Séance de la Convention du 28 avril
mêmes ; et la patrie est sauvée. » Mais l'heure bienfaisante de l'apaisement n'avait pas encore sonné: les dissentiments étaient trop profonds, les haines trop invétérées. Puis la Rue, avec ses subites explosions de colère injustifiée, avec ses cris de folle rage, était montée jusqu'aux tribunes et, delà, prétendait faire la loi aux représentants de la nation. Elle poursuivait de ses huées Duces, qui, fidèle aux doctrines libérales de la Gironde, repoussait, à propos de la question toujours irritante des subsistances, l'inflexible théorie jacobine du maximum.
Ces clameurs insolentes exaspèrent les amis de Ducos.
— Les autorités de Paris, crie Guadet à ses collègues, ne veulent pas que vous soyez respectés... Les vrais contre* révolutionnaires, les voilà !
Et il demande, pour éviter un nouvel avilissement de la représentation nationale, que la prochaine séance de la Convention se tienne à Versailles.
Vigée devient tragique.
— Partons immédiatement, s'écrie-t-il, le sabre à la main, pour Versailles.
Une confusion indicible règne sur tous les bancs de l'Assemblée. Marat, hanté sans cesse par la vision des plus noirs complots, lance cette proposition baroque que « les hommes d'État se mettent la corde au cou, en mettant à prix la tête des Capets fugitifs ». Buzot, mieux servi par le bon sens, estime « qu'il n'est pas à Paris une autorité, une société qui ait plus de pouvoir » que la Convention. Et, naturellement, il fait retomber la responsabilité de cette déchéance sur ce club des Jacobins, où il n'y a que des € hommes perdus de dettes et de crimes > — le mot cornélien qui, plus tard, amor- *^era une autre révolution.
— Tais-toi, lui crie le montagnard Bazire, les départenents connaissent ton infâme scélératesse.
Finalement, les tribunes sont évacuées. Leur public habituel n'allait pas tarder à reprendre sa revanche.
En effet, le lendemain, 1** mai, une députation du faubourg aint-Àntoine se présente à la barre. Son € orateur » réclame impérieusement le vote du maximum, la résiliation des baux,
le départ pour la Vendée des signataires des pétitions antirévolutionnaires, des citoyens suspects d'incivisme et de tous les célibataires de dix- huit à cinquante ans, y compris les ministres du culte catholique. Il exige, en outre, l'établissement, dans chaque département, d'une caisse de contribution prélevée sur les riches, d'après un barème qu'il indiquera, et dont le montant sera réparti entre les familles des nécessiteux de chaque commune, dès que ceux-ci auront rejoint leur corps.
« A des maux extraordinaires, conclut l'orateur, portons des remèdes extraordinaires... Si vous ne les adoptez pas. nous vous déclarons, nous, que nous voulons sauver la chose publique, et que nous sommes en état d'insurrection. Dix mille hommes sont à la porte de cette salle... *
De violentes rumeurs interrompent cet audacieux défi.
Mazuyer le relève vigoureusement. « Les sept cent cinquante représentants de la France, s'écrie-t-il, ne fléchiront la tête sous aucun joug. »
Et, mieux inspiré que ne l'étaient, la veille, Guadet et Vigée, il ajoute : « Pour cette raison, il faut rester à Paris.»
— Oui, oui, répondent de toutes parts les députés. Mazuyer termine son discours, en demandant que le texte
de cette pétition soit connu de toute la France et que les suppléants de la Convention, si elle est anéantie, se réunissent à Tours ou à Bourges, pour empêcher l'autorité de passer entre les mains de la municipalité parisienne qui a déjà tenté plusieurs fois de l'usurper.
Les tribunes, muettes jusqu'alors, protestent par de longs murmures ; et si, pour les apaiser, l'Assemblée ne donne pas suite aux propositions de Mazuyer, elle veut connaître l'homme qui est venu la braver si impudemment.
— Je me nomme Muzine, dit le plus tranquillement du monde cet étrange orateur, je suis commissaire de police, j'étais auparavant tapissier, je demeure rue du faubourg Saint-Antoine, 88.
