‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 59 sur 165 · Chronique de Paris, numéro du 1" janvier · texte numérisé non relu

Chronique de Paris, numéro du 1" janvier

contenta de faire adjoindre la lettre de Villette au procèsverbal ; et le Conseil jugea prudent de ne pas pousser plus loin la polémique.

Mais Hébert poursuivait furieusement la sienne dans le Père Duchesne. Il y reprochait à la Convention de faire traîner en longueur le procès de Louis XVI et d'avoir autorisé le prévenu à s'entourer de conseils. C'était un effet de la tactique des Rolandiers qui voulaient « démantibuler la République et rétablir la royauté en faveur du prétendu fils de l'Ogre royal1». Car Hébert n'avait pas assez d'injures contre le ministre de l'Intérieur, et surtout, en raison de sa misogynie presque sadique, contre « la femme de coco Roland qui mène la France à la lisière comme les Pompadour et les du Barry » et qui tient sa cour tous les soirs « à l'heure des chauves-souris, dans le même lieu où Antoinette manigançait une nouvelle Saint-Barthélemy avec le comité autrichien* »• Aussi, le Père Duchesne a-t-il réservé une grande provision de verges trempées dans le vinaigre pour corriger «la chatte rolandine ' >.

Il n'épargne pas davantage, etBuzot, et Brissot, et Manuel — Manuel qui a tourné casaque au peuple — depuis qu'il € pleut de l'or et des assignats pour empêcher la Convention de raccourcir le cochon du Temple». Et le Père Duchesne fait dialoguer Brissot et Manuel. « L'auriez-vous dit autrefois, s'exclame celui-là, quand nous nous rencontrions chez Lenoir et Sartine (les lieutenants de police), que nous jouerions un si grand rôle? Nous croyions alors ramper toute notre vie dans la fange de la police ; et nous voilà élevés aujourd'hui au-dessus des rois ? * »

Ici, la jalousie du politicien n'est que trop visible. Plus loin, celle du journaliste se donne libre carrière, quand elle montre, sur les routes, les « voitures d'affiches » de la Roland et de son « galopin Louvet »s — l'auteur de Faublas — qui vont tapisser les villes et les villages de protestations en

faveur de Gapet. Il n'est pas jusqu'aux baladins ci-devant comédiens du roi » que cette haine furibonde de tous les talents et de toutes les supériorités ne dénonce aux « lurons du faubourg Saint-Antoine ». Ces acteurs aristocrates n'osent-ils pas « jouer des farces fabriquées dans le boudoir de la reine Roland et payées par le ministre Coco pour jeter des pierres dans le jardin des braves b... qui sont restés fidèles au peuple 1 ». Il s'agit de cette fameuse comédie de Laya, l'Ami des Lois, qui, représentée, pendant le procès de Louis XVI , sur le théâtre de la Nation, fut le prétexte de tant d'autres scènes tumultueuses dans la salle même et qui finalement fut interdite par la Commune, au mépris d'un vote de la Convention condamnant une fois de plus la censure dramatique. Le Père Duchesne fulmine contre PAmi des Lois : « Devrait-on jouer maintenant d'autres pièces sur nos théâtres que Brutus et la Mort de César... Braves lurons des faubourgs, c'est à vous à censurer... On peut faire plus de mal avec une farce que vous ne vous imaginez... » Et, à ce propos, le marchand de fourneaux, qui a de la littérature, raconte à sa clientèle l'histoire de Socrate et d'Aristophane. Sa conclusion, c'est que ce Marat, dont naguère encore il incriminait les appétits sanguinaires, a parfaitement raison, quand il réclame trois cents potences autour de la salle du Manège pour y accrocher les feuillants \

Après l'attaque de front contre rennemi, le plaidoyer pro domo. Le Père Duchesne se souvient toujours qu'il est un des pontifes de la petite église dans la grande, celle qui est le foyer et qui doit être le centre de la Révolution. Qu'on ne juge pas, dit-il, la Commune sur « des placards couleur ' de rose sortie des boudoirs de la femme de Roland et de la boutique de Gorsas ». Les Brissotins ont-ils donc diminué les impôts, depuis qu'ils ont encaissé l'argent tiré des églises et des biens d'émigrés ? Coup d'autant plus perfide qu'il retourne une fois de plus contre la Gironde la responsabilité des massacres et des pillages de Septembre.

