Bochez et Roux. Histoire parlementaire, t. XXV, p
contre l'audace et « la tyrannie » de ce Comité central qui prétendait, à coté de l'Assemblée Nationale, se mettre en rapport avec les départements. A la Convention seule appartenait ce droit et non aux sections de Paris.
Déjà, comme au 10 mars, le club des Jacobins avait improuvé l'échaufFourée de Varlet : n'était-ce pas une concurrence déloyale au préjudice de la célèbre société, qui avait déjà tant de filiales en province et devait à cette sorte de fédération le maintien de son crédit ? Marat lui-même avait demandé l'arrestation de Varlet et de sa bande.
La Convention, après avoir entendu les protestations très vives de Barère contre les attaques du Publiciste (le journal de Marat) décida que le maire de Paris aurait à lui fournir des explications sur la Constitution du Comité central.
Ce fut Chaumette qui se présenta, le lendemain, à la barre de la Convention. Fort de l'activité apportée par le Conseil général à faire exécuter les décrets sur la surveillance des barrières et sur l'affichage extérieur des maisons, le procureur de la Commune voulut attester une fois de plus le patriotisme de Paris, en réclamant, par voie de pétition, au nom de la ville, la formation d'un camp sous les murs de la capitale et la réorganisation des soldats qui avaient fui de l'armée de Dumouriez. Chaumette s'indignait en outre de la prévention qu'on inspirait aux députés des départements contre Paris. C'était un coup à l'adresse des Girondins. On voulut accorder à Chaumette les honneurs de la séance ; et l'on proposa l'impression et l'insertion, dans le Bulletin, de la pétition du Conseil général. Mais Buzot protesta. 11 demandait à être édifié sur l'autorisation donnée par la Commune au Comité central de tenir ses assises dans la salle de l'Évêché. Chaumette revint à la barre. «c C'est, dit-il, à la sollicitation de la majorité des sections que cette autorisation fut accordée ; mais elle fut rapportée, le lendemain, dès que les meneurs du complot furent découverts. » Il se gardait bien d'ajouter que, le même jour, le Conseil général, faisant son profit d'une décision du Comité insurrectionnel, avait voté le principe d'un service de correspondance avec les 44.000 communes de la République.
En tout cas, un décret de la Convention ordonna à Pache de « se mettre en permanence, de surveiller les agitateurs et de rendre compte tous les jours à l'Assemblée Nationale de l'état de Paris ».
C'était répondre aux plus secrets désirs d'ambitieux ou de forcenés, dont ce maire, ondoyant et divers, — un roseau qui n'était même pas peint en fer, — fut si longtemps l'homme de paille.
Pendant que la Convention, en permanence, elle aussi, depuis le 3 avril, votait l'arrestation ou la surveillance des parents et amis d'Egalité, élisait un nouveau ministre de la guerre, décrétait l'envoi et l'uniforme de commissaires aux armées, ordonnait la formation d'un camp sous Paris, organisait définitivement le Comité de Salut public, le Conseil général, s'autorisant des injonctions de l'Assemblée souveraine, dépassait, dans leur application, les limites du bon sens et d'une juste vigilance. Tout passeport était désormais refusé aux prêtres, aux nobles et aux femmes. Dans des séances orageuses, où des motionnaires furibonds exigeaient la fusillade en masse des citoyens convaincus de trahison envers la patrie, ou tout au moins l'incorporation des aristocrates dans l'avant-garde des armées républicaines, les Jacobins, Robespierre en tête, avaient signalé, comme un imminent péril, la continuité du service postal entre les mains des contre-révolutionnaires. La Commune surenchérit encore. Elle arrêta que les logeurs seraient tenus de déclarer ceux de leurs pensionnaires, célibataires ou jeunes gens, qui se promenaient dans Paris en uniforme, sans se soucier autrement de la République, alors que des pères de famille volaient au secours de la patrie.
Les nouvelles plus inquiétantes encore que Robespierre jeune colportait aux Jacobins, quand il déplorait l'absence de la Montagne à la Convention, s'atténuaient toutefois par la lecture de la correspondance provinciale. De nombreuses finales partageaient l'indignation de la société-mère contre les députés et les généraux, accusés de trahison. « Toutes ces adresses, s'écriait Hébert, annoncent le retour heureux de l'esprit public empoisonné par Roland.» Et, comme sanc-
tion, le Père Duchesne demandait que le tribunal révolutionnaire fit « raccourcir sans délai les infâmes généraux », complices de Dumouriez £.
Encouragées par l'attitude de la Commune, par les prédications véhémentes des Jacobins, par les articles d'Hébert et de Marat, par les dissensions intestines de la Convention elle-même, les Assemblées populaires décident de précipiter le mouvement. La section de Bon-Conseil vient, le 8 avril, dénoncer Brissot, Guadet, Gensonné, à la barre de la Convention, toujours comme « complices de Dumouriez ». La droite, irritée, veut qu'on expulse ces factieux. La gauche prend leur défense. Mallarmé obtient, appuyé par Marat, qui invoque le droit sacré de pétition, que celle-ci soit renvoyée au Comité chargé des rapports. Mais la Gironde exige que des accusations aussi formelles soient accompagnées de preuves indéniables : sinon, que la peine capitale châtie les calomniateurs.
