sous l'empire de son idée fixe, eût expliqué en ces termes les motifs qui avaient déterminé le Conseil :

€ Tout le monde sait que Louis XVI et sa famille nous sont confiés en otage et que nous en sommes responsables.

HÉBBRT ET LA COMMUNE

Cette vérité établie, nous avons le droit de prendre les mesures nécessaires pour assurer notre responsabilité, et c'est en connaissant les membres que vous envoient les sections que vous y parviendrez. Je ne nie pas que les sections n'aient le droit de se faire représenter par qui elles voudront. L'abbé Maury, même s'il était ici, pourrait siéger parmi nous, si lune des sections le nommait. Mais aussi, par la même raison, les sections ne peuvent pas vous empêcher de faire les règlements que vous voudrez pour assurer la responsabilité qui pèse sur vos têtes.

« L'arrêté que vous avez pris ne peut pas tendre à exclure un membre de parmi vous, parce que vous iriez contre la loi. Mais, si les sections ont le droit de se faire représenter même par un fripon si elles le veulent, vous avez aussi celui de désigner ce même membre et de ne pas l'employer dans des fonctions délicates, et vous pouvez le laisser dans le Conseil général comme un terme 4. »

Cette argumentation prouvait, en outre, qu'Hébert n'avait pas tout à fait oublié qu'il était Normand et qu'il avait travaillé chez un procureur.

L'intrusion des sectionnaires dans les délibérations de la Commune, intrusion qui n'avait pas laissé d'être parfois tyrannique sous le régime précédent, devait se faire sentir plus vivement encore à la séance du 6 décembre; mais elle répondait si bien aux secrets désirs d'Hébert qu'on peut douter de sa prétendue spontanéité. Il s'agissait, en effet, de régler une question qui avait le fâcheux privilège de toujours surexciter une partie de la population parisienne : la nomination et les attributions des commissaires de service au Temple.

Déjà, le 29 novembre, avant la transmission des pouvoirs an nouveau Conseil général, Hébert, avec ce minutieux formalisme qu'il tenait de son éducation première, avait fait décider que, dans un procès-verbal constatant l'existence des c prisonniers » (le Père Duchesne trouvait impropre le terme ày otages), les nouveaux commissaires « en pren-

1. Feuille de Paru du 6 décembre (Séance du nouveau Conseil, 4déc.).

(Iraient acte par duplicata pour servir de décharge à l'ancien Conseil général 1 ».

Cette procédure fut-elle exactement suivie ? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'après l'installation de la nouvelle Commune, un des anciens commissaires du Temple vint, le 5 décembre, à la section des Tuileries, dont il était membre, mettre la question à l'ordre du jour. Les réclamations étaient nombreuses. 11 voulait une réglementation de la « table » pour les citoyens de service au Temple (8 commissaires et 4 officiers de l'état-major) ; le remplacement des « citoyens » chargés par l'ancien Conseil général de missions particulières qui avaient dû cesser depuis l'élection du nouveau ; la présence, chaque nuit, de deux commissaires au lieu d'un dans la chambre de Louis XVI ; et l'interdiction à celui-ci de se raser lui-même : la barbe lui serait coupée aux ciseaux, comme elle l'était pour les autres prisonniers.

La section des Tuileries fit de ces conclusions un arrêté qu'une députation vint lire à la barre de la Commune, dans la séance du 6 décembre. La discussion de cet arrêté donna lieu aux débats les plus vifs. Deux commissaires au lien d'un dans la chambre de Louis sont nécessaires, disait-on, parce que, l'ex-roi et son valet de chambre étant d'une force peu commune, € un seul commissaire pouvait être égorgé par ces deux scélérats ». Plusieurs membres du Conseil approuvaient la suppression des rasoirs : « S'il restait la moindre énergie au ci-devant roi, faisaient-ils observer, rien ne lui serait plus facile que de se couper le cou et d'éviter par là le supplice public qui l'attend. » Enfin la réglementation de la table avait pour but de mettre un terme am dilapidations constatées dans les divers services du Temple1.

Était-ce une allusion à certaine beuverie signalée par des sections parisiennes, à la grande indignation du Père Duchesne s?

— Oui, disait-il, « un petit braillard du Palais » est venu

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