‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 72 sur 165 · Moniteur du 15 avril · texte numérisé non relu

Moniteur du 15 avril

— C'est vrai, interrompt Marat, signataire de la circulaire insurrectionnelle.

A cette cynique provocation la majorité répond en votant l'arrestation de l'homme, qui, au dire de la Gironde, réclame chaque jour un dictateur, au mépris de la Convention et de la peine de mort proposée contre de telles audaces.

Et de nouvelles tempêtes bouleversent l'Assemblée.

Le lendemain, la Gironde persistant dans ses attaques contre la Montagne et dans la demande de mise en accusation de Marat qu'elle avait formulée la veille, ce sont les tribunes qui déchaînent un formidable tumulte. Néanmoins, sur le rapport de Delaunay établissant que le rédacteur du Publiciste a prêché la dissolution de la Convention Nationale et poussé le peuple au pillage des magasins, Marat est décrété d'accusation à 200 voix de majorité contre 92.

Le même jour, au club des Jacobins, la section des Gravilliers venait protester contre cette décision de l'Assemblée souveraine. Et le 15 avril, une pétition, émanant de trente-cinq sections de Paris, signée par le maire et lue à la barre de la Convention par Rousselin, un politicien qu'attendaient de hautes destinées, réclamait l'expulsion des vingt-deux Girondins accusés d'avoir « trafiqué avec la tyrannie ».

D'autre part, Pache venait rendre compte aux représentants de la Nation de l'état des subsistances à Paris.

Cette question vitale intéressait — on le conçoit de reste — les habitants de la grande ville ; et les queues interminables à la porte des boulangeries, le pillage si fréquemment répété des magasins d'épicerie n'étaient pas une des moindres préoccupations de la Convention aussi bien que de la Commune. Mais celle-ci, par un de ces artifices familiers de tous temps aux partis révolutionnaires, ne manquait pas de donner à cette crise un caractère politique. Hébert et Ghaumette disaient à la Commune qu'il «c semblait que les boulangers s'entendissent avec Cobourg et les contre-révolutionnaires ». C'était l'intrépide Girey-Dupré qui leur prêtait ce propos dans son Patriote français, Girey-Dupré, un de ces « écrivassiers et journalistes » auxquels le procureur de la

Commune reprochait de < travestir ce qui se disait dans le Conseil » et voulait opposer un périodique dont il eût été t le coopérateur » .

Mais, en dépit des dénégations de Chaumette, les délibérations de la Commune n'attestent que trop la prétention de ce « corps constitué » à vouloir imposer les exigences des «corps » qui n'étaient pas « constitués », à la majorité de l'Assemblée Nationale. C'est ainsi que le Conseil général décidait l'envoi d'une délégation à la Convention pour lui demander de « rétablir le vrai sens de cette pétition des trente-cinq sections parisiennes, qui n'était pas de réclamer la convocation des assemblées primaires, mais la punition des mandataires ayant trahi la cause du peuple. »

Dans cette même séance, le Conseil général insistait sur cette autre mesure révolutionnaire, « que sa correspondance avec les quarante-quatre mille municipalités de France fût mise en activité ». Parallèlement, le club des Jacobins envoyait des commissaires extraordinaires dans les départements, «pour leur faire connaître la situation de la République », menacée par « les divisions intérieures du pays » trop favorables à l'invasion étrangère.

Le 18 avril, Chaumette mettait le feu aux poudres, en obtenant du Conseil général que, « pour sauver le peuple, comme il l'avait fait au 10 août », il se déclarât < en révolution, tant que les subsistances ne seraient pas assurées ».

Le 20, Gensonné et Guadet demandent successivement que cet arrêté illégal soit cassé. La Convention vote que les registres des délibérations du Conseil général soient remis à son président. Vergniaud parle plus spécialement de la pétition insurrectionnelle, dont la Commune n'a pas craint d'assumer la responsabilité, et démontre que le but réel de ce factum est la dissolution de l'Assemblée Nationale. Déjà, dans une précédente séance, Lasource avait prouvé que les pétitionnaires représentaient l'infime minorité des Parisiens. Vergniaud ajoute que, pour récolter des signatures (on avait ainsi procédé pour la conspiration du 10 mars), les meneurs avaient amené de force les citoyens

d ans les sections. Cédant à l'éloquence entraînante du chef de la Gironde, la Convention vote l'improbation des actes de la Commune, l'impression et l'envoi aux départements de sa décision souveraine.

Robespierre jeune cherche à diminuer l'importance de cette manifestation, en disculpant les factieux de s'être mis en « révolution », d'avoir établi un Comité de correspondance avec la province et d'avoir pris Marat sous sa protection. Il propose donc cette motion : « La Commune a bien mérité de la patrie. » La Convention passe à l'ordre du jour.