Le surlendemain, la querelle redouble d'intensité. La tyrannie du Conseil général, l'insolence des sections dépassent les bornes. La Convention, estimant que « la carte civique est en soi un véritable laissez-passer », supprime l'obligation de l'autorisation nouvelle, exigée par la Commune des Parisiens qui veulent sortir de la ville. Et Pétion lit une adresse de la section de la Halle aux blés, réclamant de la Convention des décrets d'accusation contre les députés girondins, la révocation des commis dans les bureaux de la guerre et des postes, une loi contre les accapareurs, toutes mesures révolutionnaires à Tordre du jour dans le camp montagnard. Cette lecture déchaîne la tempête. Danton, Biroteau, d'autres conventionnels s'apostrophent et s'insultent, pendant que les tribunes, avec qui désormais il faudra compter, applaudissent de la voix et du geste l'extrême-gauche. Le président est obligé de se couvrir.
Quand le calme est revenu, Pétion prend la parole, Pétion qui fait cause maintenant avec la Gironde. Il ne peut admettre que les sections adoptent des motions qui « provoquent au pillage et à la dissolution de la République ».
L'Assemblée, dit-il, ne saturait autoriser une procédure qui charge la plupart de ses membres de tous les crimes, (toi nous accuse, mais toujours sans preuves, d'être des comphoes de Dumouriez et >de d'Orléans; c'est ainsi qu'on avilit la Convention. On veut la diviser en parti patriote ou nonpatriote. Par sans-culottes on entend les gens qui ne possèdent pas, pour les distinguer 4e ceux qui possèdent. Et l'on ne poursuit ni les pillards 4e février, ni les «conspirateurs du iA mars ! Ge n'est pas que la masse des Parisiens ne soit excellente ; mats il y a quatre ou cinq cents misérables an plus qui sont des agents de trouble et de désordre.
Danton, bien qu'ayant encore sur le oœtnr l'outrage de Biroteau qui Ta traité de tyran, adjure ses collègues d'onfolier leurs ressentiments et de s'unir, d'abord pour repousser les envahisseurs, puis pour édifier la Constitution, c d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de la liberté >.
Mais Robespierre, provoqué directement par Guadet, à propos de la trop fameuse € conspiration » du 10 mars, fait tête à l'ennemi et d'accusé devient accusateur. La vraie conspiration, s'écrie-t-il, est celle d'une «faction puissante » avec Pitt et les tyrans de l'Europe, pour donner un roi à àa France. Bt, en même temps qu'il instruit île procès des Girondins, confondus par l'éloquente perfidie de sa 'haine avec Du mouriez et les d'Orléans, Robespierre prend fait et cause pour la Commune de Paris, éternel objet de leurs invectives. Ces hommes qui, depuis juillet 1792, s'étaient efforcés de sauver le pouvoir royal, calomniaient, dès le lendemain du 10 août, le Conseil général, qui, dans la mut précédente, venait de se dévouer pour la liberté !
A cet acte d'accusation, doublé d'un panégyrique, Téqtrisitoire tour à tour ironique et fielleux, mais souverainement injuste, Vergniaud fit une réplique foudroyante, écrasait toutes les fausses imputations de ce Robespierre, « -caché dans sa cave », pendant la journée du 10 août. « Ma voix, disait-il, qui, de cette tribune, a porté la terreur dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur
tyrannie à celle de la royauté.» Pais il énumérait, une fois de plus, tous les crimes qui avaient jeté l'épouvante dans Paris, pendant la période de la Commune usurpatrice. Et, après l'explosion de sa foudre vengeresse, Vergniaud terminait sur une des plus nobles péroraisons qui aient jamais illustré l'éloquence parlementaire: « On cherche à consommer la Révolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par l'amour. »
Le lendemain de cette séance historique était marqué par un épisode ne démontrant que trop jusqu'à quel degré d'exaspération étaient montés les esprits. Dans sa rage sanguinaire contre le parti « des hommes d'État », Marat, qui les avait déjà excédés, la veille, par ses baroques interruptions, demande que «la tête d'Egalité soit mise à prix, comme celle de Dumouriez ». Cette proscription barbare, qui vise la Gironde, lance une partie de la droite contre l'extrême-gauche. Au moment où ces frères ennemis menacent d'en venir aux mains, le girondin Duperret brandit son épée. Au lieu de précipiter la lutte, cette manifestation intempestive la suspend. Mais Duperret doit rendre compte de son acte irréfléchi. Il prétend avoir vu un de ses adversaires, le pistolet à la main. Et la séance est levée au milieu d'un tumulte indescriptible, sans autre conclusion que cette nouvelle insolence de Marat :
— On connaît maintenant les complices des Capet. Mais la Gironde veut en finir avec ce maniaque ; et la
journée du 12 lui en fournira l'occasion. Après avoir prouvé l'inanité des imputations dirigées contre elle, en votant le renvoi des généraux suspects devant le tribunal révolutionnaire, elle attaque, à son tour, ses adversaires. Guadet déclare que Dumouriez travaillait pour Égalité.
— C'est une calomnie atroce, vocifère Marat *.
Guadet persiste dans son agression. Il affirme que les conjurés du 10 mars étaient complices de cette intrigue. Le foyer de la conspiration était, dit-on, au club des Jacobins, et il lit l'adresse de la Société des Amis de la Liberté aux départements, qui les appelle aux armes.