Condamnation de Louis XVI. — Toujours l'appréhension du suicide. — Lecture de la sentence. — Récit officiel d'Hébert devant le Conseil général. - Propos de table le matin de l'exécution. — Prétendue sensibilité d'Hébert. — Comment il comprend le rôle et les devoirs de l'histoire. — La pompe funèbre de Le Pelletier Saint- Fargeau. — Visite de Desgenettes i son compatriote Hébert. — Contradictions et inconséquences d'un collectionneur.

Soudain, le Père Duchesne pousse uu rugissement de joie . Voici que « la Convention a pris à la fin le mors aux dents et va faire essayer la cravate de Sanson au cornard Capet 1 ».

La Commune était donc arrivée à son but. Elle avait par ses clubs et par ses journaux, enlevé la condamnation ; dès lors, elle voulut ôter à Louis XVI tout espoir et tout moyen de s'y soustraire. De môme que le Père Duchesne s'inquiétait des ci-devant marquises ou comtesses en poissardes et des ci-devant nobles sous le costume de charbonniers qui devaient assiéger de leurs cris de grâce l'échafaud, de même la Commune avait l'appréhension d'un suicide, venant déranger la mise en scène de l'exécution.

Santcrre, dans la séance du 18 janvier à l'Hôtel de Ville, répondait bien de l'ordre sur le chemin, et autour de la guillotine, mais les commissaires du Temple exposaient au Conseil général leur perplexité. Un arrêté leur enjoignait de « veiller Louis à vue » ; et, d'autre part, un décret de la Convention permettait au prince de « communiquer libre-

1 et 2. Le Père Dachesne, n« 210.

ment avec ses conseils ». Comment concilier deux mesures aussi contradictoires? Pendant que, au cours des débats, les tètes s'échauffaient :

— « Vous craignez le suicide, s'écria Dommanget ; mais, s'il doit se commettre un crime, il est ,déjà préparé et votre prudence ne le préviendra pas. Jusqu'ici, votre responsabilité n'a eu pour objet que son évasion ; mais, si vous suspendez la communication de ses conseils, vous devenez responsable de sa vie ».

Ghaumette et son substitut appuyèrent cette argumentation, mais ne parvinrent pas à la faire prévaloir. Dans la séance du soir, la discussion reprit comme de plus belle. Par extraordinaire, Hébert, qu'eût désespéré une tentative de suicide, mais qui avait, nous Pavons vu, le formalisme d'un procureur, proposa au Conseil d'en référer à la Convention, avant de prendre une décision ferme, attendu que « la loi ne défendait pas à un homme condamné de communiquer avec ses conseils » .

L'Assemblée passa outre et décida que le fait même de la condamnation entraînait la suspension de toute communication de Louis avec ses conseils l.

11 ne restait plus qu'à donner lecture au roi de la fatale sentence.

Le 20 janvier, à deux heures, Garât, ministre de la justice, arrive au Temple, accompagné du « Conseil exécutif ». Il fait prévenir Louis XVI de sa présence, et, quand le condamné se trouve « entre la porte de la chambre et l'antichambre » Garât, le chapeau sur la tète, lui signifie les décrets des 15, 16, 17, 19 et 20 janvier de la Convention. C'est Grouvelle, son secrétaire, qui doit les lire ; et c'est à peine si on peut l'entendre, tant sa voix est faible et tremblante \

Hébert qui taisait partie du « Conseil exécutif », comme substitut de la Commune, et qui, à ce titre, signa le procèsverbal de la notification des décrets, recueillait, avec une joie cruelle autant que scrupuleuse, tous les détails de cette scène historique. Il allait en témoigner dans la séance qui

Page 1