Le Conseil général n'avait pas trouvé dans Hébert un défenseur moins ardent. De tous les journaux parisiens, le Père Duchesne était à peu prés le seul qui eût assumé cette lourde tâche, comprenant, avec la justification de la Commune, celle de Pache et la réhabilitation de Marat. * Les Brissotins, disait-il, déclarent que c'est la faute de la municipalité si les Parisiens n'ont plus de pain. » Autant de complots dirigés contre « le brave Pache ». La bande à Brissot pille les épiciers et prétend que le maire ne fait pas son devoir, alors qu'il a été traîné par son éc harpe rue des Lombards. On prodigue les mêmes outrages à Marat. « Je ne le connais, ajoute le Père Duchesne, que par ses écrits ; et quoique la f... séquelle me reproche d'avoir été maratiste, je n'ai pas toujours été d'accord avec Marat. Et cependant je lui rends justice, c'est lui, le premier, qui nous dénonça les traîtres : que n*a-t-on accroché les 500 ou 600 scélérats qu'il nous dénonçait?...» Les hommes d'Etat, disait Marat, ont cru que « j'allais exciter le peuple à la révolution, je n'eusse pas voulu faire faire un mauvais parti aux sans-culottes ». »

Et, dans un numéro, suivant de très près celui-ci, le Père Duchesne rejetait encore l'odieux de la guerre civile, de la famine et du pillage qui en étaient la conséquence, sur les royalistes et les Brissotins, sur les Girondins et les Rolandistes. Il les accusait même d'avoir empoisonné € la perle des sans-culottes du faubourg Saint-Marceau », le brave Laaowski,

un alcoolique qui travaillait d'ordinaire avec les Fournier et les Varlet ».

Toute cette agitation, savamment entretenue par les sociétés populaires et par la Commune de Paris, n'avait pas empêché Marat d'être traduit devant le tribunal révolutionnaire ; et, débarrassée de ce sempiternel interrupteur, la Convention avait repris la suite de ses travaux constitutionnels avec une harangue de Robespierre sur les droits imprescriptibles de la propriété et un discours de Saint- Just sur la liberté politique, quand un tapage eliroyable éclate à l'entrée de la salle. Les portes s'ouvrent brusquement et une foule, frémissante d'enthousiasme, se précipite dans l'enceinte du « Temple des lois ». Des cris, mille fois répétés, proclament Facquittement de Marat par le tribunal ; et ce gnome hideux se dresse sur un pavois humain, porté en triomphe, le front ceint de lauriers. Il est entouré de commissaires municipaux et précédé du gigantesque sapeur Rocher subitement reparu. Une foule de sans-culottes, ivre de joie, défile à la suite de l'illustre martyr. Leurs sauvages acclamations trouvent un écho formidable dans les tribunes. Et, de toutes parts, les bonnets des patriotes sautent en l'air pour célébrer cette mémorable journée.

A l'Hôtel de Ville, les membres du Conseil qui se sont mis à la tête du cortège sont chaudement félicités, et — contraste dramatique — la Commune nomme la délégation qui assistera aux obsèques de Laaowski.

Aux Jacobins, des couronnes civiques et Taccolade fraternelle attendaient le dieu du jour. Et, là encore, on parle de Lazowski. C'est Hébert qui propose de chasser Mirabeau du Panthéon pour le remplacer par le sans-culotte polonais \

Le Patriote Français faisait entendre, lui aussi, sa note à propos de « la pompe de Marat >,note quelque peu discordante, car il déplorait dans le langage, non moins pompeux, de l'époque, que « le sanctuaire des lois eût été souillé par le rassemblement impur d'hommes ivres et de femmes de mauvaise vie ».

2. Le Journal de» Débats et de la Correspondance, etc. (Journal des Jacobins) du 27 avril. — Le Républicain, de Charles Ouval (môme date).

La Gironde manque de sens pratique. — La motion de l'Hérault. — Le pari que la Commune et les sections révolutionnaires savent en tirer. — L'insurrection aux portes de la Convention : le commissaire Muzine. — Désaveux hypocrites. — Girey-Dupré, l'ancien défenseur du < vil Hébert ». — Anarchie sectionnaire. — L'emprunt forcé et l'armée révolutionnaire.

La Gironde avait échoué en cherchant à frapper dans Marat son irréconciliable ennemie, la Montagne ; elle voulut prendre sa revanche sur une autre adversaire, non moins acharnée, mais assurément plus redoutable, la Commune de Paris, en s'attaquant à Pâme même de ce pouvoir anarchique, Hébert. Car, si, dans le triumvirat 1 qui siégeait à l'Hôtel de Ville, Pache et Chaumette se tenaient au premier rang, et s'y distinguaient volontiers par leur phraséologie révolutionnaire, Hébert n'en exerçait pas moins, au second plan, comme nous Pavons déjà remarqué, une influence que subissaient inconsciemment ses deux collègues en vedette. Le Père Duchesne était une force, au même titre que le Publicisle ou l'Ami du Peuple. Hébert était donc arrivé à ses fins.