Nombre de députés ne veulent pas admettre qu'une telle pétition soit l'œuvre des sections du faubourg Saint- Antoine. Us opinent à l'expulsion des délégués et au renvoi de l'orateur
devant le tribunal révolutionnaire. Brival, Couthon et autres montagnards appuient cette dernière résolution, mais ils estiment que la Convention est en présence d'une manœuvre contre-révolutionnaire. C'est un refrain que nous connaissons déjà et que vient répéter bientôt une autre députation du faubourg désavouant la première. Mais une intervention inattendue de Danton cbange brusquement les dispositions de l'Assemblée. Le fougueux tribun n'approuve certes pas les hommes qui se disent en insurrection. Mais, suivant un mot qui lui est familier,* le droit de pétition est sacré » ; il plaide donc les circonstances atténuantes pour les coupables, argue de leur bonne foi, et fait si bien que la Convention passe à Tordre du jour en accordant aux pétitionnaires « les honneurs de la séance » !
Sans doute, Danton n'avait cherché, par ce tour subtil, qu'à augmenter encore sa popularité. Mais ce sceptique, comme le sont d'ordinaire tous les jouisseurs, savait fort bien à quoi s'en tenir sur la sincérité d'une manifestation qui, sans l'autorité de sa parole, aurait pu mal tourner pour ses auteurs. Et ces auteurs c'étaient vraisemblablement les membres de la Commune, qui renouvelaient, pour la troisième fois, depuis deux mois, leurs procédés d'intimidation contre La majorité conventionnelle, par l'intermédiaire d'hommes de paille qu'ils reniaient avec ensemble, si le coup était manqué.
L'intégralité, môme aggravée, des mesures radicales proposées par le département de l'Hérault, était l'objectif du Conseil général. Chaque jour, des sections venaient la revendiquer à l'Hôtel de Ville ; et, le 30 avril, certaines avaient même exigé l'incarcération des nobles et des prêtres, pendant la guerre de Vendée, l'expulsion des aristocrates des administrations publiques, le recrutement par voie du sort, des secours aux femmes des prolétaires partant pour l'armée: autant de postula ta qui ressemblaient fort à ceux du citoyen Muzine. Et précisément, dans cette journée du 1" mai, alors que des patriotes du faubourg insistaient pour l'enrôlement des « signataires des pétitions aristocratiques » — autre article du programme Muzine — le Conseil général discutait le
rapport de Lubin sur la levée de 12.000 hommes et les impositions extraordinaires afférentes à ce recrutement. La Convention avait approuvé la motion patriotique du département de l'Hérault, mais avait eu la faiblesse de laisser à chaque commune de la République le soin d'en assurer l'exécution, quand elle aurait dû ne s'en rapporter qu'à elle-même de la mise au point de cette oeuvre capitale.
L'assemblée de l'Hôtel de Ville voulait, comme toujours, paraître ignorer la partie qui se jouait à la Convention. On agent du ministre de l'Intérieur Garât, ï c observateur » Du tard, relate, dans son rapport, un incident bien caractéristique de cette séance de la Commune. Des conseillers signalaient la menace formulée par la Gironde de quitter Paris.
— Le 10 août, protesta l'un d'eux, Cailleux, nous avons fait des lois ; eh bien ! nous en ferions encore.
Hébert < se leva comme en sursaut », écrit le policier, et demanda que Cailleux fût rappelé à l'ordre c pour s'être trop livré à l'enthousiasme » \
Cet enthousiasme devait plutôt porter le nom de maladresse, d'autant qu'à l'heure même un des membres signalait l'émotion produite à la Convention par la pétition Muzine. Celle-ci avait fait long feu ; mais le Conseil général, en votant le rapport de Lubin et en s'adressant aux quarante-huit sections, savait l'arme qu'il avait désormais entre les mains et qu'il allait tourner contre son irréconciliable ennemi.
Les opérations de recrutement confiées aux sections y provoquèrent chaque jour de fréquents et sanglants désordres. Que les royalistes, encore nombreux à Paris, aient profité de la surexcitation des esprits pour aggraver un conflit susceptible de mettre la République en péril, on n'y saurait contredire. Mais les démagogues, qui, malgré leur petit nombre, s'étaient rendus les maîtres des sections, exaspéraient bien autrement les intéressés par l'application abusive qu'ils prétendaient leur imposer de l'arrêté municipal sur le mode