De Beaucouht, t. II
tes les scènes de la Révolution, dont il fut ou ne fut pas le témoin, donne des déclarations d'Hébert une version étrange, depuis fréquemment reproduite, quoique fort invraisemblable. Quand le substitut de la Commune voulut peindre l'attitude de Louis XVI pendant la lecture de Grouille, il dut retracer le sang-froid, la dignité, la noblesse du maintien et des paroles cbez un hommé aussi rudement frappé. « Des pleurs de rage, avouait Hébert, vinrent mouiller mes paupières *. »
Rien, dans les feuilles du Père Duchesne, ne confirme cette prétendue révolte d'un cynique contre la fierté d'une ^me qui ne s'abandonne pas.
L'atroce pamphlétaire dira néanmoins dans T « Oraison funèbre de Louis Capet, dernier roi des Français », mais en comparant le supplicié au pire des scélérats, « comme Desrues *, il a été ferme et dévot jusqu'à la dernière minute 3 ».
Le 21 janvier, tous les membres de la Commune, écrit Moelle *, c avaient été convoqués pour huit heures du matin. De son côté, l'état-major, présidé par Santerre, préludait par un déjeuner à la scène de cette épouvantable journée. Chaumet et Hébert étaient do cette orgie. J'ai su que Santerre y témoigna de l'inquiétude sur sa mission et paraissait craindre du danger. »
Il avait, à vrai dire, déclaré officiellement — pour la galerie—et le mot est acquis désormais au vocabulaire de la politique :
— De l'ordre, j'en réponds !
Mais, malgré sa bravoure incontestable, Santerre fut très impressionné pendant cette marche au supplice du dernier roi de France ; et il est à peu près prouvé aujourd'hui qu'un autre commandant dut donner, à sa place, le fameux signal du roulement de tambours.
!• La lanterne magique, 1799, p. 43. — Mohtjoib. Éloge funèbre^de ioaù XV/. — Mowtjoib. Histoire de la conjuration de Philippe d'Orléans, t. III.
3. Detruea avait été roué le 6 mai 1777 pour crime d'assassinat et de vol. Voir le livre de M. G. Clarbtib.
Db Beaucourt, t. I, p. 399. — Mobu.8, dans Bbaucourt, I, 253 et suiv.
LE PÈRE DUCIIESNE
Quant à Hébert, il était resté, avec plusieurs membres de la Commune, à l'Hôtel de ViUe, où se succédaient de nombreux courriers apportant chacun leur dépêche sur les péripéties de cette scène tragique. Une anecdote, conservée par Bûchez et Roux, anecdote qui nous parait aussi suspecte que celle racontée par Mont joie, représente Hébert fondant tout à coup en larmes.
— Que signifie...? lui demande sévèrement un de ses voisins.
— Le tyran aimait beaucoup mon chien et Ta souvent caressé. J'y pense en ce moment 4.
Ce qui est certain, c'est que la fin de ce prince, de tournure si lourde et si vulgaire, dont la faiblesse et l'indécision avaient été les principales causes de sa perte, avait surpris, comme par un reflet de beauté sereine, le peuple parisien.
Aussi, quand Grenaux, un membre de la Commune, vint, dans la séance du 24 janvier, demander, pour l'édification de la postérité, que les membres de service au Temple les 19, 20 et 21 janvier, « fissent un rapport circonstancié de tout ce qui s'est passé à la Tour pendant cet intervalle », Hébert s'éleva-t-Û avec véhémence contre une telle proposition, qu'il fit écarter de l'ordre du jour par cette apostrophe enflammée, couverte d'applaudissements :
«Elle serait impolitique, elle serait dangereuse, la relation qui mettrait sous les yeux du peuple l'espèce de fermeté que Louis a portée sur l'échafaud.Voulez-vous donc apitoyer le peuple sur la mort du tyran ? Sa tête est tombée ; nous ne devons plus nous en occuper que pour rappeler ses forfaits. On nous parle de monuments pour l'histoire, mais l'histoire a jusqu'ici menti à la postérité ; il faut enfin que l'histoire soit faite pour les peuples, il faut que cette histoire nous peigne Louis en traits ineffaçables faisant égorger les citoyens le 10 août, se coalisant avec tous les monarques de l'Europe pour anéantir l'édifice sacré de la liberté. Mais la vie privée de ce despote doit être ensevelie dans le plus profond oubli. Eh ! craignez, citoyens, que le peuple se dépouille
1. Buciibz ot Roux. Histoire parlementaire de U Révolution, t. XXIII, p. 21t.
des sentiments de haine qu'il doit éternellement conserver pour les rois, sentiment que vous devez chercher à réchauffer et entretenir *. »
La synthèse du Jacobinisme tient tout entière dans cette apologie exaspérée du régicide qui se prévaut, à la fois des fautes du régime déchu et de la raison d'État républicaine, pour refaire l'histoire sur les ruines du passe. Et le Père Dtickesne aggravait encore l'irrévocable rupture entre l'ancienne France et la nouvelle de ses incitations coutumières : « Sa femme et sa b... de race vivent encore ; vous n'aurez de repos que lorsqu'ils seront détruits t. »
Mais cet hommage même, involontairement rendu à une mort d'une dignité incomparable, la peur, non moins que la haine, allait bientôt le transformer en un grossier outrage.
Au lendemain de l'exécution du roi, le garde du corps Pàris avait frappé mortellement le conventionnel Le Pelletier Saint-Fargeau qui avait condamné Louis XVI. Ce système de représailles avait tout d'abord frappé de stupeur les masses populaires ; puis l'esprit public s'était ressaisi ; et la Convention avait décidé que le corps de Le Pelletier serait porté en grande pompe au Panthéon.
Cette fête funèbre fut célébrée, le 25 janvier, avec la mise en scène théâtrale qu'avait adoptée la Révolution pour élever les âmes et exalter les cœurs.
Au milieu de la place des Piques, ci-devant place Vendôme, au point central occupé naguère par la statue équestre, aujourd'hui renversée, de Louis XIV, Le Pelletier était étendu sur le lit ensanglanté où il avait rendu le dernier soupir. A ses côtés, était le sabre qui lui avait porté le coup mortel. Le cadavre, nu et livide, montrait, toute béante, la large blessure par laquelle la vie s'était échappée avec le sang. Le corps resta exposé pendant une heure à la vue du peuple. Chacun pouvait accéder jusqu'à lui par deux escaliers, dont les rampes étaient garnies de torchères ou de candélabres. Bien que, cette journée-là, le froid fût très vif,