Et cependant, Hébert, comme Marat, aurait dû être réduit à l'impuissance, si la Gironde, qui avait la majorité à la Convention ainsi que dans les départements, avait eu l'énergie et la volonté qu'exigeaient les circonstances. Jamais la situation n'avait été plus critique. Cette République naissante pouvait être étouffée entre la rébellion menaçante de la Vendée et la marche incessante de l'invasion étrangère.

1. Schmidt. Tableaux de la Révolution française (Leipsig, 1870, 3 v. in- 8), 1. 1, p. 1J3.

Il fallait des mesures radicales pour rompre le cercle chaque jour plus étroit d'une telle coalition. Pourquoi les Girondins en laissèrent-ils prendre l'initiative à leurs ennemis ? Ils avaient, comme eux, l'ambition de présider aux destinées de la France ; mais, plus qu'eux, ils avaient le sentiment de la légalité, le respect de l'ordre et de la propriété. Ils s'épuisèrent en éloquentes récriminations ; ils ne surent pas agir.

Une plate-forme s'offrait à eux, qui pouvait, sous leur direction, devenir le chemin du salut et de la liberté; ils la laissèrent accaparer par les Jacobins et par la Commune de Paris qui en firent une voie d'injustice, de discorde et d'oppression.

C'était le département de l'Hérault qui avait eu l'idée première de cette conception. Il l'avait formulée dans une proposition d'un mécanisme compliqué et d'un caractère tyrannique, comme le sont d'ordinaire toutes les motions du temps, mais qu'une sage révision eût rendue aussi simple qn 'acceptable.

Voici le plan élaboré par les politiques de Montpellier :

De nouvelles levées de troupes seraient formées par système « d'indication», c'est-à-dire de réquisition personnelle adressée directement aux intéressés par les autorités compétentes. Autrement dit, les futures recrues seraient désignées, dans chaque département, après consultation des sociétés populaires, par un comité de salut public, qui serait composé des membres des trois Corps administratifs du cheflieu et que nommeraient les commissaires de la Convention.

Pour subvenir aux dépenses de la nouvelle armée, un emprunt extraordinaire de cinq millions serait levé sur les riches, emprunt qui serait réquisitionné par la force, si les contribuables ne l'exécutaient spontanément dans les quarante-huit heures.

Cette proposition, fruste et grossière, contenant déjà en germe l'expropriation brutale de la fortune acquise, ne pouvait que séduire l'imagination populaire et en surexciter les convoitises. D'autre part, la Commune de Paris faisait bon accueil à ces aspirations socialistes qui tenaient si fort au cœur des Chaumette et des Hébert. Quand, le 25 avril, on lut,

en séanee du Conseil, la lettre où la société populaire de Digne, après avoir demandé à la Convention l'expulsion des représentants qui avaient voté l'appel an peuple, « invitait les riches à offrir à la patrie une partie de leurs biens pour sauver le reste », l'assemblée communale vota le renvoi de cette adresse à son Comité de correspondance. Elle honorait ainsi ces pétitionnaires à l'égal de ceux de la section Bon Conseil, qui lui donnaient mission de réclamer des Conventionnels la formation de plusieurs bataillons parisiens contre les brigands de la Vendée. Le Conseil général votait l'envoi de la délégation demandée, « considérant que les républicains n'ont qu'à paraître sous les drapeaux de la liberté dans les départements où les révoltés osent lever un front audacieux, pour les faire rentrer dans la poussière et revenir vainqueurs. »

A quatre jours de là, le même vœu exprimant la même certitude et se recommandant de la proposition de l'Hérault, revenait devant le Conseil général qui l'adoptait et ordonnait la proclamation de l'adresse sur toutes les places publiques de Paris. D est vrai que, quelques heures auparavant, Hébert, en sa qualité de substitut, avait tonné contre le peu de patriotisme des commis d'administration et fait voter Pinjonction aux ministres de les expulser en masse de leurs départements respectifs. C'était presque un commentaire..» avant la lettre de la motion de l'Hérault *.

11 eût appartenu, dès lors, à la Gironde, si son habileté eût égalé son génie, de corriger et de diriger l'exécution d'un tel plan. Elle eût endigué, d'une main souple et vigoureuse, les mouvements irraisonnés d'une foule, animée parfois de sentiments généreux, mais trop prompte à subir l'influence perverse de politiciens de bas étage. Ce n'était pas que la majorité ne fût incitée à cette œuvre de régénération civique. « Législateurs, avait dit, à la barre de l'Assemblée, la section des Droits de l'Homme, dont une mention honorable devait récompenser le zèle, législateurs, bannissez vos divisions, soyez fermes2 et inébranlables; répondez-nous de voas-

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