Du Bbadcourt, t. II, p
une foule immense se pressait dans l'enceinte de la place. Quand le cortège, qui devait former le convoi, fut réuni, la musique joua un hymne funèbre ; puis un orateur prononça le panégyrique du défunt, « d'une voix qui se faisait entendre jusque sur les toits ».
La marche s'ouvrit par des détachements de cavalerie, que précédaient des trompettes avec sourdines, et des € tambours voilés », des sapeurs, des canonniers, des volontaires des six légions et vingt-quatre drapeaux.
Venaient ensuite des groupes de citoyens tenant les uns la Déclaration des droits de l'homme, les autres une bannière où se lisaient les dernières paroles de Le Pelletier, d'autres enfin un étendard avec le décret décernant au martyr les honneurs du Panthéon.
Dans leurs rangs se dressait la statue de la Liberté et le faisceau des quatre-vingt-quatre départements que portaient des fédérés.
Les vêtements et jusqu'à la chemise, toute imprégnée de sang, du conventionnel assassiné, étaient fixés, entre des guirlandes de chêne et de cyprès, au bout d'une pique et précédaient le corps couché sur son lit de parade.
Le cortège s'arrêta plusieurs fois pendant le trajet de la place des Piques au Panthéon ; et, à chacune de ces stations, « le génie de Gossec, pour nous servir des propres expressions de Chénier dans son rapport à la Convention, faisait retentir les sons de cette harmonie lugubre et touchante qui caractérise une mort triomphale ».
L'Assemblée Nationale, le Conseil exécutif provisoire, 1« corps administratifs, la famille du mort, les sociétés populaires, — le club des Jacobins entre autres avec sa bannière —et des groupes de mères tenant leurs enfants par la main, faisaient partie du cortège, encadré d'une double haie de citoyens,qui étaient armés de piques baissées vers la terre l.
Desgenettes assistait précisément au défilé rue Sain** Honoré, près de la rue du Roule. Il est salué par le maire
1. Dulaurb, Nouveau Paris, 1881, t. l/p. 1*8. — Annale* de la Républiqtt française, numéro du 26 janvier 1793.
Chambon et par le procureur Ghaumette. Hébert l'aperçoit, sort des rangs, vient à lui, et, après lui avoir serré la main, lui demande son adresse.
— 3, rue de Paradis, répond Desgenettes.
Hébert invite son compatriote à lui rendre visite rue Saint- Antoine où il demeurait toujours. Desgenettes ne donnant pas signe de vie, Hébert vint le relancer rue de Paradis et parut fort contrarié de ne point le rencontrer. Le jeune médecin, qui, au signalement, avait reconnu le visiteur, se présenta cbez lui.
Au cours d'une conversation, sur laquelle nous ne tarderons pas à revenir et qui dénotait chez Hébert « peu de suite dans les idées », prétend Desgenettes, il est question de Louis XVI et de sa famille.
— Capet, dit le substitut de Ghaumette, ne m'inspirait aucun intérêt ; mais je sais reconnaître que le jour où Gazât et Grouvelle vinrent lui signifier à la Tour le jugement de l'Assemblée, je ne pus me défendre d'une certaine émotion... »
Puis Hébert raconte les derniers moments du prince avec « une insigne infidélité » :
— Après avoir cru qu'il allait fléchir le peuple, Capet montra la plus grande lâcheté. Il se mit à crier comme un veau; et il fallut le traîner sous le couteau.
Desgenettes proteste contre cette version inattendue d'une mort que tout le monde s'accordait à trouver fort belle chez un homme « qu'il fallait considérer comme un martyr ».
Françoise Goupil, qui avait déjà pris plusieurs fois la parole, et souvent pour contredire son mari, partage l'opinion de Desgenettes. Hébert hausse les épaules, plaisante la folle imagination des femmes et montre entre temps un mouchoir trempé de sang royal qu'il a ramassé sur l'échafaud l.
Desgenettes avait doublement raison, quand il incriminait « l'insigne infidélité » de son compatriote. Nous savons déjà qu'Hébert n'assista point à l'exécution du roi ; et cet esprit fort, qui se plaisait à garder des reliques dont la présence